"TOTEM de Cirque" - Fabrice Champion, metteur en piste.
Nous ne faisons pas ce métier juste pour "distraire" le public. Nous essayons de partager un peu de l'essentiel de l'existence humaine. Pour cela nous devrions nous exposer, montrer notre coeur, avec la pudeur ou la retenue qu'il nous est nécessaire. Cette pudeur c'est la poésie. La poésie comme une distance plus ou moins formelle que nous mettons entre nous et notre vie pour nous rapprocher de notre essence. Etre vivant c'est être au plus près de la dimension poétique de la vie., de notre vie. Faire de la poésie donc, dans le sens le plus noble du terme, c'est montrer la vie. Comment faire de notre pratique de cirque un acte poétique ? Comment dire son poème dans un salto, un balan, un équilibre d'un bras, une roue arrière?

"le parisien 30 avril 2010: yves jaeglé
" On le croirait désarmé, il se révèle désarmant. Fabrice Champion 38 ans, qui met en scène "Totem de cirque", le spectacle de l'école nationale des arts du cirque de Rosny sous bois, reste une légende du trapèze, au sein des arts sauts , la troupe qui a révolutionné l'acrobatie aérienne en France. En 2004, lors d'une répétition, le voltigeur est tombé. Depuis, l'homme volant vit dans un fauteuil roulant. Ne préparez pas vos mouchoirs. ce bel artiste vêtu d'un pantalon à fleurs brodées, décourage toute compassion : " Ce dont je souffre , c'est pas vraiment de mon handicap, mais plutôt de la difficulté à être moi même, à faire quelque chose de ma vie. Comme tout le monde." Il se dit heureux de retravailler avec de jeunes acrobates, mais préfère la lumière à l'ombre: "Mettre en scène les autres ne me satisfait pas totalement. C'est moi que je veux voir sur scène. " Comment dans son fauteuil ? " Un numéro de porté, ça peut se faire. Avec d'autres, on peut me faire marcher. J'ai envie d'être manipulé. Ca fascine les gens le fait d'être paralysé et de rester en mouvement dans sa tête." On l'imagine sous les projecteurs. Une question d'attitude, de grâce, de présence, comme s'il allait quitter cette chaise, ou se jouer d'elle. A la manière dont il joue déjà avec les gens dans la rue, comme une chorégraphie. " Un handicapé ne fait pas peur ... on peut très facilement se parler." Sa copine habite un deuxième étage sans ascenseur. Il demande parfois à des passants de l'aider à monter l'escalier. Il chante aussi. Allez en piste !

"Aujourd'hui est un bon jour pour mourir.
J'ai conscience que chaque respiration est un sursis sur la mort.
J'accomplis chaque geste comme s'il était le dernier.
Chaque passage me met au défi d'abandonner le désir de réussir, chaque départ est un affront à la peur de rater. Echec et réussite sont des fantômes de l'ego. Je me lance dans le vide sans rien emporter, le coeur ouvert et l'esprit vierge. Je n'ai plus besoin du fardeau de l'orgueil. J'oublie que je veux être beau et aimé. Pas besoin d'être quelqu'un ! Un rat, je suis un rat puant !
Puissé-je être libre de l'orgueil. Pas de blâmes, pas de récompense, toute faute est une chimère. Dans la confiance non née de manifester le cheval de vent, je lâche prise de contrôler mon image et je m'envole tel quel, sans but, tel un danseur préhistorique, pure expression de la joie sans cause, libre de l'espoir et de la peur. Entier par essence, comme un rayon de lumière, je traverse l'espace, rejettant sans effort la honte et la gloire.
Quand j'attends le signe du porteur, ma concentration est libre de tension. Pour partir, je traverse le doute, détendu et déterminé. Je m'abandonne dans l'instant présent. Mon ventre bouillonnant de trac est une source inépuisable d'énergie. Je déborde d'énergie. Je sens mon corps prêt. Je suis synchronisé.
La peur de la solitude cosmique me frôle brutalement le diaphragme, je pleurnicherai bien une autre fois : comment puis-je envisager de me retenir, comment puis-je ainsi oublier ceux qui sont venus nous voir donner. Votre bonheur est mon bonheur. Mon bonheur est votre bonheur. Puisse votre attention m'inspirer authenticité et générosité. Mon coeur s'ouvre et rayonne, simplement, sans fabrication. Je suis disponible, prêt à jouer, tel un chaton.
Je ris pour le plaisir de voler, je ris parce que je suis libre, je ris parce que j'aime ceux qui sont autour de moi.
Avec mon coeur, authentique de tristesse où joie et chagrin se fondent en un nectar sublime, je vole, j'envahis l'espace. L'espace m'envahit."
Fabrice Champion
LES ARTS SAUTS
L'esprit de l'air
Spectacle en extérieur, une structure Eiffel de vingt mètres de haut, sorte de mécano géant qui, une fois déployé, leur permettra de voler en plein air, en plein ciel, mélange harmonieux d'un élément naturel et d'un matériau industriel pensé par une classe de BTS du 11 eme arrondissement de Paris et réalisé aux Abattoirs de Marseille sous la direction de Philippe Moutte.
Le premier spectacle voit le jour en juin 1993. Un spectacle simple, pur, esthétique où onze fous volants s'élancent dans les airs avec une spontanéité indescriptible. Le tout bercé par les sons étranges d'un violoncelle et d'une voix lyrique. Peu reconnu par la France, il rencontrera un vif succès à l'étranger grâce au soutien de l'AFAA. Les Arts Sauts parcourront tous les continents avant de jouer en France.
Ce premier spectacle aura été joué plus de 400 fois dont les trois quarts à l'étranger. Les Arts Sauts, bien plus qu'un simple spectacle, se revendique depuis le début comme un collectif où chacun a sa place, son espace de parole et de proposition, sans hiérarchie ni pouvoir d'influence, qui fonctionne avant tout sur une dynamique de projet alliant plaisir et rigueur professionnelle.
Les salaires sont identiques pour tous les membres de la compagnie, chacun est un maillon fort et indispensable à cette histoire commune. En 1998, Les Arts Sauts décident d'aller encore plus loin et de recréer un nouveau spectacle qui cette fois-ci, après avoir réalisé un numéro aérien en extérieur, réapprivoise le chapiteau. Ils s'associent à un architecte qui réalise pour eux une bulle gonflable de vingt mètres. Tout en préservant l'essentiel - la magie et l'art du trapèze qui fait la spécificité de la troupe - la recherche du vide, de la hauteur et de l'apesanteur est l'idée première des Arts Sauts. C'est autour de cette discipline que viendront se greffer d'autres éléments artistiques dans la complémentarité et l'enrichissement.
Les numéros deviennent des compositions originales, des chorégraphies où le corps peut développer sa quête, sans théâtralité. Kayassine sera présenté 544 fois -dont 7 fois à Lyon Place Bellecour en 1999 sur une invitation de la Maison de la Danse- toujours avec la même passion. Les Arts Sauts mettent un an à réfléchir à la possibilité d'un nouveau spectacle. C'est en Australie que l'équipe se réunit et parle des dernières expérimentations du trapèze volant. Encore un nouveau rêve, un nouveau défi : travailler le trapèze en croix. Les membres de la troupe ont, pour certains, dix ans de vie commune. Beaucoup d'amour et de complicité les poussent donc à monter Ola Kala en 2003.
Le trapéziste tétraplégique Fabrice Champion est mort
| 12.12.11 | 14h29
"Mourrez-vous d'être vivant ?" Le sous-titre du spectacle Totem de cirque, mis en scène par le trapéziste Fabrice Champion en 2010 pour dix-sept jeunes élèves de l'Ecole nationale des arts du cirque de Rosny-sous-Bois (Enacr), en Seine-Saint-Denis, sonne comme une terrible étrangeté.
Tétraplégique depuis 2004, à la suite d'un accident de trapèze, cette star des Arts Sauts, troupe de cirque aérien la plus connue dans le monde qu'il avait fondée avec un groupe d'amis en 1993, avait repris le chemin de la piste sur son fauteuil roulant. Celui qui évoquait l'envol du trapèze comme "un cadeau, celui de s'envoyer en l'air avec une maîtrise de soi, une prise de risque et un rapport au corps fantastique" est mort dans la nuit du vendredi 25 au samedi 26 novembre, au Pérou, lors d'une cérémonie chamanique. Il avait 39 ans.
Bouddhiste, Fabrice Champion rêvait de chamanisme depuis sa jeunesse. Il était parti seul au Pérou. Quatorze heures d'avion d'abord, un trajet en hélicoptère, puis en pirogue pour une semaine d'initiation aux médecines traditionnelles amazoniennes. Son indépendance et son désir d'expérience tordaient le cou à tous les obstacles. Après avoir avalé les plantes destinées à la cérémonie, il a été retrouvé mort le lendemain matin.
En résidence de travail au Cent Quatre, à Paris, Fabrice Champion répétait depuis un an un nouveau spectacle intitulé Nos Limites avec deux jeunes acrobates-danseurs Matias Pilet et Alexandre Fournier rencontrés à l'Enacr. Avec eux, il avait inventé la "tétradanse", autrement dit la danse en mode tétraplégique. La création était prévue pour février 2012.
Dans le film Acrobat réalisé en 2011 par Olivier Meyrou, qui a suivi sa féroce rééducation et son travail depuis six ans, la vision de Fabrice Champion sur son fauteuil roulant pris d'assaut par ses deux complices avant de tenter des acrobaties par terre avec eux, est juste sidérante de beauté et d'émotion. Il confiait "que s'il pouvait choisir aujourd'hui entre marcher de nouveau et avoir plus confiance en lui", il préférait la seconde option. "Pour avoir plus confiance dans mes intuitions, ma force, quoique j'aie à offrir", précisait-il.
Comme de nombreux artistes de cirque, Fabrice Champion s'est retrouvé enfant à l'école de la piste pour dompter une énergie débordante. Celui qui passait son temps à nager et à sauter dans les arbres a 8 ans lorsqu'il déboule pour la première fois sous un chapiteau à Grenoble.
Huit ans plus tard, il réussit le concours d'entrée au Centre national des arts du cirque de Châlons-en-Champagne (CNAC). Il choisit sa spécialité : voltigeur au trapèze. Et le voilà, dès sa sortie de l'école, en 1992, à performer dans la rue sur un camion-trapèze avec ses amis Côme Doerflinger, Jean-Antoine Véran et Germain Guillemot, copain d'enfance qui sera son partenaire-porteur pendant toute sa carrière. Fabrice Champion a 20 ans.
Un an plus tard, avec Stéphane Ricordel, également trapéziste, la petite bande, à laquelle se joindront Franck Michel et Laurence de Magalhaes, monte une troupe qui deviendra Les Arts Sauts. "Nous rêvions au départ d'installer des arceaux au-dessus de rivières, comme par exemple les gorges du Verdon, pour faire du trapèze au-dessus", se souvient Ricordel, aujourd'hui codirecteur du Monfort avec Laurence de Magalhaes depuis 2009. "Autrement dit, se retrouver tout de même à 50 mètres de hauteur. D'où le nom de la compagnie."
Le succès mondial des Arts Sauts, de 1993 à 2007, date à laquelle la troupe composée d'une vingtaine de trapézistes décide par vote collectif de mettre fin à son aventure, s'est bâti sur des spectacles uniquement composés à partir du trapèze. Avec le temps, les scénographies se complexifient pour faire surgir des partitions d'hommes volants aux trajets millimétrés explosant dans des nuages de talc sous le regard de spectateurs installés sur des chaises longues.
Du trapèze volant, "un art passionnel", selon Stéphane Ricordel, dans lequel "si on ne se regarde pas dans les yeux, si on ne s'aime pas, ne se respecte pas, rien n'est possible", Fabrice Champion évoquait une discipline "qui offre un espace immense, en longueur, comme en hauteur". "C'était un grand trapéziste, un vrai voltigeur, casse-cou et capable de prendre beaucoup de risques, poursuit Ricordel. Il trouvait même le moyen de nous parler pendant le numéro, pour nous donner des indications, nous préciser qu'on l'avait mal rattrapé et il avait en général toujours raison. Il avait surtout l'aura d'un soliste. On ne voyait que lui, même au milieu de la foule."
Les Arts Sauts, Fabrice Champion les avait quittés deux fois en raison d'un rythme de tournée trop épuisant qui ne lui laissait pas "le temps de se ressourcer". Il y était retourné en 2003 pour le dernier spectacle de la compagnie en "Ola Kala" ("Tout va bien" en grec). "Il me racontait combien il avait toujours peur avant les spectacles et passait sa journée à dompter cette peur jusqu'au moment de la représentation, raconte Olivier Meyrou. Mais lorsqu'il était en haut, c'était merveilleux. Jusqu'au lendemain matin."
C'est lors des répétitions que l'accident est arrivé. "J'avais un nouveau partenaire dans un numéro de trapèze en croix très difficile, racontait Fabrice Champion en 2010. Je le surveillais du coin de l'oeil pour vérifier que tout était OK et puis j'ai décidé que c'était bon."
Après son accident - il percute en plein vol son partenaire - qu'il évoquait avec la pudeur et la précision de celui qui a repassé en boucle l'événement, il se comparait simplement "à un guerrier qui a chuté sur le champ de bataille mais s'est bien battu". Avec ses amis des Arts Sauts, Fabrice Champion avait rêvé un jour d'accrocher des trapèzes à un zeppelin pour un spectacle plein ciel vu par des spectateurs installés dans quatre zeppelins spécialement aménagés.
Rosita Boisseau




































