
1. Auvage céline Le Dimanche 20 Mai 2012
MERCI...!!! Merci pour ce partage...!! Je suis tombée sur votre blog,vraiment par hasard... Je n'ai ...
2. julia Le Dimanche 06 Mai 2012
Merci a vous! bonheur a votre petits ange!
3. Gisèle Le Jeudi 03 Mai 2012
Bonjour Chantal, Didier Un petit coucou pour vous dire que nous pensons à vous et à nos deux anges ...
Nous remontons au temps du berceau de la citoyenneté et de la démocratie.
Nous sommes aux temps de la cité grecque athénienne du VIème-Vème siècle avant Jésus-Christ au moment où s’opère le passage fondamental du muthos au logos, de l’affranchissement du mythe à l’avènement de la raison. C’est en effet à ce moment décisif que, pour le dire avec les mots de Cornelius Castoriadis, l’émergence de la cité a marqué le passage de l’hétéronomie (la loi vient d’ailleurs) à l’autonomie (la société se reconnaît comme source de la loi).
Pour la première fois, une société s’institue, et trouve dans cette auto-institution la possibilité de se remettre en cause, c’est-à-dire de devenir démocratique. Ainsi s’instaure le règne de la loi de sorte que tous les citoyens sont non seulement égaux devant la loi mais tous également « législateurs ». Le citoyen, selon Aristote, est celui qui, tour à tour, commande et est commandé. La polis grecque, qui constitue un espace public de citoyens, du vivre ensemble où sont débattues les affaires communes, représente toutefois un club d’hommes excluant les femmes, les esclaves et les étrangers.
Quid de l’humanité souffrante ou handicapée dans cette inaugurale et paradoxale démocratie?
Il semble que pour les Grecs la ligne de démarcation de la citoyenneté n’épouse pas l’opposition « normal/pathologique »; valide ou pas, la citoyenneté grecque échoit à qui n’est ni femme, ni esclave, ni étranger. Quand il est « grec », le handicap représente certes le signe d’une infortune stigmatisante qui ne peut satisfaire à la reconnaissance et à la valorisation du corps comme auxiliaire indispensable à l’idée du beau et de la liberté, mais n’est pas facteur de répudiation politique.
Pour les monothéismes en général, l’infirmité doit faire l’objet d’une grande sollicitude des semblables. Du début du christianisme jusqu’au Moyen Age, l’infirmité et le handicap sont perçus comme l’empreinte et la manifestation d’une volonté divine. L’infirmité et le handicap doivent donc être pleinement reconnus et acceptés de tous comme épreuves de la souffrance endurée par le Christ, épreuves qui seront récompensées dans l’au-delà. Ici-bas, en marge de la société et dans la pauvreté, le sort d’une personne infirme, vénérée dans les représentations, dépendra dans les faits du bon vouloir de ses semblables. Son existence est commandée par la charité.
Avec le Moyen Age, vient l’obscurantisme avec sa « procession » de superstitions. Pêle-mêle, les affres de la finitude humaine, la peur millénariste et la crainte entretenue d’un Enfer aussi redoutable que sans fin, associeront volontiers la personne dépendante/infirme au sceau maléfique de la puissance démoniaque du Diable qui, ici et maintenant, peut faire jeu égal avec la puissance bienfaitrice de Dieu.
Dans les villes, la répartition du travail permettait généralement aux infirmes, aux impotents surtout, de gagner leur vie en pratiquant certaines professions artisanales. Cependant, de tout temps, la majorité des handicapés fut à la charge de la collectivité.
Au Moyen Age, l'église et sa doctrine de l'aumône attribuaient aux mendiants handicapés une place dans la société en tant qu'objets de la charité chrétienne. S'ils étaient bourgeois ou au moins habitants de la ville et pour autant que la cause de leur infirmité ne fût pas infamante (par exemple une mutilation en guise de châtiment, peine infligée surtout à la fin du Moyen Âge), ils pouvaient obtenir une modeste rente. Mais les plus nombreux étaient des mendiants itinérants, marginaux voués à un sort indigne et misérable. Pour survivre, ils s'exhibaient dans les foires, divertissaient les cours comme fous du roi, recouraient à toutes sortes de ruses de gueux ou suscitaient la pitié en montrant leurs infirmités devant les églises.
Au Moyen Âge, les handicapés avaient un droit officiellement reconnu à l'aumône, parfois concrétisé par une "lettre de mendicité". Dès le XVIe siècle toutefois, les autorités tentèrent d'interdire celle-ci. Cependant, les efforts pour vider les rues des mendiants, même infirmes, en les incitant à travailler, en les enfermant dans les hôpitaux ou en les renvoyant dans leur commune pour y recevoir un modique soutien, eurent peu de succès: la mendicité resta, pour de nombreux handicapés, le seul moyen de survivre.
C'était en premier lieu à la parenté qu'incombait la prise en charge des handicapés et à elle de payer les frais quand ils étaient placés dans un hôpital . Si les parents ne pouvaient faire leur devoir, cette charge revenait aux communes, car il était de règle, à la fin du Moyen Âge déjà, qu'elles subviennent aux besoins des indigents (Assistance). Les prestations différaient de l'une à l'autre, mais se limitaient généralement à des oboles occasionnelles, à la distribution de repas ou de vivres ou à l'attribution d'un lit dans un hôpital.
Les villes et les communes rurales n'apportaient une aide qu'aux indigents vivant sur leur territoire. Les mendiants venant d'ailleurs étaient expulsés, même s'ils étaient handicapés.
L'industrialisation et notamment le travail des enfants, les mauvaises conditions de travail et les accidents dans les fabriques générèrent de nouvelles causes de handicaps. Parallèlement, l'idée d'une aide réciproque en cas d'une incapacité de travailler causée par une infirmité, qui existait déjà à l'état embryonnaire dans les corporations et les confréries médiévales, prit corps et joua un rôle déterminant lors de la fondation des caisses maladie, d'invalidité et de décès. Des fabriques, des corps de métiers ou des quartiers allaient soutenir financièrement, parfois pendant toute leur vie, leurs membres devenus infirmes.
L'histoire des handicapés est dans une large mesure celle de leur exclusion. Au Moyen Age, on attribuait au diable ou à d'autres puissances surnaturelles certaines formes de handicap. Des superstitions concernant les handicapés subsistèrent jusqu'au XXe s. L'habitude de se moquer des infirmes est ancestrale et on en retrouve la trace dès le XIIIe siècle. Ils sont aussi l'objet d'une discrimination religieuse indubitable, le droit canon les excluant de la carrière ecclésiastique. D'autre part, la physiognomonie, héritage de la Grèce antique qui établit un lien entre l'aspect physique et les qualités morales d'une personne, contribua considérablement à détériorer leur situation.
Des cas d'abandon (Enfants abandonnés) ou d'infanticide de nouveau-nés anormaux sont mentionnés au Moyen Âge comme aux Temps modernes.
Cependant, on voit maintenant les handicapés prendre part au débat et défendre leurs droits. Ils se regroupent au sein de différentes associations, de sociétés, de fondations ou de comités de défense et de travail. Ils demandent une rente invalidité qui leur permette de vivre décemment, de pouvoir jouir d'une véritable autonomie en dehors des établissements spécialisés et ils luttent contre les multiples formes de discrimination dont ils sont victimes.
Pour aplanir les obstacles qui se dressent sur leur chemin et mieux s'intégrer socialement, les handicapés bénéficient notamment de structures de formation et d'intégration, de centres d'activités et d'ateliers protégés, de bâtiments mieux adaptés à leur condition et peut-être aussi du large intérêt que suscite le sport pour handicapés.
Il faudra attendre le XVIIIème siècle et le temps des Lumières pour appréhender enfin une conception qui soit soustraite à toute dimension religieuse et débarrassée de l’approche caritative, conception qui est au plus proche de notre démarche.
Les Lumières posent le principe de l’égalité entre les hommes, parce qu’ils sont hommes et qu’ils ont de ce fait les mêmes droits.
Diderot ouvre les yeux de ses contemporains sur la situation des aveugles. Cette lettre (Lire Lettre sur les aveugles, à l'usage de ceux qui voyent), trop en avance sur son temps lui vaudra de nombreux soucis, procès et emprisonnement.
Son approche ouvre la voix à d’autres qui par leurs écrits et leur pratique vont tenter de donner accès aux personnes souffrant d’un handicap de prendre leur place dans la société, d’y participer, de pouvoir accéder au savoir, à la culture.
L’Abbé de l’Épée pour les sourds, Valentin Haüy et son brillant élève Louis Braille pour les aveugles vont y contribuer à la fin du XVIIIème et au début du XIXème siècle.
Autrefois, on nommait les handicapés d'après le genre d'infirmité dont ils souffraient, en donnant parfois à cette dénomination une valeur péjorative (estropié, fou, demi-portion, incapable) ou en employant des termes plus généraux (pauvre, malade, nécessiteux). Le rôle attribué aux divinités païennes borgnes ou impotentes montre que, dans les anciennes civilisations, l'image des infirmes pouvait différer.
Ce n'est qu'à partir de la seconde moitié du XXe siècle que le terme de handicapé (ou "personne en situation de handicap") s'impose pour désigner des personnes atteintes dans leurs capacités physiques, sensorielles, intellectuelles ou psychiques, sous l'influence d'une part de la pédagogie de l'enfant retardé et d'autre part des mesures politiques et sociales prises en faveur de ce groupe minoritaire. Cette appellation met l'accent sur les déficiences d'un individu et implique une unité de vue, au sein d'une société, sur les différentes sortes de handicaps, ce qui assurément ne correspond pas à la réalité historique.
Au XXème siècle, il faudra attendre les guerres et leurs cortèges de « gueules cassées » pour voir évoluer les choses, voir la société se préoccuper de ceux qui sont dépendants ou handicapés.
Il faut attendre 1975, pour qu’enfin une loi pose un certain nombre de droits pour les personnes handicapées. C’est la première fois que cette terminologie est posée de cette façon.
La loi fait écho aux initiatives prises par certaines associations pour prendre en charge les personnes handicapées, pour être le relais de la solidarité privée. L’Etat et la puissance publique reconnaissent avoir des obligations en termes de prise en charge.
La déclaration des droits des personnes handicapées proclamée par l'Assemblée générale de l'Organisation des Nations Unies le 9 décembre 1975 indique que « toute personne dans l'incapacité d'assurer par elle-même tout ou partie des nécessités d'une vie individuelle ou sociale normale, du fait d'une déficience, congénitale ou non, de ses capacités physiques ou mentales » est une personne handicapée.
En 1980, le britannique Philip WOOD introduit une clarification conceptuelle dans la définition du handicap. Il définit en effet le handicap comme la conséquence des maladies sur la personne suivant trois plans :
Les travaux de Philip WOOD constituent le fondement de la classification internationale des handicaps (CIH), élaborée à l'initiative de l'Organisation mondiale de la santé et adoptée par la France en 1988 comme référence des nomenclatures statistiques sur le handicap.
En France, ce n'est qu'à partir de 1993 que le handicap s'apprécie par un taux d'incapacité, évalué sur la base d'un guide-barème fortement inspiré de la CIH.
Avant la Déclaration universelle des droits de l'homme, la situation des personnes handicapées dans le monde était très préoccupante. Les droits humains les plus élémentaires ne leur étaient pas accordés notamment le droit au respect, à la santé , à l’éducation, au travail, et à un revenu leur permettant de vivre dignement. Elles vivaient en marge de la société, dans une extrême pauvreté et étaient exclues des systèmes sociaux à la portée de leur concitoyens.
Elles avaient juste droit à la charité de quelques rares institutions religieuses et à celle des riches. Les riches pour gagner le ciel étaient tenus de faire l’aumône aux pauvres. Les pauvres avaient donc un rôle social car ils permettaient aux riches d’aller au ciel.
Depuis la Déclaration universelle des droits de l'homme, l’évolution s’est faite timidement vers une reconnaissance des droits des personnes handicapées. Sous l’impulsion des Nations Unies, les Etats- membres ont été amenés à prendre conscience de la situation des personnes handicapées et à développer des actions favorables à leur intégration.
Les années 1970 ont marqué un tournant décisif au plan juridique international pour la reconnaissance des droits des personnes handicapées. De nombreuses résolutions ont été prises par l’Assemblée Générale de l’O.N.U. pour la protection et la promotion des droits des personnes handicapées. Il convient de rappeler :
Le constat fait par les Etats - membres après cette Décennie, au point de vue réalisations concrètes, n’a pas été satisfaisant. L’Assemblée Générale des Nations Unies a alors jugé utile de renforcer les dispositions antérieures par l’adoption le 20 Décembre 1993 des Règles des Nations Unies pour l’Egalisation des Chances des Personnes Handicapées.
Dans ce domaine , il est recommandé aux Etats de prendre des dispositions nécessaires pour rendre accessibles à toutes les catégories de personnes handicapées l’environnement physique et social à savoir, les logements, les bâtiments, les transports en commun et autres moyens de transport et les voies publiques d’une part, et d’autre part, l’information et la communication par l’incitation des médias privés ou publiques (télévision, radio, presse écrite), les publications en braille, l’enregistrement des livres sur cassette, l’usage du langage gestuel etc.
Les Etats devraient veiller à ce que l’éducation des personnes handicapées soit intégrée à la planification de l’éducation nationale, c’est-à dire qu’elle fasse partie intégrante du système d’enseignement général. Pour y parvenir, il faut par exemple, la création de services d’interprétation et des services d’appui conçus conformément aux besoins liés aux différentes incapacités, la disponibilité des matériaux didactiques et autres. Mais lorsque le système d’enseignement général n’offre pas les mêmes chances d’éducation aux personnes handicapées, un enseignement spécial peut être envisagé pour les préparer à l’intégration
Il est du devoir des Etats d’appuyer l’intégration des personnes handicapées au circuit du marché du travail en prenant des mesures englobant la formation professionnelle, des systèmes de quota avec incitations, la création des postes réservés, les prêts ou dons pour les petites entreprises, des contrats d’exclusivité ou droit de production prioritaire, des avantages fiscaux aux entreprises qui acceptent de recruter les personnes handicapées.
Les Etats doivent inciter les employeurs à aménager ou réaménager les conditions de travail des personnes handicapées et aussi à faire en sorte que la législation et la réglementation régissant l’emploi ne soient pas discriminatoires vis à vis des personnes handicapées.
En plus les Etats, les syndicats des travailleurs et les employeurs devraient collaborer avec les organisations des personnes handicapées pour mettre sur pied des mesures qui permettent de créer des possibilités de formation et d’emploi en l’occurrence les horaires souples, l’emploi à temps partiel, le partage de poste, le travail indépendant etc.
Les Etats devraient promouvoir la pleine participation des personnes handicapées à la vie familiale et veiller à ce que les lois n’établissent aucune discrimination à leur encontre pour ce qui concerne les relations sexuelles, le mariage et la procréation.
Les États devraient tout d’abord faire en sorte que les personnes handicapées aient la possibilité de mettre au service de la collectivité leur génie créateur et de participer pleinement avec leurs concitoyens aux activités intellectuelles et artistiques. Ensuite ils devraient prendre des mesures pour faciliter leur accès aux lieux culturels à savoir les salles de cinéma ou de théâtre, les musées, les bibliothèques et autres.
Les Etats devraient avoir à charge de rendre accessibles aux personnes handicapées les lieux de loisirs et de sports, les hôtels les plages les salles de gymnastique. Ils devraient soutenir financièrement les projets et les programmes qui ont pour ambition d’assurer l’accessibilité et de favoriser la participation, l’information et la formation des personnes handicapées. A chaque occasion d’organisation des activités de loisirs ou de voyage, les services offerts à tous doivent tenir compte des besoins des personnes handicapées.
Par ailleurs les Etats pourraient inciter les organisations sportives à encourager la participation des personnes handicapées aux activités sportives, et promouvoir l’émergence des associations sportives de personnes handicapées ainsi que leur participation aux manifestations nationales et internationales.
Les Etats pourraient encourager les mesures permettant aux personnes handicapées de participer pleinement et entièrement à la vie religieuse de la collectivité. Ils devraient collaborer avec les autorités religieuses pour faire adopter les mesures qui éliminent la discrimination et inclure des informations sur les politiques adoptées en faveur des personnes handicapées dans la formation dispensée aux membres des professions religieuses ainsi que dans les programmes d’enseignement religieux.
Les années 90 ont vu une montée en puissance du droit comme support et garantie des relations entre les hommes. Le droit permet désormais de préciser les principes auxquels en tant que citoyens, nous sommes tous soumis et qui permettent de repérer clairement les places et les responsabilités.
En définitive, les personnes handicapées ont acquis le droit de vivre dans leur milieu de vie
naturel et de profiter des services mis à la disposition de leurs concitoyens. (source: Médecine de Réadaptation : Approche éthique par T. Kponton-Akpabie)
Histoire de la Réadaptation
Réadaptation est un mot relativement nouveau dans la langue française. Le dictionnaire d'Emile Littré de 1875 ne le mentionne pas, pas plus que le Dictionnaire de Médecine du même auteur. Le Petit Robert le fait naître en 1897.ll est très lié, selon ce dictionnaire, à celui de réinsertion dans la vie après une phase de perte d'adaptation. À partir de 1933, lui donne un sens thérapeutique en ajoutant "fonctionnelle" avec des exemples empruntés aux techniques de la Médecine Physique tel que "massages, électrothérapie." Il s'imposera progressivement, vis-à-vis de l'infirmité, avec son cortège d'invalidité, comme une réponse plus avancée socialement que la seule solidarité nationale, héritière de l'antique charité, souvent mise en avant.
La "naissance de la Réadaptation", selon l'expression de Henri-Jacques Stiker, se situe après la première guerre, devant l'afflux des mutilés et autres victimes de la boucherie sanglante de 14-18. Ces nouveaux infirmes ont bénéficié d'un autre regard de la part de la nation qu'ils avaient si bien défendue. Héros et invalides à la fois, ils méritaient le respect et la considération; ils avaient droit aussi à ce qu'on leur fasse leur place dans la société qu'ils avaient contribué à sauver et qui ne pouvait pas les ignorer ou seulement les décorés. Un droit nouveau s'est fait jour : celui de bénéficier d'une nouvelle chance, de se"re-adapter", de retrouver une place, sinon "sa" place dans la vie sociale, dans la participation sociale collective. "La guerre a ôté, il va falloir rendre. Le développement de la "prothèse" date de cette guerre, dite première guerre mondiale. Mais la prothèse, ce n'est pas seulement ces morceaux de bois, de fer, de plastique maintenant qui remplace la main ou le pied manquant. C'est l'idée même que l'on peut remplacer"
Lire le texte complet de Claude Hamonet, Professeur de Médecine Physique et de Réadaptation à Paris.
Site Blog présentant les travaux du Professeur Claude Hamonet
La réadaptation est une spécialité médicale jeune qui s’est réellement développée à partir de la deuxième guerre mondiale parallèlement à l’idée d’une insertion des personnes handicapées dans la société dans leur ensemble. C’est en 1946 que Howard A. RUSK devint le premier titulaire du Department of Rehabilitation and Physical Medecine créé à l’université de New-York.
L’idée de réadaptation, considérée au départ comme tordue a fait du chemin et la médecine de réadaptation s’est développée à travers le monde
En France, la spécialité médicale de rééducation et de réadaptation fonctionnelles appelée aujourd’hui médecine physique et réadaptation a vu le jour en 1965.
Dans certains pays en développement, les services de réadaptation sont pratiquement inexistants. Dans d'autres, il existent des services en établissement et ils ne s'adressent qu'à un nombre restreint de personnes.
Il semble qu'il faille cent ans aux pays en voie de développement pour rattraper le retard aussi bien sur le plan des soins en établissement que des services périphériques. C’est pourquoi, pour faire face à la pénurie de professionnels dans le domaine de la réadaptation, l'O.M.S. a encouragé la mise en place d'une stratégie dénommée : réadaptation à assise communautaire (R.A.C.) ou réadaptation à base communautaire (R.B.C.), cette dernière est la traduction littérale des termes anglais "Community Based Rehabilitation (CBR )"
les personnes handicapées ont acquis le droit de vivre dans leur milieu de vie naturel et de profiter des services mis à la disposition de leurs concitoyens dans une société moderne.
Le regard de la majorité a changé, même si beaucoup de progrés restent à faire dans ce domaine.
Il existe une prise de conscience de nombreux handicapés et de certaines de leurs familles concernant la nécessité d'une nouvelle approche pour faire réellement évoluer le handicap dans la société du XXI ème siècle.
Les mentalités sont prêtes aussi bien du côté de la "normalité" que de la "différence" pour accepter le concept de Culture du Handicap.
Cette Culture existe grâce à des actions individuelles et collectives qui ont progressivement contribué à la créer.
Pour mieux préciser cette démarche il semble nécessaire de réfléchir à ce nouveau concept.
Lire : "Culture du Handicap contemporaine".
"La liberté commence où l'ignorance finit."
Victor HUGO , Océan.
Depuis deux siècles, le monde du handicap est un objet d'étude pour les chercheurs en Sciences Sociales et plus singulièrement, ces dernières années, de nombreux travaux ont été publiés. Toutefois, l'étude théorique des personnes en "situation de handicap" trouve essentiellement son origine dans trois disciplines scientifiques : la médecine, avec l'essor de l'anatomie, de la neurologie et de la théorie des germes ; la sociologie et la psychologie, avec les statistiques ; sans oublier la demande des organismes d'assurance sociale, en vue de déterminer ceux qui sont susceptibles de bénéficier de leurs prestations. Peu de chercheurs se sont penchés sur l'aspect anthropologique du handicap, les représentations et les prénotions auxquels ce terme renvoie, occultant ainsi le fait que la part d'imaginaire qui se trouve impliquée en chacun de nos actes, et qui se révèle dans nos attitudes face à la différence, influence inévitablement nos conduites envers la personne porteuse d'un handicap.
Aux XVII et XVIIIème siècles, la médecine connaît de profondes transformations. La théorie des germes, en particulier, donne aux médecins un pouvoir démesuré car, à l'inverse de la théorie humorale qui requiert la coopération du patient pour "équilibrer les humeurs", la théorie des germes prend pour métaphore "la guerre" contre les germes "envahisseurs" : le médecin est "le soldat héroïque" et le patient "le champ de bataille". Dans cette nouvelle configuration, le peu de pouvoir et de contrôle dont dispose le patient disparaît définitivement au profit du "coup d'Ïil médical" , alors que la lutte pour la vie (et contre la mort) s'engage entre les germes et le médecin. Les patients qui ont leurs propres opinions sur ce qui se passe à l'intérieur de leur corps, sont pratiquement considérés comme dangereux dans cette bataille.
Aux XVIII et XIXème siècles, se développent les statistiques sociales qui servent à formuler des théories sur le fonctionnement humain. Dans les années 1840, l'astronome belge Adolphe Quételet suggère le premier le concept d'"homme moyen". À partir de la moyenne, qui pour Quételet est le lieu de la perfection humaine, émerge l'idée d'une norme et du "normal". Évidemment, ceux qui sortent de la moyenne, en amont ou en aval, deviennent "anormaux" ou "pathologiques". Cette notion statistique de l'anormalité (également qualifiée d'"erreur"), s'applique progressivement en médecine, en sociologie et en psychologie.
Enfin, le début du XXe siècle voit l'avènement de l'eugénisme, une approche scientifique de la reproduction humaine qui propose de supprimer les moins "aptes" du "stock humain". De nombreuses études sur les personnes handicapées et leurs familles sont alors réalisées pour "prouver" les thèses eugénistes, toutes supposées établies à partir de "méthodes scientifiques". Les résultats sont bien connus : enfermement de centaines de milliers de personnes et stérilisation forcée dans plusieurs pays dont les États-Unis, le Canada, la Suède, et finalement meurtre de nombreuses personnes malades ou handicapées par le régime nazi. Le meurtre des personnes dans les hôpitaux au nom de la science, et sans que cela provoque la moindre protestation, est alors une forme d'exercice de répétition pour l'Holocauste futur. Bien que la plupart des études portant sur des personnes ayant des incapacités physiques ou mentales ait débouché sur des traitements moins radicaux que la mort, de nombreuses personnes handicapées ont été enfermées, soumises à des traitements sans leur consentement et victimes d'abus avec l'approbation tacite ou explicite de professionnels formés à la recherche scientifique.
Bien sûr, les professionnels n'ont pas tous agi ainsi, mais nombreux ont été ceux qui ont effectivement traité les personnes handicapées comme des "objets" au cours de recherches ou de traitements. Une des raisons de cette réification est que la médecine et les sciences sociales ont emprunté l'essentiel de leur méthodologie de recherche à la physique et à la chimie du XIXe siècle. À cette époque, le succès des sciences "dures" impressionne les chercheurs des nouveaux champs de la psychologie et de la sociologie. En particulier, on considère que la science étudie des "objets" sans référence à des "valeurs" afin d'éviter tout biais dans les résultats des recherches. Appliquée aux sciences sociales, cette démarche devient une position éthique qui implique de traiter les humains comme des objets individuels discrets, en utilisant les chiffres pour décrire les comportements humains et en maintenant autant que possible une position "objective" vis-à-vis des objets observés (habituellement appelés "sujets"). Il résulte de ce type de recherches que la perspective du sujet a été laissée de côté, aussi bien dans la conception des recherches, des méthodes employées que dans la production des résultats. Ce paradigme méthodologique en médecine, en psychologie et en sociologie, loin de contribuer à la recherche d'autonomie des personnes handicapées, n'a réussi qu'à entériner leur oppression et à légitimer le fait que des décisions les concernant directement puissent être prises par d'autres sans même qu'elles soient consultées.
Mais la structuration du champ du handicap n'est pas seulement liée à des circonstances historiques et des jeux politiques . Il s'agit avant tout d'enjeux théoriques et de positions philosophiques. Avec le paradigme de la réadaptation, la constitution de champ se met en place dans le mouvement général du monde du travail centré sur un processus d'externalisation : un objet est défini, analysé, puis une activité professionnelle pour le transformer et un lieu de production où doit s'effectuer cette activité de transformation , sont instaurés. L'entreprise devient ainsi l'archétype de la forme d'"être ensemble" pour cette activité. Et "l'institution" épouse la forme de l'entreprise, c'est-à-dire la taylorisation du processus de production et l'organisation d'un système de compétences. Les personnes handicapées sont ainsi "placées" en marge de la société dans des structures "spécialisées" dirigées par du personnel "qualifié" où l'individu est nié au profit de sa pathologie et au nom du meilleur fonctionnement possible (c'est-à-dire au moindre coût) des services.
L'ethnologie, de son côté, n'est pas privée de son objet avec les bouleversements des sociétés non-industrialisées. Elle est interpellée par d'autres problèmes, elle aborde de nouveaux "terrains" où elle acquiert une expérience originale. Le regard de l'ethnologue peut aujourd'hui se porter sur les objets de notre société et celui du sociologue intégrer la documentation amassée sur les peuples "primitifs" dans une réflexion globale sur la société. Une étude ethnologique, ou une "microsociologie du handicap" devient ainsi possible. Au moment d'un tournant, d'une transition porteuse non pas seulement d'une indépendance, mais aussi des transformations nombreuses qui affectent tous les domaines de la vie collective et individuelle de la personne en situation de handicap, l'étude de la renaissance d'une histoire moins dépendante, de l'émergence du Mouvement pour la Vie Autonome des personnes handicapées en France est certainement pertinente.
L'ethnologie, par ses méthodes, peut expliquer les processus sociaux de notre époque. Ainsi, Béatrice Le Wita étudie la culture bourgeoise et les "populations" qui en participent de cette manière. La méthode de décryptage des rapports sociaux et des pratiques culturelles permet de réintroduire la préoccupation qualitative, de souligner les valeurs, les symboles, l'imaginaire et les croyances, l'exigence de différenciation. Il s'agit de traiter la question du "sens" du point de vue de l'individu et des collectifs directement concernés et non pas de réduire celui-ci à l'existence statistique pour ne constituer, en définitive, qu'un effectif, un public ou un électorat, un marché. Afin de donner la parole à ceux qui ne la prennent pas souvent ou qui la prennent dans la crainte de ne pas correspondre à ce que le monde social voudrait qu'ils soient, j'ai voulu examiner le point de vue de l'intérieur, essayer de restaurer l'image publique de ceux qui entreprennent de vivre hors des structures spécialisées.
Bien entendu, cette étude ne se réclame pas d'une utopique objectivité scientifique habituellement revendiquée par les auteurs d'enquêtes en sciences sociales car, comme le souligne Pierre Bourdieu :
"Cette position du chercheur est une impossible gageure"
Laissant, pour un instant, de côté l'importance de ces questions méthodologiques, j'ai préféré privilégier le but de cette recherche, à savoir que celle-ci puisse être "utile à l'objet d'enquête".
Auteur de cette enquête, je suis moi-même handicapée physique et complètement dépendante d'une tierce personne pour tous les actes de la vie quotidienne ; j'adopte donc cette attitude particulière : constituer une vision éclairée et favoriser la prise de conscience de mes pairs. Leur relater comment d'autres bien avant eux se sont sortis du joug de "l'enfermement thérapeutique" et ceci après leur avoir dévoilé l'origine de cette orientation, les informer, les armer en quelque sorte, et faire apparaître sur la scène le point de vue des intéressés, révéler la vision du dedans sans autres médiateurs que ceux de l'institution universitaire. Plus brièvement, j'ai adopté un type d'approche peu énoncé : le "dedans du jeu" et sa part de vérité. Ma vie n'est qu'un, parmi quelques autres, des exemples de luttes que mènent nombre de personnes dites "handicapées" pour fuir l'enfermement institutionnel et la médicalisation, schéma classique d'un parcours rendu presque obligatoire par la structure politico-sociale et médicale qui domine toute leur vie. En effet, mon histoire présente beaucoup de points communs avec l'objet de mon étude. Cependant j'espère avoir évité le péché de solipsisme grâce aux multiples références bibliographiques, à l'éclairage de nombreux autres témoignages et à l'étude des "premiers pas" et des productions écrites d'une association naissante qui m'a servi de terrain d'enquête.
En premier exercice, et après avoir détaillé les éléments de la méthode ici employée, je tenterai d'analyser les "représentations collectives", c'est-à-dire les suppositions et les catégories standard, plutôt que les aptitudes individuelles, à l'oeuvre dans notre société occidentale et française. Deuxièmement, je me heurterai à la difficulté de cerner ce que l'on peut déjà nommer un concept : le "handicap". La recherche étymologique et l'histoire y seront largement mises à contribution. J'y présenterai aussi les différents statuts qui peuvent être attribués aux personnes handicapées et les droits qui en découlent. Troisièmement, à travers l'analyse d'un corpus, un entretien semi-directif, résultat d'une interaction entre deux personnes handicapées, et l'ensemble des témoignages écrits composant la bibliographie, je ferai le récapitulatif de l'état de la situation française pour une partie occultée de cette population, c'est-à-dire ceux qui ont besoin d'une aide humaine permanente. Quatrièmement, je proposerai, avec l'émergence du Mouvement Nord-Américain, Independent Living Movement, sur le campus de Berkeley puis en Europe du Nord, une nouvelle approche philosophique de la situation de handicap. Enfin, à travers la naissance d'une association et le suivi de ses premières actions, j'aborderai la complexité du processus de transformation des revendications individuelles en mobilisation générale. Une monographie et l'analyse des discours revendiqués par ces nouveaux militants permettront peut-être à ceux qui n'en sont pas encore convaincus de prendre conscience des capacités d'autonomie et d'autodétermination des personnes handicapées.
Au cours de cette recherche, j'ai essayé de comprendre les mécanismes de la construction sociale, historique ou conjoncturelle à l'origine de la représentation actuelle du handicap et de répertorier les conséquences de cette vision sur la condition des personnes handicapées ainsi que la manière dont celles-ci vivent cette condition et aussi comment elles la font évoluer.
Les auteurs :
Si la bibliographie que j'ai retenue est si conséquente, c'est que le handicap touche toutes les sphères de la vie sociale. Il influe sur les comportements comme dans les pratiques et ne laisse personne indifférent. Toute personne, quel que soit son sexe, son âge ou la catégorie socioprofessionnelle dont elle fait partie, est susceptible d'être ou de devenir handicapée. Et même si certaines personnes (hommes, jeunes, travailleurs manuelsÉ) sont plus exposés à ce risque que d'autres, nul ne peut se dire à l'abri d'une telle situation.
Nombreux sont les ouvrages qui m'ont guidés durant cette recherche mais je ne présenterais ici que les plus déterminants, ceux qui m'ont réellement apporté un éclairage singulier ou qui, à mon avis, ne sont pas assez utilisés dans ce domaine.
Les différentes approches :
J'ai retenu trois grandes tendances qui animent actuellement la sociologie française. Les deux premières s'intéressent aux individus considérés comme des "agents" et la troisième les considère comme des "acteurs" sociaux.
La première, fondée sur les cendres du structuralisme est animée par Pierre Bourdieu pour qui les enjeux sociaux ne sont pas exclusivement économiques mais sont aussi des rapports de force symboliques dans lesquels les agents sont plus ou moins déterminés par leur "habitus" de classe. La domination naturalisée est alors une arme formidable qui engendre l'apathie et empêche les dominés de se mobiliser, assurant la garantie d'un pouvoir jamais menacé aux dominants.
La seconde, dynamique, se préoccupe des changements sociaux importants et procède à l'étude des conduites sociales et, au premier chef, l'étude des conduites qui engagent le plus directement l'historicité, c'est-à-dire les rapports et les conflits de classes que l'on appelle les mouvements sociaux, conflits dont l'enjeu n'est plus, là non plus, uniquement économique, mais aussi culturel. Georges Balandier et Alain Touraine sont les principaux représentants de cette tendance.
Enfin la troisième, animée par Michel Crozier, accorde une place prépondérante à l'acteur. Elle s'évertue à mettre en évidence les blocages et les cercles vicieux qui affectent les organisations (conçues comme mode d'action collectif) et qui réduisent la marge des acteurs (et non plus des agents).
Cependant, j'ai surtout choisi de m'inspirer d'une tendance de la sociologie américaine qui étudie la façon dont les acteurs sociaux interprètent constamment la réalité pour lui donner un sens et pouvoir s'y adapter. Il s'agit de "l'ethnométhodologie". L'École de Chicago est un des précurseurs du renversement épistémologique qui a popularisé l'étude de terrain et les études qualitatives en sociologie. Selon elle, les acteurs sociaux ont une dimension importante. De cette école provient la théorie de la stigmatisation labeling theory du délinquant qui serait :
"Quelqu'un à qui cette étiquette a pu être appliquée avec succès"
L'ethnométhodologie fondée par Harold Garfinckel, étudie la façon dont les acteurs "bricolent" constamment une réalité sociale qui n'est pas considérée comme une donnée préexistante. La vie sociale se constitue au moyen du langage vernaculaire, approximatif, polysémique, et qui tire son sens d'un contexte considéré comme évident. Cette propriété, appelée "indexabilité", loin d'être un inconvénient comme le pensent les logiciens, est considérée, dans cette perspective, comme constitutive du langage utilisé par les individus et les institutions. Il en est de même de nombre d'actions sociales dont on pourrait dire "cela va de soi" mais qui découlent en réalité d'un code implicite ou d'un rôle social, un pattern. Pour eux, en effet cette "réflexivité" définit des pratiques qui "à la fois désignent et constituent un cadre social". Si bien que les ethnométhodologues analysent les activités quotidiennes rapportables-observables-descriptibles car elles présentent les intérêts suivants :
"La propriété de ces descriptions n'est pas de décrire le monde, mais d'en montrer en permanence la constitution"
C'est d'abord en maîtrisant le langage d'un groupe social que l'on peut en devenir "membre".
Erving GOFFMAN :
Ce sociologue anglophone fait partie de l'école dite de "Palo Alto", constituée vers 1960 par Grégory Bateson et dont les membres, des personnes de valeur venant d'horizons différents (Paul Watzlawick, Ray Birdwhistell, Albert Scheflen, Edward HallÉ), sont à l'origine de la découverte de toute la communication corporelle. Il fut le premier auteur à m'interpeller sur la condition sociétale de la personne handicapée.
Il fait partie du courant interactionniste. Ses enquêtes se rapprochent plus de l'ethnologie que de la sociologie quantitative. Pour écrire Asiles, il fait un séjour (brancardier) dans un hôpital psychiatrique. Il peut alors rendre compte du vécu du malade mental, enfermé dans un asile, avec ses hiérarchies territoriales. Il montre comment cette structure spécialisée fonctionne comme une institution totalitaire, avec sa hiérarchie de pouvoirs. Puis il élargit son étude à toute forme de vie recluse (prison, sous-marin, base arctiqueÉ) où toutes les modalités sont minutieusement réglées. De la même manière, Stigmates est l'étude du vécu social d'un handicapé, qui s'élargit à tous les exclus qui portent un stigmate (clochards, sortis de prison, musiciens marginauxÉ). C'est sur ce principe de "l'observation participante" qu'il publie ces deux ouvrages pouvant aider à décoder la vie des personnes handicapées. Le premier confirme les dégâts moraux causés par la vie institutionnelle ; le second récapitule les usages sociaux des personnes "stigmatisées" et de ceux qui les côtoient.
Il présente ensuite, la grammaire de la vie quotidienne. Dans La mise en scène de la vie quotidienne, le premier tome, consacré à La présentation de soi, étudie chacun comme s'il était un acteur avec ses faux-pas et ses gaffes. Cet ouvrage constitue le premier volet d'une étude réalisée par l'auteur sur les interactions ordinaires de la vie sociale courante. Le cadre adopté par GOFFMAN est celui de la représentation théâtrale et des possibilités qu'ont les acteurs d'adopter des rôles différents selon la pièce à exécuter et le public visé. Le vocabulaire de la dramaturgie est utilisé pour exprimer les concepts nécessaires à la compréhension de cet aspect de l'existence. Il fait, dans ce premier volume, l'inventaire des moyens à mettre en Ïuvre pour que le spectacle (de la vie) soit réussi et l'ego de l'acteur préservé. Dans le second, Les relations en public, il fait l'étude des codes d'interaction et des stratégies utilisées (parade frontale, dérobade progressive, perdre la faceÉ).
L'intérêt de ces deux derniers livres (et tout particulièrement le premier) pour une enquête sur l'état de l'intégration sociale des personnes handicapées se résume à ce constat : Si "la vie est un théâtre", il manque, à certains acteurs, des moyens et des lieux pour pouvoir jouer un rôle à leur avantage.
En effet, maîtriser son image suppose le contrôle spatial, la liberté du mouvement et le pouvoir de décision des déplacements. Cela suppose aussi le choix des alliés ou complices et la garantie du secret du privé, c'est-à-dire la confidentialité de l'intimité. Or, il apparaît que la personne privée de mobilité est souvent privée de cette possibilité de réserve par les personnes ou les structures mêmes qui sont supposées l'aider à vivre. La vie collective et l'aide stéréotypée nuisent à la vie privée comme je le détaillerais plus loin. Plusieurs points de cet ouvrage sont significatifs de ce disfonctionnement et notamment les notions suivantes :
La "région" :
*Région antérieure que l'on pourrait dire "publique" puisque c'est le lieu même de la représentation.
*Région postérieure que l'on pourrait dire "privée" car c'est la coulisse, le lieu où la représentation s'arrête.
"Le contrôle de la région antérieure est un moyen de séparer les publiques. L'impossibilité de maintenir ce contrôle laisse l'acteur dans l'ignorance du personnage qu'il risque de devoir jouer d'un moment à l'autre et lui rend difficile l'obtention d'un succès dramatique dans n'importe lequel des rôles qui s'offre à lui."
Ainsi, non seulement celui qui ne domine pas les régions est disqualifié, mais, de plus il est possible de disqualifier quelqu'un en lui imposant des obstacles entre les régions. L'institut qui par définition ignore ces régions, est le lieu privilégié d'éducation et d'habitation des personnes handicapées. Il est donc probable que la maîtrise de ces régions ne constitue ni l'objet d'un apprentissage ni d'un "habitus" en ce lieu, cette pratique n'étant réservée qu'au personnel encadrant.
L'information "destructive" :
"Un problème fondamental pour beaucoup de représentations est alors celui du contrôle de l'information. Le public ne doit pas recevoir d'information destructrice au sujet de la situation définie à son intention."
Le secret professionnel est réservé au domaine médical et la personne handicapée qui se fait aider ne bénéficie d'aucune protection juridique particulière en ce qui concerne la préservation de sa vie privée. A plus forte raison si elle doit vivre en collectivité et subir la loi du "commérage" qui y règne car le personnel qui intervient auprès de chacun est un "délateur" potentiel de choix. Tous ces petits riens que l'on aime à cacher et que l'on ne laisse voir que dans l'extrême intimité, peuvent être à tous instant révélés aux autres résidents. De plus, la relation est sous cet angle largement asymétrique et sans vraiment parler de possibilité de "chantage", il est bien évident que les "petites concessions extorquées avec habileté" ne doivent pas être rares.
La "non-personne" :
"... il y a d'autres catégories courantes de personnes qui sont parfois traitées comme si elle n'étaient pas là. Les personnes très jeunes, les très vieilles et les malades en sont des exemples bien connus."
Le "dénigrement secret" :
"... le dénigrement du public en coulisse sert (...) à maintenir le moral de l'équipe."
L'aide aux personnes handicapées pour les actes de la vie quotidienne est toujours envisagée sous la forme d'une "équipe" de soignants. Or nous voyons, par les exemples de l'auteur, la difficulté de maintenir une image valorisante de la personne aidée dans ces conditions. Cet ouvrage apporte un nouvel éclairage des implications que comporte toute vie collective et/ou dépendante, cela, même s'il n'y a de collectif que l'équipe soignante, et sur l'urgence qu'il y a à créer des formules de substitution aux "foyers de vie" pour adultes handicapés. L'importance psychologique pour l'homme de pouvoir évoluer dans un univers qu'il contrôle le plus possible et non pas que d'autres dominent pour lui, retentit sur sa vision du monde. Il est vraisemblable que cette dépersonnalisation progressive entraîne une difficulté supplémentaire pour l'intégration future. L'aliénation que peut donc engendrer un parcours classique "d'handicapé de carrière", c'est à dire le passage d'une institution à l'autre et ce depuis l'enfance, est une variable à prendre en compte lorsque l'on constate par exemple, un net refus, de la part de personnes parfois même assez autonomes physiquement, face à une proposition d'expérience novatrice de vie à domicile.
Pierre BOURDIEU :
Ensuite, ce professeur au Collège de France, agrégé de philosophie, m'a fait percevoir les classes sociales et leurs différences de comportements. Cette sociologie de la culture, notamment de la transmission culturelle, d'abord en collaboration avec Jean-Claude Passeron dans les Héritiers (1964) et dans la Reproduction ; éléments pour une théorie du système d'enseignement (1970), où il montre comment les classes sociales transmettent leurs valeurs culturelles, et notamment comment la bourgeoisie se reproduit au moyen de l'enseignement, a été à l'origine de ma prise de conscience de l'existence d'un conditionnement réactionnel. Les clivages sociaux au travers de comportements spécifiques, qu'il appelle habitus (la Distinction, 1980), peuvent être de la même manière observés entre les professionnels du handicap et les personnes handicapées. Les premiers vivant du handicap et dominant ce "champ" en professionnels, les secondes vivant une situation de handicap dans la position de dominés.
Sociologue et continuateur de la méthode et de la doctrine de Durkheim, Bourdieu, par ses ouvrages, révèle la notion de "domination symbolique" fondamentale pour comprendre le silence des "dominés". Son travail, La distinction, et d'une autre façon La dimension cachée, un ouvrage de T.E. Hall, peuvent aider à l'approfondissement de cette question de la dualité "soignants/soignés" par l'observation qui y est faite des différences interindividuelles de la perception du monde.
Robert F. MURPHY :
Professeur à Columbia University, New York, et remarquable anthropologue, Robert Murphy, directeur du département d'Anthropologie de la célèbre université, observe la condition humaine depuis près de quarante ans. Spécialiste de la parenté, ses recherches antérieures l'ont mené chez les Indiens Mundurucu en Amazonie brésilienne, dans le Sahara méridional où il a vécu avec les nomades Touaregs et chez les Indiens Bennock et Shoshone, dans l'ouest des États-Unis.
Devenu tétraplégique à la suite d'une tumeur de la moelle épinière, il poursuit son enseignement et ses recherches à l'université. Sous son action, l'université Columbia a procédé à des travaux d'aménagement considérables pour en faciliter l'accès aux chercheurs, enseignants et étudiants handicapés moteurs.
Cet éminent anthropologue, d'ascendance irlandaise, s'applique à explorer pas à pas les réactions de son corps en voie de paralysie, à analyser les moindres détails de son expérience, dont il fait un exemple et qu'il nous communique fidèlement.
Il a été frappé par une certaine ressemblance entre les rites de passage qu'il a pu observer chez des indiens et son propre changement de statut après une hospitalisation. Ainsi décrit-il en professionnel la perturbation des rapports avec l'entourage familial et les collègues.
C'est, en définitive, ce témoignage éclairé qui a éveillé mon intérêt quant à l'aspect culturel et anthropologique du handicap.
Mary DOUGLAS :
Cette anthropologue britannique, qui a étudié dans une anthropologie comparée des modes de pensée les divers aspects de la vie sociale et du symbolisme, m'a révélé l'importance de l'activité symbolique en regard de la primauté ontologique et explicative attribuée au système social.
Avec son premier livre sur les systèmes symboliques, traduit en français sous le titre De La Souillure (1971), elle démontre la logique d'ensemble organisant les classifications à l'intérieur d'une société. Elle rejette l'idée que seules les formes de pensée dites primitives appellent le type d'analyse qu'elle préconise. Notre propre pensée, malgré son soubassement scientifique, ne dévoile pas davantage le monde "tel qu'il est". A ce titre, les conceptions occidentales du monde relèvent, elles aussi, du champ de l'anthropologie.
Mary Douglas s'intéresse aux questions de pollution, elle analyse les interdits alimentaires des juifs comme autant de catégorisation des espèces consommables ou non ; plus prosaïquement, elle s'intéresse au sentiment de malaise qui peut survenir si nous voyons des souliers posés sur la table de la salle à manger ou des casseroles sur un lit. Dans tous les cas, il s'agit de classements entre ce qui est propre ou impropre, au sens figuré comme au sens propre. Ainsi la vue d'un être "anormal" dans un lieu public provoque la stupeur, ce qui s'expliquerait par l'absence des repères habituels et une certaine ignorance de l'attitude à adopter en face d'une telle présence. C'est donc principalement de cet auteur dont j'ai choisi de m'inspirer pour la première partie de cette enquête.
L'entretien d'enquête :
J'aurais pu, dans cette enquête, multiplier le nombre d'entretiens de personnes handicapées et me fabriquer un "échantillon représentatif" (vivant seul, en couple, en famille, en institutionÉ) Mais qu'aurais-je obtenu de plus ? D'après mon expérience, il apparaît que les parcours et obstacles rencontrés sont sensiblement les mêmes et que les personnes handicapées ne parlent pas volontiers à leurs pairs en situation artificielle comme lors d'un entretien programmé :
"Que veux-tu savoir, tu sais très bien ce qu'il en est puisque tu vis la même chose !"
J'aurais pu aussi m'enquérir de l'avis de professionnels du handicap et ajouter à la liste de leurs nombreuses prises de parole, toujours "au nom de ceux dont ils s'occupent", un entretien qui aurait de toute façon été biaisé par la présence de leur "outil de travail". Personne n'est mieux placé que la personne handicapée elle-même pour expliquer ses besoins. Les travailleurs médico-sociaux en particulier et les chercheurs en sciences sociales en général masquent souvent les lacunes de leurs informations en insistant sur les formes de solidarité :
"Cette illusion est le fruit d'un trop bref passage du chercheur dans la société qu'il étudie."
J'ai en définitive opté pour l'essentiel, c'est-à-dire, souligner l'expérience d'une personne que je pense la plus illustratrice d'une situation commune à tous ceux que le système n'a pas prévu de faire sortir du milieu institutionnel. J'ai aussi consulté de nombreux témoignages, puis je me suis appuyée sur les écrits revendicateurs de mon terrain d'enquête, une jeune association de personnes handicapées.
Enfin, en raison d'un certain mutisme de mon principal informateur, j'ai choisi d'utiliser l'entretien semi-directif dont je présente le guide ci-dessous.
Guide d'entretien :
L'habitat :
Comment a-t-il pris la décision de vivre à domicile ?
Quelles ont été ses principales difficultés ?
Vit-il seul ?
Combien et quels intervenants passent chez lui par jour ?
Quel est le temps d'intervention des tierces personnes ?
Quels ont été les aménagements nécessaires ?
Quelle est la proportion de ressources consacrées à ce besoin ?
Comment se passent les relations avec les organismes auxquels il fait appel ?
Quelle a été l'aide dont il a pu bénéficier ?
Quels sont les appareillages qu'il a dû financer ?
Fait-il seul ses courses ?
Le handicap :
Quel est son type de handicap ?
Dans quelles activités lui semble-t-il le plus gênant ?
Comment l'a-t-il appris ?
Quelles informations lui en a-t-on donné ?
Qui a été son principal informateur ?
La scolarité :
Comment s'est passé sa scolarité ?
Dans quelles structures ?
A-t-il reçu un enseignement spécifique à propos de la gestion de son handicap ?
A-t-il gardé des relations avec les gens connus à cette époque ?
La famille :
A-t-il vécu au sein de sa famille ?
Quelles ont été ses principales difficultés ?
Y a-t-il d'autres handicapés dans sa famille ?
Considère-t-il que ses parents étaient bien informés ?
Faisaient-ils appel à des associations ?
Lisaient-ils des revues spécialisées ?
Regardaient-ils des émissions sur ce sujet ?
Le travail et les loisirs :
Demander l'emploi du temps d'une de ses journées.
Pratique-t-il des activités en dehors de chez lui ?
A-t-il une activité régulière ?
Quels sont ses loisirs ?
Rencontre-t-il des obstacles pour les pratiquer (transport, accessibilité, prix...) ?
Les relations sociales :
A-t-il des amis dont la profession ait un rapport avec le handicap ?
La proportion de ses amis handicapés est-elle plus ou moins importante que celle de ses amis valides ?
Combien de voisins connaît-il ?
Ses amis sont-ils plus nombreux maintenant que lorsqu'il a emménagé ?
Une situation :
Mon informateur était troublé par la "situation d'enquête", d'ailleurs cet entretien est le résultat d'une persuasion progressive de ma part. Aussi, pour lui faire accepter de "jouer le jeu de l'informateur", j'ai dû faire valoir ma qualité de personne handicapée et le caractère non officiel d'un exercice universitaire. Il a été informé de l'objet de cette enquête, c'est-à-dire, appréhender les conditions de vie des personnes handicapées physiques en France et, en ce qui concerne les personnes physiquement très dépendantes et ayant besoin d'assistance pour accomplir tous les actes essentiels de la vie quotidienne, d'essayer de cerner leur vie sociale lorsqu'elles vivent chez elles.
L'entretien a duré environ quarante-cinq minutes et a été entièrement enregistré .Toutes les interrogations ne demandaient pas de connaissances particulières. Mon informateur était entièrement libre de répondre aussi longuement qu'il le souhaitait ou même pouvait ne pas répondre à certaines questions. L'anonymat le plus strict et la non-publication de cet entretien sans son autorisation lui fut garanti.
Méthode d'analyse :
L'entretien a été retranscrit le plus fidèlement possible, ensuite j'ai travaillé directement à partir du traitement de texte et observé dans le corpus, des expressions vernaculaires et des thèmes.
Pour cela, trois phases ont été nécessaires :
- Premièrement, le corpus a été dupliqué et les questions supprimées.
- Deuxièmement, le texte a été découpé en blocs, un bloc par thème, et réorganisé en une suite qui est apparue logique.
- Troisièmement, l'analyse a été rédigée à partir du nouveau texte en conservant au maximum l'expression spontanée du sujet.
Le terrain :
Mon lieu d'observation, une petite association locale, a pris forme durant la deuxième période de mon enquête, c'est-à-dire après l'entretien. J'ai donc assisté et pris part à sa création et à ses multiples activités. J'y assume actuellement le rôle de trésorier au conseil d'administration et je participe aux manifestations ainsi qu'aux diverses démarches auprès des responsables d'administrations chargées des personnes handicapées.
Nos pensées, nos actions sont régies par une cosmogonie implicite et une idéologie omniprésente. Cet ordre symbolique garantit le maintien de l'intégrité du groupe, de l'ordre social, c'est lui qui préserve la cohérence interne de notre société. Imprégnés de cette vision du monde, les hommes définissent la loi, la loi définit l'ordre, l'ordre définit les règles et les règles définissent les exclus. A partir des règles, on peut donc définir les marges, ceux qui appartiennent à la marginalité et les quartiers spécifiques qui leur sont attribués dans l'espace social. Le mot marge nous vient du latin margo, marginis, ce qui signifie le bord et Le Littré précise que la marge, c'est ce qui se trouve autour du texte, les limites. Parallèlement, parler de la marge suppose de connaître le centre et l'intérieur.
Dans les sociétés traditionnelles la marge est associée à l'idée de la mort et aux déchets. La notion de déchets englobe deux éléments : l'impureté et la fécondité. La période des menstrues et parfois celle d'après les couches par exemple, entraînent l'exclusion des femmes à l'extérieur, hors du village. Ainsi sont traités les cadavres, les morts et les excréments. On peut donc noter une association "rejet - mort". Dans le monde méditerranéen traditionnel, les échanges entre vivants et morts fondent les limites de la cité, de la sainteté, du sacré, qui définissent les règles, les normes et les valeurs. Les marges sont des lieux où l'on échange le mal contre le bien. Les liens entre la marginalité, la mort et la fécondité, expliquent le statut ambigu de l'exclusion dans ce contexte. L'ange et la bête sont bien souvent les masques que la société impose à ceux qui se retrouvent marginalisés.
Les sociétés modernes parlent de la marge et de la marginalité en termes psychologiques ou sociologiques. Dans ce cas, la notion de marginalité désigne l'état de personnes ou de groupes situés à la périphérie, vivant "en marge" de la société. Ce sont ceux qui n'adhèrent pas aux normes qui sont ainsi qualifiés de "marginaux", les individus appartenant à la marge. Mais être marginalisé est ici un état définitif ou, tout au moins, de longue durée.
D'un point de vue théorique :
L'emploi de l'expression "marginaux" est assez récent dans les sciences humaines. Son succès grandissant depuis la fin des années cinquante est lié au développement, dans les sociétés industrialisées, de phénomènes qu'il s'agit d'étiqueter de façon commode, au prix parfois de quelques amalgames. Ce que cette notion recouvre est, en effet, autrement extensif que celles de délinquance ou de criminalité. Mais dès 1928, Robert PARK parle déjà de marginalité afin de désigner les "hybrides culturels", c'est-à-dire, les immigrants, dont la culture d'origine et la culture d'accueil ont des systèmes de valeurs différents.
Depuis une vingtaine d'années la sociologie puis, plus récemment, l'ethnologie, axent leurs recherches sur les "groupes marginaux" (minorités ethniques, loubards, hippies, gaysÉ). Howard BECKER considère que "déviance" et "marginalité" sont confondues dans la non-conformité aux "règles de la normalité". Mais, à la lecture de Robert MURPHY , on peut s'interroger sur cet ensemble de populations vouées à l'exclusion. Il faut faire une distinction entre la marge et la déviance et dégager les composants de l'inconscient collectif qui induisent les formes de marginalité. Même si on peut affirmer qu'une personne en fauteuil roulant ou aveugle est située dans la marginalité, elle n'est pas pour autant obligatoirement déviante. Elle ne rejette pas délibérément les normes de la société. Elle ne transgresse pas forcément les règles établies. Elle est en quelque sorte le contre champ de l'existence quotidienne. Elle est en situation d'exclusion, avant tout parce que la société ignore ses besoins et son importance.
Les théories de la déviance se divisent en trois principaux courants :
1) Celui des théories de la régulation sociale :
- Opposition entre les désirs de l'individu et les contraintes de la société.
2) Celui des théories de la contradiction sociale :
- Opposition entre les objectifs de l'individu prescrits par la société et insatisfaits en raison d'un manque de moyens pour les réaliser. Lorsque l'individus échoue par les moyens licites, il n'emploie pas obligatoirement l'illégalité. Il se met alors en "retrait". Il rejette les buts et les moyens en se retirant du jeu social. Robert King MERTON range dans cette catégorie : les clochards, les alcooliques, les drogués et les malades mentaux.
3) Le courant des théories culturelles :
- Opposition entre les normes du groupe d'appartenance et celles dominantes de la société.
Aujourd'hui, la problématique de la "marginalité" révèle une tendance de ces populations ainsi désignées à l'organisation et à la revendication. Le droit à la différence et à l'autodétermination est exigé. Cependant, les procédés de l'exclusion sont multiples et pernicieux surtout lorsqu'ils agissent par le biais des représentations collectives :
"Éalors la marginalité s'invisibilise"
D'un point de vue culturel :
La culture, qui sert de médiatrice à l'expérience individuelle, fournit d'avance certaines catégories de base, un schéma positif dans lequel s'insèrent, en bon ordre, idées et valeurs. Surtout, la culture exerce une autorité certaine ; chacun s'y conforme parce que les autres font de même. Mais, parce qu'elles sont publiques, les catégories culturelles sont aussi très rigides. Un individu peut réviser son système d'hypothèses ou s'y refuser ; c'est son affaire. Les catégories culturelles, par contre, sont d'ordre public et l'on ne les remet pas aisément en question. Cependant, elles ne sauraient ignorer le défi que leur jettent les formes aberrantes. Tout système de classification peut produire des anomalies, mais toute culture prend les dispositions nécessaires pour faire face aux phénomènes anormaux ou ambigus qu'elle peut avoir à affronter. Ainsi naissent les interdits alimentaires : animaux en marge des classements ; les lieux de marge : sanctuaires, couvents, pèlerinages ; les hommes en marge : possédés, démons, potiers, forgerons, magiciens, sorciers. De même, l'être humain dont le corps est déformé ou fonctionne de façon défectueuse, laisse planer un doute sur sa pleine humanité. Son statut est indéfini et ambigu car il s'écarte de la forme humaine ordinaire. Les rôles qu'il doit jouer et les activités qu'il peut avoir apparaissent comme recouverts d'un voile flou pour le commun des mortels.
La société est une organisation constamment menacée, et ceci de l'extérieur comme de l'intérieur ; des lignes de partage dangereuses séparent les groupes antagonistes, suscitent des rôles contradictoires, plus ou moins ambigus. Les envahisseurs et les alliés arrivent par les limites et celles-ci doivent être protégées. Les marges sont aussi les limites du corps humain dont les orifices dessinent les frontières de la relation entre le "moi" et la société. Singulièrement, une règle obligeant à éviter une anomalie renforce et confirme les définitions auxquelles l'anomalie ne se conforme pas. Quand l'individu n'a pas sa place dans le système social, quand il est marginal, c'est aux autres de prendre leurs précautions, de se prémunir contre le danger, ceci même dans notre société. C'est dans cette marge, ces "interstices" du système social, que la "souillure", dont nous parle Mary Douglas dans Purity and Danger , se loge. Cette notion, que nous reprendrons plus bas, est capitale pour imaginer ce qui agit dans notre inconscient lorsque l'on se trouve confronté à ce qui nous choque.
Toutes les marges sont dangereuses, la marge, comme tout ce qui concerne le "sorcier" dans les sociétés traditionnelles, est le lieu du meurtre, de l'inceste, des ordures, mais cet "en-deça" est, comme l'au-delà, un réservoir de puissance mystérieuse et dangereuse. Le danger réside pendant les étapes de transition qui sont par nature indéfinissables. Nous avons vu que dans l'espace traditionnel, la conception de la mort et de la marge se rejoignent. La mort est aussi un "passage", c'est un voyage qui transporte d'un état à un autre. La mort n'est pas une fin, c'est un couloir pour une autre vie, parfois pour la vraie vie. Par la mort, l'individu accède au statut d'ancêtre.
Le stade liminal :
Cette compréhension du rituel nous la devons à Arnold Van GENNEP , ainsi qu'à Émile DURKHEIM et deux de ses élèves, Henry HUBERT et Marcel MAUSS. Mais c'est l'anthropologue Victor TURNER qui s'est le plus attaché à mettre leurs théories en accord avec la culture moderne de la théorie sociale.
Les rites de passage ont un schéma en trois séquences :
- Une de séparation ou préliminaire ;
- Une de marginalité ou liminaire ;
- Une d'agrégation ou post-liminaire.
Entre la phase d'isolement et d'instruction de l'initié et celle de sa renaissance rituelle et de sa réincorporation dans la société avec un rôle nouveau, il y a une phase de transition. Cette "marge" est appelée "état liminal", du latin limes, limen, "sur le seuil". Phase intermédiaire, étape transitoire ou de latence et donc notion temporaire, l'individu y est maintenu dans des "limbes sociaux", c'est-à-dire en dehors du système social formel.
"On compare souvent la liminalité à la mort, à l'existence utérine, à l'invisibilité, à l'obscurité, à la bisexualité, au désert et à une éclipse de soleil ou de lune."
Les personnes qui subissent une modification rituelle de leur statut :
"ne sont - tout à la fois - plus classées et pas encore classées".
L'embarras qui s'installe quant à la façon de se comporter face aux personnes "polluées rituellement" entraîne deux types de réaction, soit la ségrégation, soit l'évitement. C'est ce qui autorise, par exemple, Robert MURPHY, qui a fait une étude anthropologique de l'infirmité à partir de sa propre expérience, de penser que l'essai de TURNER, Betwixt and Between (entre les deux), permet une bonne description de la position ambiguë de la personne handicapée :
- Ni malade, ni en bonne santé ;
- Ni mort, ni pleinement vivant ;
- Ni en dehors de la société, ni tout à fait dedans.
MURPHY estime que la personne handicapée peut être qualifiée d'être dans un état liminal permanent", surtout du fait que son handicap gomme tous ses autres statuts. Un individu qui se place (ou que l'on place) en région marginale se trouve à la merci d'une puissance capable, soit de le supprimer, soit d'en faire un homme. Les "polluants" ont toujours tort. D'une manière ou d'une autre, ils ne sont pas à leur place, ou encore ils ont franchi une ligne qu'ils n'auraient pas dû franchir et de ce déplacement résulte un danger. Pourtant la pollution se fait bien souvent par inadvertance. Ainsi, en magie, les caractères peuvent être transmis par sympathie ou ressemblance. La peur de se laisser contaminer par "l'impur", l'incongru, le déplacé ou plus génériquement l'abomination, conduit toute personne, face à cette présence, à adopter une attitude d'évitement respectueux. Les interdits, en s'opposant à la contagion de la souillure, protègent la santé morale du corps social, préservent son unité. La crainte de la souillure est un système de protection symbolique de l'ordre culturel. Loin d'être incompréhensible, le tabou est le souci intelligible de protéger la société contre des comportements qui pourraient la détruire. Le corps métaphorise le social, et le social métaphorise le corps. Au travers du corps ce sont symboliquement des enjeux sociaux et culturels qui se déploient. Pour la bible, être saint c'est être entier ; la sainteté c'est l'intégrité, la perfection de l'individu comme le stipule la bible à propos du sacerdoce des prêtres :
Lévitique XXI :
16. Yahvé parla à Moïse, et dit :
17. Parle à Aaron, et dis-lui :
Nul de tes descendants, à quelque génération que ce soit, ne s'approchera pour offrir l'aliment de son Dieu s'il a une infirmité.
18. Car aucun homme ne doit s'approcher s'il a une infirmité, que ce soit un aveugle ou un boiteux, un homme défiguré ou déformé,
19. un homme dont le pied ou le bras soit fracturé,
20. un bossu, un rachitique, un homme atteint d'ophtalmie, de dartre ou de plaies purulentes, ou un eunuque.
21. Nul des descendants d'Aaron, le prêtre, ne pourra s'approcher pour offrir les mets de Yahvé s'il a une infirmité ; il a une infirmité, il ne s'approchera pas pour offrir la nourriture de son Dieu.
22. Il pourra manger des aliments de son Dieu, choses très saintes et choses saintes,
23. mais il ne viendra pas auprès du rideau et ne s'approchera pas de l'autel ; il a une infirmité et ne doit pas profaner mes objets sacrés, car c'est moi, Yahvé, qui les ai sanctifiés.
La maladie est un état dangereux entre la vie et la mort, une dégradation de l'être. L'inexplicable condition humaine, illustrée par l'atteinte corporelle, est signifiée par les incompatibilités symboliques. La ligne de démarcation qui sépare les êtres humains des animaux est menacée chaque fois que naît un monstre. Elle est rétablie dès que l'on colle sur ce phénomène une étiquette quelconque, l'ambiguïté en est ainsi réduite. On peut aussi l'éliminer en contrôlant l'existence même de ces monstres, en les reléguant dans des structures organisées pour eux ou en leur interdisant certains lieux.
Pris isolément, tout ensemble particulier de symboles classificatoires est incompréhensible, et l'on ne peut espérer lui trouver un sens qu'en le reliant à la structure totale des classifications de la culture française. Or pour analyser les rituels de pollution, il faut chercher à saisir les idées qu'une population peut avoir de la pureté comme une part d'une totalité plus vaste. D'un point de vue rationnel, l'infirmité ne représente pas un danger en soi, mais le "public" n'a absolument pas la même vision des risques que les experts. Cette attitude déconcertante en apparence n'est que le résultat de l'intersubjectivité, de l'établissement du consensus et de l'influence sociale sur les décisions.
Si la maladie, ou plus généralement le déficit physique, n'est pas aisément identifiable à la souillure, en revanche, la souillure, comme la transgression d'un interdit, est plus facilement perçue comme étant source de maladie. Pour expliciter le péché par exemple, la théologie chrétienne en appelle à l'expérience de la souillure. L'état psychologique qu'engendre la rupture de l'ordre éthique inspiré par Dieu (la faute) s'identifie à la honte devant la "saleté". Dans l'ancien testament, la bénédiction est source de tous les biens et le retrait de la bénédiction, pour ceux qui ne respectent pas son alliance, qui n'observent pas tous les préceptes, est source de malédictions et de toutes sortes de dangers corporels :
Deutéronome XXVIII :
22. Yahvé te frappera de consomption, de fièvre, d'inflammation, de fièvre chaude, de sécheresse, de rouille et de nielle, qui te poursuivront jusqu'à ta perte.
Cette représentation persiste dans la psychologie des personnages du Nouveau Testament :
Jean IX :
1. En passant, il vit un homme aveugle de naissance.
2. Ses disciples lui demandèrent : "Rabbi, qui a péché, lui ou ses parents, pour qu'il soit né aveugle ?"
3. Jésus répondit : "Ni lui ni ses parents n'ont péché, mais c'est afin que soient manifestées en lui les Ïuvres de Dieu."
Matthieu IX :
1. S'étant embarqué, il traversa, et vint dans sa ville.
2. Et voici qu'on lui apportait un paralytique étendu sur un lit. Jésus, voyant leur foi, dit au paralytique : "Aie confiance, mon enfant, tes péchés sont remis."
3. Et voici que quelques scribes se dirent par-devers eux : "Celui-là blasphème."
4. Et Jésus, connaissant leurs sentiments, dit : "Pourquoi ces mauvais sentiments dans vos cÏurs ?
5. Quel est donc le plus facile, de dire : Tes péchés sont remis, ou de dire : Lève-toi, et marche ?
6. Eh bien ! pour que vous sachiez que le Fils de l'homme a le pouvoir sur la terre de remettre les péchés : Lève-toi, dit-il alors au paralytique, prends ton lit et va-t'en chez toi."
7. Et se levant, il s'en alla chez lui.
8. A cette vue, les foules furent saisies de crainte et glorifièrent Dieu d'avoir donné un tel pouvoir aux hommes.
Jésus précise que ce n'est pas un éventuel péché qui a engendré la paralysie, en ce sens il réfute la parole de son père et veut ôter tout sentiment , mais il confère une nouvelle mission au paralytique, être le réceptacle des "Ïuvres de Dieu".
La découverte d'une anomalie engendre l'anxiété, le sujet tend à supprimer l'anomalie, ou à s'en détourner. On peut ainsi traiter les anomalies de différentes manières. Négativement, on peut les ignorer, ne pas les percevoir ou encore les percevoir et les condamner positivement. On peut même affronter délibérément l'anomalie et tenter d'élaborer un nouvel ordre du réel où l'anomalie pourrait s'insérer. Il n'est pas impossible qu'un individu révise son schème personnel de classification, mais aucun de nous ne vit isolé et, pour une part, nous recevons d'autrui notre schème de classification . Le handicap est une valeur négative, un "stigmate" qui domine et gomme toutes les capacités de l'individu. On parle des "handicapés" comme si eux seuls étaient concernés par cette situation, comme si c'était leur qualité essentielle, leur statut, et non un état subjectif.
Pour comprendre la notion de danger, il faut, en résumé, se pencher sur l'idéologie d'une société et sur les valeurs communes que reconnaissent ses sujets. La culture, loin de n'être que le reflet d'une philosophie utilitariste pensée par des individus calculateurs, est une somme de préjugés qu'il faut rechercher et comprendre pour décrypter et expliquer les règles qui la gouvernent. En France, la relation sociale nouée avec la personne handicapée est ambivalente. D'un coté, le discours social affirme son humanité, sa citoyenneté, de l'autre, cette même personne est tenue à l'écart dans un milieu spécialisé où elle est entièrement assistée parfois sans être concertée et toujours privée des droits fondamentaux de libre circulation et d'autodétermination.
Maintenant que j'ai exposé certaines des représentations collectives à l'origine d'un véritable évitement de la personne dite et reconnue différente, je peux essayer de définir ce concept moderne qu'est le handicap.
Le symbole du handicap physique est le "fauteuil roulant", mais, paradoxalement, celui-ci est avant tout un moyen de locomotion de remplacement quand la marche est devenue impossible. Le fauteuil est ainsi, à la fois, signe de présence et d'absence de "situation de handicap". Il inscrit la personne comme étant handicapée alors même qu'il lui permet de compenser sa déficience.
Quiconque s'efforce de cerner sociologiquement le handicap est condamné à voir s'effacer la réalité observée. Celle-ci disparaît derrière les statistiques épidémiologiques. On la perd à vouloir la faire correspondre à des termes aussi divers que "invalide", "infirme", "inapte", "paralytique", "mutilé", "aveugle", "non-voyant", "sourd", "mal entendant", "vieux", "personne âgée". On la perd encore en recourant aux distinctions internes telles que "handicap sensoriel", "handicap physique", "handicap mental", "maladie chronique", "maladie congénitale", "maladie génétique", "accident". La pluralité des directions n'engendre qu'une effusion de sens.
Si l'on considère le dictionnaire comme étant une forme de commentaire culturel, que véhicule-t-il alors au sujet des différents groupes que la société marginalise en raison de leur statut minoritaire, des normes et des valeurs de la culture dominante ou des préjugés et des stéréotypes que cette dernière détient envers ces groupes ? Le dictionnaire inclut et exclut un grand nombre de renseignements sur les unités lexicales qu'il définit, et beaucoup de ses renseignements ne sont pas linguistiques, mais plutôt socioculturels.
Dans cette enquête tout commence, de ce fait, par une recherche dans les dictionnaires, sans oublier toutefois que le sens étymologique ne peut jamais correspondre "au tout" de la réalité désignée. Le Petit Larousse précise pour le mot "invalide" :
"Infirme qui n'est pas en état d'avoir une vie active."
Pourtant, nombre de travailleurs handicapés on un taux d'invalidité reconnu. Les allusions sont plus subtiles si l'on regarde, dans ce même dictionnaire, à "handicap" :
"Désavantage quelconque, infirmité qui met quelqu'un en état d'infériorité."
Tous les mots ont une histoire, Le terme "handicap" pour désigner une gêne et celui de "handicapé" pour nommer une personne subissant cette gêne, vocables couramment employés dans le secteur sanitaire ou social, ont la particularité d'avoir été importés du domaine sportif. "Handicap" vient de "Hand in cap", expression signifiant littéralement "la main dans le chapeau", ce mot est étymologiquement associé à l'Irlande et au monde des jeux hippiques . Il s'agit, à l'origine, de piocher dans son propre chapeau le prix, fixé par des tiers, d'un cheval à vendre, ceci afin d'éviter les interminables marchandages entre horsemen. Ensuite, il est question d'un jeu de hasard qui consiste en ce que trois joueurs déposant une somme égale dans un chapeau, le tout, le "handicap", peut être gagné par un seul des joueurs suivant certaines combinaisons. Comme ce jeu avait surtout lieu en attendant le départ des courses de chevaux, ce terme a fini par désigner un certain type de courses, à "handicap", où les chances des chevaux sont égalisées par la surcharge qui est imposée aux plus forts. Cette expression est subséquemment employée dans toute une série de sports pour définir une action visant à réduire les capacités d'un athlète de façon à les ramener au même degré que celles des autres concurrents.
Par extension, ce terme signale depuis le milieu des années soixante, la qualité de toute personne ayant un déficit fonctionnel non compensé . Depuis la loi de 1975 en faveur des personnes handicapées, est handicapé celui qui est reconnu comme tel par les C.O.T.O.R.E.P. .
Une prise en compte plus complète du handicap est d'une grande complexité en ce qu'il y a de nombreux aspects différents à décrire pour parvenir à un tableau complet de la situation de quelqu'un qui a une incapacité. Il n'y a pas de personne handicapée "par essence". Il n'y a pas de qualité essentielle qui puisse garantir qu'une personne décrite est handicapée. En d'autres termes, en disant qu'une personne est handicapée, on ne dit rien d'elle qui la distingue clairement d'une personne qui n'est pas décrite comme handicapée. Ce que nous signifions par ce terme est culturellement et historiquement marqué, en conséquence tout à fait relatif. De même, la valeur de la personne qui est désignée comme handicapée, les rôles que l'on attend qu'elle tienne et les comportements des autres à son égard, sont également culturellement et historiquement composés.
Avoir une incapacité, telle que définie dans les sociétés occidentales aujourd'hui, s'applique généralement aux "individus" plutôt qu'aux groupes qui sont définis par d'autres critères. Les groupes de personnes handicapées sont considérés comme des groupes d'individus "avec" des incapacités. Un argument en faveur de cette conception est que la reconnaissance du handicap est possible quels que soient le sexe, la classe sociale ou la nationalité. Ce faisant, une autre dimension prend place et il existe aussi une "histoire politique" du handicap. La société française n'a pas toujours traité ses citoyens handicapés de la même manière et ce n'est qu'après la guerre de 14-18 que la France a commencé à vraiment prendre en compte le problème du handicap, justement à cause de cette guerre. Le mot "invalide" date de cette époque, et c'est toujours le vocabulaire de 14-18 qui est utilisé. L'administration n'utilise pas le mot de "fauteuil" mais de "voiture pour invalide".
Le système français est généreux, il dépense actuellement approximativement 160 millions par an pour les personnes handicapées, soit 0,2% du PIB. Le problème de la France en ce qui concerne l'accueil des personnes handicapées n'est pas une question de moyens, il s'agit plutôt d'une inadaptation du système. A titre d'exemple, dans les années soixante l'Etat a engagé des fonds importants pour la création de structures spécialisées pour personnes handicapées, mais aujourd'hui il existe à la fois un manque de place pour ceux qui vieillissent et pour les polyhandicapés et des structures en très grand nombre pour les jeunes handicapés physiques qui eux voudraient bien rester à domicile et que l'on place autoritairement dans ces centres. Le problème maintenant, c'est qu'en France les associations sont gestionnaires à 90 % des places en institution. L'Etat sous-traite et, dans ce ménage à trois entre les associations, l'Etat et la Sécurité Sociale qui est l'organisme payeur, il n'existe aucun espoir de voir émerger l'avis de la personne handicapée.
On n'aura pas, par ce biais, la naïveté de s'enquérir d'une définition du handicap. Tentative vaine et vouée à l'échec. Il s'agit tout simplement de comprendre ce terme tel qu'il est en usage de nos jours. Aucune langue n'est une simple nomenclature. Et derrière cette histoire de mots se cache, évidemment, l'appréhension symbolique de ce qu'ils désignent. Ceci n'est, en réalité que le reflet d'une confusion générale entre la "situation de handicap" ou l'incapacité qui peut être compensée et le "stigmate" de la personne handicapée. Comme le mentionnent les Règles des Nations Unies pour l'Egalisation des Chances pour les personnes handicapées :
"17 : Le mot "incapacité" recouvre à lui seul le nombre de limitations fonctionnelles différentes qui peuvent frapper chacun des habitants du globe. L'incapacité peut être d'ordre physique, intellectuel ou sensoriel, ou tenir à un état pathologique ou à une maladie mentale. Ces déficiences, états pathologiques ou maladies peuvent être permanents ou temporaires.
18 : Par "handicap", il faut entendre la perte ou la restriction des possibilités de participer à la vie de la collectivité à égalité avec les autres, le mot lui-même désignant implicitement le rapport entre la personne handicapée et son milieu. On souligne ainsi les inadéquations du milieu physique et des nombreuses activités organisées (informations, communication, éducationÉ) qui empêchent les personnes handicapées de participer à la vie de la société dans l'égalité."
Un paramètre important à nos yeux, celui de la "dépendance physique à un tiers", est occulté dans ces définitions. Avoir besoin de l'aide d'une tierce personne pour accomplir les gestes vitaux et vouloir mener une vie indépendante n'est pas, nous le verrons, une situation qui ai été prévu dans l'organisation de la prise en charge du handicap par notre société. En effet, en France et pour l'heure, cette "minorité dans la minorité" est ignorée. L'enfermement systématique permet d'éviter la question d'un aménagement très spécifique des conditions de vie (logement plus grand, revenus et indemnités en conséquence, création d'emplois, formations diversesÉ).
Il apparaît que ce point est fondamental dans la relation à l'autre et qu'il peut aider à comprendre la portée des revendications actuelles de certaines personnes handicapées. Le fait de devoir recourir systématiquement à un tiers pour accomplir les actes essentiels de la vie quotidienne, transforme leur nature privée et individuelle en une relation sociale obligée. Si, à cela s'additionne le manque de moyens financiers (ou d'échange) pour répondre à ces exigences, la nature des relations peut être plus aisément déséquilibrée. Au désavantage physique vient s'ajouter ainsi un désavantage social.
Quelques chiffres (Source : Francoscopie) :
Au niveau mondial, on estime que dans chaque pays il y a approximativement 10 à 12% de la population qui est handicapée. Cela va de la femme enceinte qui ne peut pas courir à la personne polyhandicapée...
En France, ce chiffre avoisine les cinq millions de personnes :
o 5 millions de français souffrent d'une incapacité ou d'une gêne dans la vie quotidienne, soit environ 10% de la population totale.
o 2,2 millions souffrent de troubles moteurs, soit 4% de la population ;
o 1,6 millions sont atteints de déficiences visuelles ;
o 750 000 sont atteints d'une déficience auditive prononcée ;
o 800 000 et plus souffrent de handicap mentaux ;
o On dénombre 25 000 paraplégiques et tétraplégiques dont 50% de moins de 25 ans (8000 tétraplégiques pour 17 000 paraplégiques.).Il se déclare environ 1500 à 2000 nouveaux cas chaque année ;
o 5500 nains recensés en France (dont la taille est de moins de 1,40 m). 1 cas pour 25 000 naissances.
Selon l'économiste, Annie Triomphe, Directeur de recherche à l'INSERM, qui a dirigé une étude pour cette institution en 1995 : "Les personnes handicapées en France", il y a chaque année :
"É800 personnes handicapées de plus, dont trois quarts de jeunes, qui vont s'écraser en delta-plane ou qui sont rescapés d'accidents de voiture et qu'on réanime..."
Il n'existe pas, à l'heure actuelle de recensement sérieux de cette population et tous les chiffres que j'ai pu consulter ne sont que de grossières approximations.
Quelques repères :
Le handicap peut résulter :
1- d'un fait de guerre
2- d'un accident du travail ou d'une maladie professionnelle
3- d'un accident où d'une maladie invalidante non professionnelle
4- d'un problème congénital ou juvénile
Selon que l'on se trouve dans l'un ou l'autre de ces quatre cas, l'appréciation de l'état de handicapé est différente. Et ce n'est pas le même organisme qui l'apprécie. Ainsi, c'est la Caisse Primaire d'Assurance Maladie qui reconnaît l'invalidité, et c'est une commission (la COTOREP ) qui en évalue le taux.
Chacune de ces quatre catégories de personnes handicapées bénéficie d'une indemnisation particulière. Les premiers perçoivent une pension d'invalide de guerre qui peut dépasser les cinquante mille francs par mois et qui est versée par le ministère des anciens combattants. Les seconds perçoivent d'une part, une pension d'invalidité basée sur leurs salaires antérieurs et d'autre part, le cas échéant, une majoration pour tierce personne équivalent à un emploi au SMIG, le tout étant versé mensuellement par la CPAM. Les troisièmes perçoivent des indemnités qui varient suivant les contrats d'assurance. Enfin les quatrièmes et tous ceux qui ne peuvent prétendre à d'autres indemnités perçoivent d'une part, l'Allocation aux Adultes Handicapés, environs trois mille cinq cent francs maximum en l'absence de tout autre revenu, versée mensuellement par la CAF, et d'autre part, une allocation compensatrice de tierce personne, environs quatre mille cinq cent francs, versée mensuellement par l'Aide Sociale Départementale.
L'Allocation aux Adultes Handicapés :
La personne handicapé adulte peut bénéficier dans certains cas de l'A.A.H. (allocation aux adultes handicapés). cette allocation n'est versée que sous certaines conditions . En effet, toucher cette allocation, c'est avoir été reconnu par la C.O.T.O.R.E.P. dans l'impossibilité de se trouver un emploi du fait de son handicap ou avoir une incapacité permanente d'au moins 80%. D'autre part, il faut être âgé de 20 ans, être de nationalité Française, et ne pas prétendre à d'autres avantages. De plus il est exigé de ne pas dépasser le plafond fixé (il varie selon la situation du demandeur), dans ce plafond sont pris en compte les ressources du conjoint chez les couples mariés.
L'allocation compensatrice "tierce personne" :
C'est une prestation d'aide sociale attribuée aux handicapés dont le taux d'incapacité atteint au moins 80% et dont l'état nécessite l'aide effective d'une tierce personne . Pour obtenir cette allocation, la demande doit être adressée à la C.O.T.O.R.E.P., par l'intermédiaire du préfet qui informe, le bureau d'aide sociale de la commune du demandeur, de la démarche.
La carte d'invalidité :
C'est un document qui prouve la qualité de "grand infirme" de l'intéressé. Cette carte est nécessaire pour obtenir un certain nombre d'avantages dans différents domaines tels que la fiscalité, les transports, le stationnement, l'exonération de la redevance de télévision... La carte d'invalidité dont la demande est obligatoire, dans les trois mois qui suivent la constatation de l'invalidité, peut porter des mentions comme "station debout pénible", "cécité" ou "canne blanche". Il est a remarquer que cette carte est valable sur tout le territoire, elle est aussi valable pour les français résidant à l'étranger. Les commissions qui ont compétence pour se prononcer sur le taux d'invalidité comme la C.O.T.O.R.E.P. ou la C.D.E.S. se prononcent également sur l'attribution de la carte d'invalidité.
Un autre point semble remarquable, la couverture sociale, l'assurance maladie-maternité, des personnes handicapées adultes. Il existe plusieurs façon d'être assuré par la sécurité sociale. En effet, si la personne travaille, le problème ne se pose pas, elle est automatiquement couverte par le régime dont dépend son activité professionnelle. De même, lorsque la personne handicapé ne travaille pas et qu'elle perçoit une allocation, elle couverte par le régime de la sécurité sociale qui lui verse cette allocation. Les bénéficiaires de l'allocation adulte handicapé, qui ne sont assujettis à aucun autre titre à un régime obligatoire d'assurance maladie, peuvent s'affilier gratuitement à l'assurance maladie maternité du régime générale de la sécurité sociale. Si aucune des couvertures sociales n'est envisageable, il est à noter que la personne handicapée peut bénéficier du remboursement de ses actes de soins du fait de son rattachement à l'assuré social, membre de sa famille. Elle est alors ayant droit d'un autre assuré. Si d'aucune façon la personne handicapée ne peut prétendre à une couverture sociale, il lui reste encore la possibilité de cotiser elle-même à l'assurance personnelle.
Cependant, la couverture sociale ne permet pas le remboursement des aides techniques qui seraient nécessaires à l'autonomie des personnes gravement handicapées. Des appareillages très sophistiqués comme les fauteuils électriques ne sont que partiellement pris en charge, les contrôles d'environnement indispensables pour agir à distance sur tout appareil électrique ne figurent même pas dans les textes, et, à l'exception de ceux qui sont fortunés, toute personnes ayant besoin d'un équipement est obligée de demander "une prestation extra légale", un secours qui n'est accordé qu'après le contrôle par une assistante sociale puis par une commission du besoin effectif et de la réelle précarité du demandeur.
Nombreuses sont les personnes handicapées qui ont écrit leur biographie, j'en ai lu beaucoup, certaines dont j'ai même oublié le titre, d'autres qui sont notifiées dans la bibliographie de cette enquête, d'autres encore qui m'ont été rapportées par mes pairs. Comme je l'ai déjà précisé plus haut, je n'ai fait qu'un seul entretien, plutôt que de m'attacher à constituer un échantillon représentatif, j'ai cherché parmi mes connaissances la personne qui répondait le mieux à la vision que j'ai des conditions de vie des personnes handicapées ayant besoin d'une aide permanente. Une sorte "d'idéal type" que j'ai construit à l'envers de ce que préconise Weber.
L'entretien de cette personne illustre, après avoir présenté le handicap dans l'imaginaire collectif et dans l'esprit des institutions, l'organisation au quotidien d'une partie peu visible de la population des personnes handicapées, celle qui réside habituellement en institution spécialisée. Délibérément donc, j'ai choisi un homme, d'âge moyen, ayant eu un parcours que j'appellerai typique. Une "carrière" selon la formule de Goffman, une enfance interrompue par une prise en charge totale et l'exclusion familiale et sociétale, ainsi que la perspective d'une vie de reclus avec un avenir qui serait resté fermé sans une rencontre salvatrice. La volonté de "s'en sortir" n'est, nous le verrons, pas suffisante pour expliquer ce parcours heureusement achevé.
Mon informateur est un homme âgé de trente-trois ans, de stature assez corpulente et de caractère plutôt joyeux, il se déplace dans un imposant fauteuil roulant électrique. Il est très accueillant et surtout prévenant, veillant au confort de ses hôtes. Atteint d'une maladie invalidante, il a, pour l'heure, conservé la motricité de ses avants bras et de ses doigts habiles. Il est issu d'une famille d'ouvriers provinciaux et d'une fratrie de quatre garçons dont il est le cadet. Il vit en couple depuis dix ans dans un appartement situé au rez-de-chaussée d'un immeuble de grands ensembles.
L'intérieur du logement, un quatre pièces, est entièrement agencé pour qu'il circule librement avec son fauteuil roulant et tous les appareils tels que le four à micro-onde dans la cuisine, la chaîne hi-fi, l'ordinateur dans le salon, sont disposés à sa hauteur sur des plans aménagés. Des dizaines de CD sont entassés sur les rayons des étagères qui ceinturent les murs du salon pour qu'il puisse y avoir accès. Au fond de la pièce, trône un grand canapé et une table basse en bois foncée éclairée par une grosse lampe sur pied, c'est le coin où vont d'ordinaire s'assoir les invités lui faisant face. À l'autre extrémité, un coin repas avec une table ronde où nous avons effectué l'entretien pendant que sa compagne, une femme de dix ans son aînée et aussi dynamique que lui, nous a laissé seuls dans le salon, toutes portes fermées, pour nous préparer le déjeuner que nous avons ensuite pris tous ensemble.
Mon informateur était assez intimidé par la "situation d'enquête", j'ai dû le persuader, pour lui faire accepter de "jouer le jeu de l'informateur", de l'importance d'un tel exercice pour mon enquête ainsi que de la garantie de l'anonymat le plus strict. Je l'ai informé de l'objet de cette enquête, c'est-à-dire, appréhender les conditions de vie des personnes handicapées physiques en France et, plus particulièrement, essayer de cerner la vie sociale à leur propre domicile des personnes physiquement très dépendantes, c'est-à-dire ayant besoin d'assistance pour accomplir les actes essentiels de la vie quotidienne. L'entretien a duré à peu de chose près quarante-cinq minutes et a été entièrement enregistré . Toutes les interrogations ne demandaient pas de connaissances particulières. Mon informateur savait qu'il était entièrement libre de répondre aussi longuement qu'il le souhaitait et même pouvait ne pas répondre à certaines questions.
"Éà cause de çaÉ"
Atteint d'une maladie invalidante, évolutive et incurable, mon informateur n'a pas eu, pendant de longues années de renseignements précis sur le mal qui le privait peu à peu de toutes ses forces. Il en a été informé de manière très vague, lorsque, adolescent et ne marchant plus, il a été placé en institution. Il pensait alors qu'après un certain laps de temps et des soins, il guérirait et pourrait reprendre la vie au sein de sa famille.
"ÉPour moi, j'étais malade, oui. J'allais dans un endroit pour, pour qu'on me soigne quoi."
Il a vite compris qu'il avait une maladie grave en observant le nombre important de décès parmi ses camarades, mais il gardait espoir car son état n'était pas aussi dégradé que celui des autres enfants. Il pouvait, par exemple, manÏuvrer seul un fauteuil sans que celui-ci soit électrique.
C'est une constante dans les témoignages, les enfants n'accèdent que rarement à l'information sur la nature de leur handicap et les parents doivent souvent rechercher eux-mêmes des renseignements parfois vitaux pour l'enfant. Cette maladie, une myopathie juvénile, évolue lentement et inexorablement au fil des ans, le privant progressivement de toute sa force musculaire, mais il n'en paraît pas particulièrement affecté, il dit qu'il regrette seulement de ne pouvoir "faire de la musique" et jouer d'un instrument quelconque, et constate que son handicap ne lui pose "un problème" que pour "certains trucs".
Jusqu'à l'adolescence, il a vécu chez ses parents, à la campagne, en lotissement. Il s'y trouvait bien, mais pense que c'était peut-être éprouvant pour sa famille :
"ÉLes seuls problèmes que j'avais, c'était quand je tombais, je pouvais plus me relever tout seulÉ"
Ses parents n'ont adhéré à une association spécialisée l'A.F.M. (Association Française contre les Myopathies) que depuis la première émission de télévision, le "Téléthon" en 1987, sans pour autant devenir de fervents militants :
"Émes parents c'est surtout du genre... On parle pas de tout ça, la myopathie, tout ça, on ferme un peu les yeux là-dessusÉ
Si sa mère a essayé de se tenir quelque peu informée, il ne pense pas que son père ait eu la même démarche. Il regrette que sa mère ait fait "trop confiance" à la médecine et qu'elle ait cru qu'ils étaient condamnés, son frère et lui, à mourir bien avant de devenir adultes. Son frère cadet est touché par la même maladie. Lui aussi est allé dans une institution à l'adolescence. Ensuite, il a rejoint son frère, un "moment", à M., puis est revenu vivre chez leurs parents. Il y est toujours actuellement, sa seule expérience en appartement individuel s'étant soldée par un échec. Dernièrement, il attendait une place dans une nouvelle structure pour adultes.
Le "centre de rééducation"
Mon informateur est "rentré" en internat à l'âge de douze ans, dans un centre de rééducation à M., et en est sorti à dix-huit ans pour intégrer un foyer spécialisé pour adultes handicapés, à C.. Il se rappelle s'y être "bien éclaté" et voit le côté positif de cette expérience, c'est-à-dire, entre autres, d'avoir pu bénéficier de sorties organisées. Ses parents venaient le voir "régulièrement" et lui, retournait chez eux pour les vacances scolaires et chaque mois. Il a donc vécu six ans hors de son milieu familial avec lequel il entretient depuis lors des rapports distants. Six ans de vie en collectivité avec la perspective d'un foyer pour adulte comme seul avenir.
Formant, à l'intérieur du centre de rééducation, une équipe de cinq "copains", tous atteints de myopathie, ils sont partis ensemble pour le foyer d'adulte de C. à leur majorité :
"Éparce qu'ils voulaient nous imposer des choses que nous on voulait pas..."
Ils ont monté une association afin de rassembler les fonds nécessaires à leur installation en appartement communautaire. Ils finançaient leur projet en faisant de la sonorisation lors de soirées. Ils aspiraient à :
"ÉAvoir une vie autonome en appartementÉ"
Ils avaient soif de liberté et désiraient se prendre en charge malgré les nombreuses difficultés qui les attendaient plutôt que d'accepter les facilités d'une structure spécialisée. Ce genre de structure fonctionne avec un prix de journée versé pour chaque personne handicapée par la CPAM ou par le département, parfois par les deux, soit environs mille cinq cent francs à deux mille francs par jour et par personne. Cependant, la majeure partie du groupe étant décédée peu après, cette entreprise a avorté faute de membres.
C'est au cours de la dernière année passée dans le centre de rééducation qu'il a rencontré la femme avec qui il vit aujourd'hui. Elle était alors chargée des soins d'hygiène des pensionnaires. Lors du séjour de mon informateur en foyer, c'est-à-dire pendant deux ans et, malgré l'éloignement des deux structures, ils ont continué à se fréquenter multipliant les voyages d'une ville à l'autre. Après deux ans, ils se sont "pris" un appartement et y vivent depuis en concubinage. M. qui avait quelques problèmes de dos, a suivit une formation pour un métier plus administratif, conservant cependant un travail à plein temps.
"Éleur histoire de quotaÉ"
La femme de T. fait office de tierce personne le soir et les week-ends, lui permettant d'accomplir tous les actes de la vie quotidienne qu'il ne peut plus effectuer seul. Ceci inclut les actes tels que se coucher, se lever, se laver, s'habiller ou aller aux toilettes. Depuis son départ du foyer d'adultes, il "touche" mensuellement une A.C.T.P. (Allocation Compensatrice de Tierce Personne) pour satisfaire ces besoins spécifiques, mais celle-ci permet à peine de payer un employé au S.M.I.G. (Salaire Minimum) durant deux heures par jour. Les autres jours de la semaine, une infirmière libérale et entièrement prise en charge par la C.P.A.M. (Caisse Primaire d'Assurance Maladie), la "sécu", vient l'aider à se préparer le matin. Le reste de la journée il doit se contenter de ce qu'il peut encore faire seul c'est-à-dire seulement attraper des objets pas très lourds et sur des plans à la hauteur des accoudoirs de son fauteuil.
Pour l'instant, il est satisfait de cette situation, mais il ignore ce qui pourrait advenir dans le cadre d'une politique de santé plus austère. En effet, une transformation des modes de remboursement et une limite en numéraire des actes infirmiers risquerait d'entraîner une réduction de sa prise en charge :
"Éça voudrait dire que par la suite y risquent de me dire "t'es un patient trop lourd... Il faut que tu trouves une autre structure"É"
Il espère, néanmoins, que la relation avec son infirmière est suffisamment ancienne pour que celle-ci ne le laisse pas "tomber comme ça".
"Éc'est... Je sais plus exactement ce que c'est..."
La vie de mon informateur est passablement ponctuée de rapports administratifs délicats et qui peuvent à tout instant le mettre en situation de précarité. Il oublie ce que les nombreux sigles signifient au profit de ce qu'ils représentent concrètement. Il a été reconnu comme invalide à 100% par la "COTOREP" (Commission Technique d'Orientation et de Reclassement) qui lui a accordé une carte d'invalidité, Station Debout Pénible, à renouveler tous les cinq ans. La "DDASS" (Direction Départementale d'Action Sanitaire et Sociale) lui verse l'A.C.T.P. dont la demande est aussi à renouveler tous les cinq ans, mais pas à la même date que la carte demandée dès son enfance, auprès de la C.O.T.O.R.E.P.
"ÉC'est arrivé une fois parce que ils remettaient tout sur informatique, où j'ai pas eu d'allocations pendant... Ho ça a duré deux mois."
L'"A.L.G.I." (Association pour le Logement des Grands Infirmes) lui a permis d'obtenir un logement réservé et accessible en l'espace de six mois, délai qu'il trouve "rapide". Toutefois, il n'a pas eu le choix de son lieu de résidence et a du se contenter d'un appartement en cité urbaine.
"...HLM, ouais !..."
Lorsque l'on sonne à la porte de son appartement, elle s'ouvre seule car l'ouverture se fait "électriquement", à distance avec une télécommande. C'est le seul appareil de domotique installé, le reste, les "petites adaptations, c'est mon informateur qui se les fabrique lui-même ou avec des "copains" car il ne perçoit aucune aide financière pour adapter son logement. Toutes les aides techniques et électroniques qui lui permettraient d'être plus autonome ne figurent pas sur la lise des orthèses remboursées, même le coût de son fauteuil électrique n'est qu'en partie pris en charge. Les adaptations qu'il "bricole" sont simples et efficaces comme cette manette fixée sur le bouton du four à micro-ondes permettant de le faire fonctionner sans effort.
"...quelques petites bricoles, mais j'ai vraiment pas de gros aménagements..."
Il utilise astucieusement ses connaissances en électronique et achète en grandes surfaces les autres accessoires comme les interrupteurs à distance.
Il habite depuis dix ans dans une cité. Il considère que le logement était "fonctionnel dès le départ" et s'estime "bien installé" mais il aimerait avoir une maison bien à lui et ailleurs, "même en province". Il attend "l'opportunité" pour "partir", mais il s'inquiète du devenir de ses "activités à côté".
Dans cette cité, son loyer est modéré, environ "deux mille deux cent cinquante francs", ce qui le fait aussi hésiter à prendre la décision de partir. Il n'a pratiquement aucune relation avec le voisinage qu'il fuit "volontairement" car à son avis le quartier , "ça craint". Cependant, il constate que "les gens sont sympas" et qu'ils l'aident facilement lors de ses déplacements.
"ÉAh, oui . Je peux aller faire les courses derrière... y a toujours quelqu'un pour m'filer un coup de main quoi."
Un centre commercial est situé juste derrière son bâtiment et il s'y déplace seul, avec son fauteuil roulant électrique, pour faire ses achats courants. Il compte sur l'aide des clients pour lui "passer des trucs sur les rayons qui sont pas accessibles...". Les "grandes courses", en grande surface, il les fait en compagnie de sa femme et il ne va pas seul non plus en centre ville.
"ÉMais en centre ville, c'est pas la peine quoi, y a des trottoirs, y a des marches, y a..."
"Éc'est pas tout le temps, tout le temps la même choseÉ"
Deux fois par semaine, il se rend dans une association pour "participer" bénévolement à l'"atelier informatique". Là, il se retrouve avec d'autres personnes touchées par la myopathie et peut "parler un peu d'informatique" avec eux. Ils échangent "des choses et font "des petits boulots ensemble". Ces jours-là, il est absent de chez lui toute la journée. Deux heures de transport, aller et retour sont nécessaires, car l'atelier est assez éloigné de son domicile, et il comptabilise, sachant qu'il déjeune sur place, six heures de travail pour chaque journée. Son travail est soigné et je pense qu'il pourrait faire valoir ses compétences sous l'angle professionnel.
Il se rend aussi deux fois par semaine chez un kinésithérapeute où il veille à l'entretien de sa souplesse articulaire, les autres jours et le soir il en profite pour travailler pour lui-même, soit sur son ordinateur personnel, soit sur son établi. Il considère sa vie bien remplie d'autant plus qu'il a des amis qui passent le voir à l'occasion.
"ÉAh, non, non, je me suis vraiment jamais ennuyé. Bon, puis j'ai des copains qui passent des fois..."
Il apprécie aussi les programmes de télévision, surtout les documentaires et les films.
Pour pouvoir sortir, il a acheté une fourgonnette et, à l'aide de rampes amovibles, il peut s'y installer sans sortir de son fauteuil électrique. C'est sa compagne qui le conduit et lorsqu'elle n'est pas avec lui, il utilise un service de transports adaptés. Ainsi, il va au cinéma, chez des copains et surtout voir des concerts :
"Éla musique c'est vraiment un truc qui me... qui me passionneÉ"
Dés qu'il peut "bouger", sortir et rencontrer d'autres personnes, aller voir un spectacle, il le fait volontiers.
Les "gens qu'étaient là-bas avec moi"
Parmi ses relations, un certain nombre ont une profession médicale, il s'agit de personnes avec qui il a d'abord eu des contacts professionnels.
"ÉOn sympathise, on devient copains quoi."
Il côtoie de nombreuses personnes handicapées, mais estime avoir "plus d'amis valides". Il pense aussi avoir davantage d'amis véritables maintenant que lorsqu'il était en foyer.
"ÉAvant c'était... Plus des relations de copainsÉ"
Il lui arrive de rencontrer "à l'occasion", d'anciens camarades d'institution, surtout il a conservé une relation amicale avec un garçon du même âge qui vit non loin de chez lui en foyer spécialisé, mais beaucoup sont aujourd'hui décédés.
"Éj'étais pas branché là-dedansÉ"
Jusqu'à ce qu'il intègre le centre, mon informateur a été scolarisé en milieu ordinaire, à l'école de son village mais dans une classe spécialisée car il avait "des retards". Il n'a jamais trouvé d'intérêt à la scolarité, d'ailleurs il n'aime pas tellement en parler. Il pense qu'on ne le "poussait pas vraiment" et il l'explique par le pronostique fatal émis à son encontre par les instances médicales. Il n'est cependant pas illettré et sait consulter des documents lorsqu'il en ressent le besoin.
En institution, il participait à des ateliers occupationnels où il a reçu "une petite formation d'électronique". En réalité, il est capable de réaliser des montages assez complexes tel qu'un décodeur pirate pour "Canal Plus" par exemple. Il travaille avec des outils miniatures pour modèles réduits. Il dit n'aimer que les "travaux manuels", mais il est aussi féru d'informatique et maîtrise plusieurs logiciels. Surtout en Infographie, il fait des mises en pages de très bonne qualité, mais il considère cela plutôt comme un loisir. Si la scolarité est, en France, obligatoire pour tous les jeunes de moins de seize ans, les enfants les plus lourdement handicapés ne suivent le plus souvent qu'une scolarité tronquée.
"Étu la touches qu'à partir de vingt ansÉ"
Lorsqu'il s'est installé chez lui avec sa compagne, mon informateur a demandé à bénéficier de l'A.A.H. (Allocation aux Adultes Handicapés) versée par la C.A.F. (Caisse d'Allocations Familiale) - demande à renouveler, une fois encore, tous les cinq ans auprès de la C.O.T.O.R.E.P . - car il était incapable de travailler, mais il n'avait pas vingt ans et ne pouvait prétendre à cette mesure car la C.A.F. ne considère pas que la majorité est à dix-huit ans. Il a donc dû demander "une dérogation" pour percevoir ses "allocs" et patienter six mois sans autre revenus que ceux de sa femme.
L'A.A.H. s'élève à moins de 3 500F mensuels et elle n'est versée à taux plein qu'en l'absence de tout autre revenu. Toutefois, la base de calcul est le ménage et mon informateur ayant déclaré sa vie maritale, les revenus de sa compagne sont pris en compte et l'allocation diminuée d'un bon tiers.
"ÉC'est en fonction de son salaire quoi. Plus elle gagne..."
Son frère qui vit chez ses parents ne rencontre pas les mêmes difficultés, il n'est pas pénalisé tout en ayant beaucoup moins de frais à sa charge. Il peut ainsi s'équiper avant son départ pour le foyer. Bien entendu, mon informateur trouve ce règlement "un peu débile, mais préfère sa situation :
"ÉOh, oui, bien sur, je préfère... Mais bon mon frère a pas le choix non plus, hein ?"
En conclusion mon informateur estime qu'il n'a "aucun problème" particulier :
"ÉTout se passe bien, tout se déroule bien."
Il n'a fait à aucun moment de l'entretien, de commentaire sur l'injustice sociale dont il est victime. Son principal souci est de savoir comment faire pour s'adapter à une société qui lui est hostile, de s'y trouver tant bien que mal une place, et non pas d'agir pour la transformer.
Une analogie nous indique qu'il se perçoit assez privilégié par rapport à ceux, handicapés comme lui, qu'il a pu rencontrer, et ce depuis l'enfance :
"É je me rassurais comme, comme ça en me disant que moi j'étais pas comme les autres..."
C'est vraisemblablement aussi le caractère unique de chaque histoire qui a pour conséquence une certaine hostilité de la part des personnes handicapées à se mobiliser ensemble. Éduquées et rééduquées par du personnel formé à refouler le handicap, elle ne peuvent concevoir leur différence comme une valeur qui pourrait les rassembler. Cela pourrait expliquer, en partie, la différence que nous observerons avec le mouvement américain.
Comme Bertrand Besse Saige le fait remarquer dans son ouvrage , il manque une formation spécifique à l'adaptation au handicap. Non seulement les personnes handicapées ne suivent pas de formation particulière, mais de plus, elles n'ont trop souvent pas eu la moindre information sur ce qu'elles ont ni sur ce qui les attend. Leur rôle est réduit à celui de "patient".
Kathleen KELLEY-LAINE, dans son article , rappelle les stades de l'élaboration de l'identité en général et les met en rapport avec la construction "pathologique" due à l'éducation spécialisée. En rapportant les effets négatifs d'une telle "vision de soi", elle met l'accent sur la contradiction des instituts d'aide et d'éducation qui ne font souvent qu'aggraver l'état psychologique des intéressés. Pourtant, bien qu'ayant suivi une trajectoire très spécifique, une véritable "carrière" , mon informateur a toujours cherché à avoir une "vie autonome". Il a aujourd'hui une vie sociale et affective de qualité avec un réseau de relations important et des projets.
Si les conditions de vie de mon informateur sont assez difficiles (même si lui les trouve tout à fait acceptables) c'est moins en raison d'un handicap particulièrement contraignant ou d'une nécessité sociale qu'en l'absence de réponses adéquates de la part de la société française.
Il existe, comme nous l'avons vu précédemment, un lourd héritage culturel, historique et social produisant en partie la marginalisation des personnes handicapées. Mais ce ne sont là que quelques-uns des éléments de cette exclusion car ils n'expliquent pas l'inertie qui caractérise les associations françaises dans la revendication d'une meilleure dignité des personnes handicapées. Les associations françaises sont des associations pour personnes handicapées, le Mouvement pour la Vie Autonome dont je vais maintenant parler est né de l'association de personnes handicapées, les premières sont des gestionnaires de services et de centres spécialisés tandis que le second propose des conseils et du soutien pour l'autonomie de la personne.
Tom Shakespeare, sociologue britannique, qui s'est intéressé à l'histoire des mouvements de personnes handicapées aux Etats-Unis, pense qu'à l'origine des idées du mouvement pour la Vie Autonome, on trouve avant tout une tradition différente de celle de l'Europe en matière de protection sociale et de mobilisation . On ne peut pas parler d'Etat Providence aux Etats-unis, pays où l'accent a toujours été mis sur les droits individuels, où l'économie est marquée par le développement des valeurs de compétition et du libre marché, et la vie politique par l'absence de mouvement syndical ouvrier. La philosophie du mouvement américain est empreinte de cette histoire et c'est avec méfiance que certaines associations en Europe voient ce mouvement s'implanter dans leur pays. En Suède, par exemple, des associations de personnes handicapées de l'ancienne génération lui reprochent d'être un mouvement élitiste, dont le concept de vie autonome dénote un certain égoïsme, et celui de consommateur de services une conception trop libérale.
Il y a plus de trente ans, dans les années 60, le mouvement pour les droits des personnes handicapées, Independent Living est né aux Etats-Unis. Cela a commencé lorsque les personnes handicapées elles-mêmes ont réussi à défier avec succès les stéréotypes sociaux dominants. Un jeune homme handicapé, Ed Roberts, souffrant de séquelles de poliomyélite, tétraplégique et sous assistance respiratoire, a brisé les barrières du système éducatif des Etats-Unis quand il est devenu la première personne avec un handicap aussi significatif à s'inscrire à la Faculté. En 1962, Ed Roberts est entré à l'Université de Berkeley en Californie. Menant, sa vie durant, un dur combat pour l'égalité des personnes handicapées, il est devenu un porte-parole international pour la défense des droits de l'homme et contre cette forme d'oppression.
Ed Roberts n'a pas agi seul, à Berkeley d'autres individus au moins aussi handicapés que lui se sont inscrits comme étudiants et se sont associés en un groupe nommé les Rolling Quads. Se soutenant mutuellement, les Rolling Quads ont rapidement estimé que leurs expériences de vie constituaient une connaissance commune de la condition de personne handicapée et de l'oppression sociale qu'elle subit. Les personnes handicapées, aux Etats-Unis, ont ainsi identifié le fait qu'elles partagent une histoire similaire mais unique, histoire basée exclusivement sur la condition de personne handicapée.
Parce que le trait de caractère le plus apparent de cette histoire était un héritage d'oppression, le besoin vital de changement politique a pris le dessus sur les autres combats. Tandis que l'activisme politique remaniait la partie la plus évidente des droits des personnes handicapées dans les années 70 et les années 80, d'autres moyens d'expression prenaient forme. Un grand débat au sujet du langage et de sa signification fit rage tout au long des années 80 et déboucha sur un nouveau moyen d'expression : la presse des personnes handicapées. Des magazines comme Mainstream, The disability rag, et le plus ancien Accent on Living, discutèrent de ces changements et publièrent des articles écrits par des personnes handicapées.
Un des résultats les plus importants de ces discussions fut la (r)évolution dans la perception du handicap, de l'image d'êtres faibles et inutiles en celle valorisée d'individus actifs et potentiellement forts. Cette aversion traditionnelle à s'identifier en tant qu'individu avec un handicap se transforma en une force individuelle et collective empreinte de fierté. La prépondérance de ce changement affecta de multiples institutions. Des efforts fondamentaux, comme le développement des Independent Living Centers, les Centres de Ressources pour la Vie Autonome, et des organismes comme "ADAPT" reflétaient les racines du mouvement. L'intérêt académique le mieux personnifié dans la Society for Disability Studies, société multidisciplinaire formée dans les années 80, offrait des approches analytiques.
Toutes ces activités ont contribué au développement de la Disability Culture, cependant ce sont les artistes de toutes sortes qui ont rendu la culture plus accessible. A ce propos, c'est Bay Area à San Francisco en Californie, le foyer du Mouvement pour la Vie Autonome, qui a fait naître les artistes les plus en vue, comme les artistes interprètes tels que Cheryl Marie Wade, Wry Crips Women's Theatre, et Frank Moore ; les danseurs Bruce Curtis et le Axis Danse Troupe ; ainsi que le scénariste Neil Marcus. Mais ce sont peut être des musiciens, tels que Jeff Moyer de Cleveland, Jane Field du Canada, et Johnny Crescendo de l'Angleterre qui marquent le développement mondial du Disability Culture Movement. Tous ces individus et groupes représentent la partie visible d'un énorme iceberg appelée Disability Culture qui pourrait être définie de cette façon :
"Les personnes handicapées ont forgé une identité de groupe. Nous partageons une histoire commune d'oppression et un lien commun d'engagement à la résistance. Nous produisons de l'art, de la musique, de la littérature, et d'autres expressions de nos vies, de notre culture, tirée de notre expérience du handicap. Surtout, nous sommes fiers de nous-mêmes en tant que personnes handicapées. Nous revendiquons avec fierté nos handicaps en tant que partie de notre identité.
Nous sommes qui nous sommes :
Nous sommes les personnes handicapées."
La Vie Autonome (Independent Living) :
La Vie Autonome est une philosophie et un mouvement de personnes handicapées qui Ïuvrent pour l'égalisation des droits et des chances, le respect de soi - la dignité - et l'autodétermination. La Vie Autonome ne veut pas dire que les personnes handicapées n'ont besoin de personne, qu'elles veulent tout faire par elles-mêmes, ni qu'elles veulent vivre dans la solitude. La Vie Autonome veut dire que les personnes handicapées veulent le même contrôle et les mêmes choix dans la vie quotidienne que leurs homologues valides pour qui tout cela est naturel. Ceci inclut la possibilité de grandir dans leur famille, d'aller à l'école de leur quartier, d'utiliser les bus ordinaires, d'être employé selon leur formation et leurs capacités, de pouvoir accéder, à égalité de droits, aux mêmes services et organismes de la vie sociale que les personnes valides, aux mêmes activités culturelles et aux mêmes loisirs. Surtout, comme n'importe qui d'autre, les personnes handicapées doivent pouvoir penser et parler pour et par elles-mêmes et être responsables de leur vie.
Traditionnellement, les personnes handicapées ont été traitées comme des cas médicaux ou des objets de charité et de soins, de pitié et de protection. La prise en charge institutionnelle, solution proposée par le paradigme de la réadaptation et notamment la relation "patient / médecin (ou professionnel)", induit une relation de domination. En France, actuellement, les personnes gravement handicapées, ayant besoin d'assistance pour les actes de la vie quotidienne, n'ont pas d'autre choix que d'être un fardeau pour leur famille ou de vivre en institution. Ces options extrêmement limitées et restrictives sont incompatibles avec le concept de Vie Autonome. Les nombreux services subventionnés qui contrôlent et limitent la vie des personnes handicapées les rendent dépendantes et impuissantes. Cette attitude largement répandue est un obstacle sur la voie de leur auto-détermination, auto-représentation et à leur complète citoyenneté.
Le Mouvement pour la Vie Autonome (Independent Living Movement) :
Le Mouvement pour la Vie Autonome est un mouvement d'origine américaine qui connaît un développement international et plus récemment européen. Son histoire est, pour les prémices tout au moins, en partie similaire à celle de certaines associations françaises de personnes handicapées constituées dans les années soixante-dix.
Le conflit français :
La formation de ces groupements français s'est effectuée à la suite de celle des associations pour l'accessibilité. Les groupements d'auto-assistance comme le G.I.H.P. (Groupement des Intellectuels Handicapés Physiques, devenu depuis Groupement pour l'Intégration des Handicapés Physiques) par exemple, qui ont contesté les modes de prise en charge traditionnels, les associations gestionnaires et le modèle de la réadaptation. Pour cela, ils ont élaboré leur propre définition du problème posé par le handicap, ils ont innové en créant des structures, des services ou en refusant simplement la prise en charge médico-sociale proposée par les établissements spécialisés.
Plus comparables encore, les "mouvements de lutte contre l'assistance" dont les deux principaux représentants étaient le M.D.H. (Mouvement de Défense des Handicapés), et le C.L.H. (Comité de Lutte des Handicapés) . Le M.D.H. est issu d'une transformation, en 1974, du C.P.E. (Centre des Paralysés Etudiants), lui-même étant une émanation de l'U.N.E.F. (Union Nationale des Etudiants de France). Il a édité plusieurs années durant un journal, "l'exclu". Le C.L.H. est né sur l'initiative de militants d'extrême gauche qui se sont séparés du Front Libertaire pour former ce comité de lutte. Il a également édité un journal baptisé "Handicapés méchants".
Ces deux groupements avaient pour objectif de contester le projet de la loi d'orientation de 1975 en faveur des personnes handicapées et de défendre une définition politique du handicap. Ils ont été surnommés, par P. Turpin , "les mouvements de lutte contre l'assistance", car ils avaient également en commun de lutter contre la pratique de la charité, et notamment contre les quêtes publiques organisées annuellement par l'A.P.F. . Ils revendiquaient également tous deux le droit à l'intégration en milieu ordinaire, et refusaient par principe de cautionner l'ouverture de tout établissement ou de tout service qui soit spécialement conçu pour les personnes handicapées. De plus, pour s'opposer aux associations gestionnaires et au pouvoir des professionnels du secteur médico-social, ils n'acceptaient pas de militants valides, mais regroupaient ceux-ci en un comité de soutien qui n'avait aucun droit de vote sur les initiatives à prendre.
"Nous sommes plus de trois millions en France, victimes du terrorisme d'Etat, et il faudrait qu'on ferme sa gueule ? On ne veut plus rester dociles et cachés, et pour cela, nous prenons notre lutte en main. Nous ne correspondons pas aux normes physiques de l'être..."normal", et les..."normaux ne nous reconnaissent plus comme des êtres entiers avec des besoins intellectuels, sexuels... tout au plus se donnent-ils bonne conscience à pas cher en filant une fois par an cent balles dans une quête. Même cent milliards, on en veut pas, car cet appel à la charité développe l'image : handicapé = assisté. Aujourd'hui, le système, avec la complicité d'autres organismes d'handicapés (A.P.F....), nous ségrégue dans des ghettos (matériels et psychologiques) du début à la fin de notre vie (de l'école à l'hospice). Il faut en sortir, et pour cela, notre combat passe par la lutte contre ces associations, gérantes de la pénurie de l'Etat."
"Un point fort fut de montrer la non-représentativité et l'inutilité des associations gestionnaires, toutes spécialisées dans le handicap, allant des "Mutilés du petit orteil droit", à l'A.P.F., et de rappeler le rôle qu'elles jouent avec le pouvoir bourgeois, celui-ci demandant schématiquement : "Quêtez et gérez vos centres comme bon vous semble, et en échange, vous me tenez les handicapés en laisse". Elles ont même été jusqu'à mettre au point et faire appliquer avec lui cette loi d'orientation dite en faveur des personnes handicapées !!!" .
La révolution aux USA :
Parallèlement, en 1962, aux États-Unis, dans le cadre d'une expérience d'intégration, quatre étudiants sévèrement handicapés étaient transférés d'un foyer médicalisé isolé à une habitation aménagée proche du campus de l'université de Berkeley en Californie. Cependant, aucune solution n'était prévue pour que les étudiants puissent vivre de façon autonome après leurs études. C'est à partir de ce constat qu'ils créèrent, en 1972, le Mouvement pour la Vie Autonome et conçurent un système de coopérative pour se garantir l'accès aux services dont ils avaient besoin. Soutenu par les nombreux mutilés revenus du Vietnam, le mouvement s'amplifia et dépassa largement les frontières de la Californie. Bientôt des manifestations et des actions de protestation et de revendication s'organisèrent. Une loi contre la discrimination, l'A.D.A. (Americans whith Disabilities Act) a été obtenue. Elle impose notamment à tous les édifices publics d'être accessibles aux fauteuils roulants.
Les termes de "Vie Autonome" ont fait partie du discours des services sociaux à partir de la fin de la seconde guerre mondiale. A présent, ils sont utilisés par les personnes handicapées pour décrire un mouvement d'auto-assistance (self-help) et de contrôle des services qu'elles reçoivent.
"Pour de nombreux spécialistes de la réadaptation, les services de la Vie Autonome s'adressent à ceux pour lesquels un objectif professionnel paraît hors d'atteinte. La Vie Autonome est conçue comme une alternative aux objectifs professionnels - et donc, le terme "réadaptation à la Vie Autonome", apparaît distinct de celui de "réadaptation professionnelle". La réadaptation à la Vie Autonome renvoie aux services médicaux et sociaux qui permettent à une personne de vivre dans la communauté sans emploi rémunéré. Dans cette perspective, la vie autonome et la réadaptation sont perçues comme deux objectifs politiques concurrents."
Le Mouvement pour la Vie Autonome s'étendit au Canada en 1980, lorsque Gerben De Jong, un des quatre fondateurs, parla du mouvement américain à la Conférence de la C.O.P.O.H. (Coalition des Organisations Provinciales des Handicapés) à Vancouver (Colombie-Britannique).
Judith Heumann, un des leaders du mouvement américain, actuellement attachée au ministère de l'Education de Californie, est venue en France en 1987 pour y faire une conférence. Elle a trouvé les associations françaises paternalistes et a rappelé, alors qu'elle était interpellée par des responsables d'associations non-handicapés, que :
"Éles personnes valides sont toutes des personnes handicapées en sursisÉ"
Elle a particulièrement insisté sur la nécessité, pour les personnes handicapées de se mobiliser et de s'exprimer pour et par elles-mêmes.
En avril 1989, au Parlement européen à Strasbourg plus de 80 personnes gravement handicapées venant de presque deux douzaines de pays ont participé à une conférence de trois jours sur "l'aide personnelle". Au cours de cet événement, E.N.I.L. (European Network for Independent Living) ou, en traduction française, R.E.V.A. (Réseau Européen pour la Vie Autonome), a été fondé . ENIL a été créé pour corriger la sous-représentation de la personne gravement handicapée (c'est-à-dire quotidiennement dépendante d'une aide personnelle) dans la politique de l'invalidité et surtout dans les organismes pour personnes handicapées. C'est lors d'une réunion d'ENIL, qui s'est tenue du 31 août au 3 septembre 1990 aux Pays-Bas, qu'un document faisant état du but et des principes du réseau a été adopté. Ce document affirme que le but de cet engagement est d'établir et de coordonner un Réseau Européen pour la Vie Autonome. ENIL est une sorte de filet d'individus et d'organismes consacrés à promouvoir Independent Living parmi les personnes handicapées et le grand public en Europe. ENIL à pour mission :
1. De contribuer à améliorer la situation des personnes handicapées en leur en donnant individuellement le pouvoir.
2. De travailler à l'établissement d'un Réseau Européen pour la Vie Autonome (REVA / ENIL).
3. De mettre en Ïuvre des événements pédagogiques sur le thème de la Vie Autonome, comme des conférences, des ateliers et aussi d'assurer le développement des matériaux de ressource.
4. De travailler à développer des concepts européens ainsi que des définitions et des principes liés à la Vie Autonome.
5. De promouvoir la philosophie et le concept de la Vie Autonome au sein des partis politiques, des gouvernements et des autres organisations européennes.
6. De chercher des fonds pour donner à ENIL les moyens d'effectuer ses activités.
7. De promouvoir la compréhension de la Vie Autonome en Europe.
8. De faciliter la circulation de l'information sur la Vie Autonome.
Le Mouvement pour la Vie Autonome est, depuis 1990, membre d'une organisation mondiale fédérant des associations de personnes handicapées, l'Organisation Mondiale des Personnes Handicapées (O.M.P.H., Traduction française de D.P.I., Disabled People International). L'O.M.P.H. est née en 1981, à la suite d'une assemblée générale de International Rehabilitation, organisation regroupant toutes les personnes concernées par la réadaptation, donc une forte proportion de médecins et de personnes employées dans la direction ou l'encadrement des établissements spécialisés. Des personnes handicapées présentes à cette assemblée ont demandé à ce que les organes de décision soient composés d'au moins 50 % de personnes handicapées. Ceci ayant été refusé par les instances de International Rehabilitation, elles ont constitué formellement DPI. en 1982 aux États-Unis, sur le modèle des Nations unies.
Le Mouvement pour la Vie Autonome a sa propre histoire et ses propres définitions de la Vie Autonome. Lors de la conférence du réseau, tenue en Suède en 1991, Adolf Ratzka, secrétaire d'ENIL, a prononcé les paroles suivantes :
"Le mouvement en faveur de la Vie Autonome considère le handicap comme une question politique et sociale. Il s'inspire des thèmes et des stratégies du mouvement pour la promotion des droits des Noirs et du mouvement féministe. Les principaux thèmes abordés sont le droit de définir ses propres besoins, et de mener une vie autonome en dehors des limites d'une institution, le droit à l'autodétermination ainsi que le droit d'exercer un contrôle sur les systèmes d'assistance et celui de participer au processus de décision pour toutes les questions relatives à la politique des personnes handicapées".
Le Parlement européen, dans le cadre du second programme HELIOS, qui vise à une meilleure intégration des personnes handicapées dans la société, a demandé en 1992 que soit constitué dans chaque pays membre un comité représentant toutes les associations nationales. Ceci, en France, a donné lieu à la création d'une structure, le Groupement Français des Personnes Handicapées (G.F.P.H., une émanation du GIHP) qui a pour ambition de représenter DPI en France afin d'en favoriser le développement. Cette structure fédère un certain nombre d'associations qui y ont adhéré et qui sont en accord avec les principes du mouvement pour la Vie Autonome. Lorsque le G.F.P.H. a proposé sa candidature en tant que Comité Représentatif des Associations Françaises, certaines associations non adhérentes à ce groupement, dont l'A.P.F. , l'ont refusée parce qu'elles rejetaient l'idée d'avoir l'obligation d'adhérer aux principes du mouvement pour la Vie Autonome pour être représentées au niveau européen. L'A.P.F. a été à l'initiative de la création d'un Comité Français des Handicapés pour l'Europe (C.F.H.E.) qui représente actuellement les associations nationales dans le cadre du programme HELIOS. Le G.F.P.H. se contentant de sa fonction d'origine, c'est-à-dire représenter l'O.M.P.H. (DPI) en France.
Ainsi, de l'autre côté de l'Atlantique, par l'intermédiaire du mouvement pour la Vie Autonome, les personnes handicapées se sont mobilisées et organisées. Dans un premier temps pour elles-mêmes, c'est-à-dire pour acquérir leur autonomie vis-à-vis des instances de la réadaptation (professionnels et établissements), et dans un second temps pour modifier le système, c'est-à-dire négocier avec les pouvoirs publics des droits, de l'accessibilité architecturale et des moyens financiers nécessaires à la création des services de soutien à la vie à domicile. En effet, dans la philosophie du Mouvement pour la Vie Autonome, le problème des personnes handicapées n'est pas une question de capacités mais relève de la législation.
Les groupements français, pour leur part, ont connu une suite historique très différente. Les groupements d'auto-assistance se sont spécialisés dans la gestion de services spécifiques et les mouvements de lutte contre l'assistance se sont contentés de critiquer les mesures qui devaient être adoptées avant de tomber dans l'oubli le plus total. Une tradition différente de celle de l'Europe, en matière de protection sociale et de mobilisation, existe aux Etats-unis car on ne peut pas parler d'Etat Providence. L'accent ayant toujours été mis sur les droits individuels, l'économie est marquée par le développement des valeurs de compétition et du libre marché. Les associations sont très différentes en France et aux Etats-Unis, bien que dans tous les cas, elles soient bâties sur les carences de la société. Le Mouvement américain a su concrétiser le "self-help" (l'auto-assistance) en formalisant un nouveau concept par la création de coopératives ou "Centres de Ressources" : les Centres de Ressources pour la Vie Autonome ou, en anglais, "Centers for Independent Living", la gestion de ces centres étant entièrement contrôlée par des personnes elles-mêmes handicapées.
Les Centres de Ressources pour la Vie Autonome :
Elaboré par des personnes vivant avec divers handicaps, s'est donc imposé un modèle de prestations de services assurées par des personnes handicapées et pour leur compte, le modèle des Centres de Ressources pour la Vie Autonome. En anglais, "centre" ne veut pas dire qu'il s'agit d'un lieu d'hébergement de type "foyer" ou "institution" mais d'une sorte d'agence d'information et d'orientation. Les Centres de ressources pour la Vie Autonome se donnent pour objet d'encourager et de favoriser la prise en charge progressive par les personnes handicapées du développement et de la gestion de leurs ressources personnelles et communautaires.
Implantés dans divers pays, ce sont des organismes à but non lucratif qui offrent divers programmes destinés à aider les personnes handicapées à devenir autonomes selon une philosophie particulière. Les Centres de Ressources pour la Vie Autonome encouragent leurs consommateurs à atteindre l'autonomie en répondant aux besoins des personnes handicapées qui désirent se prendre en charge. Les Centres de ressources pour la Vie Autonome rendent la chose possible en offrant assistance et services par le biais de cinq principaux programmes axés sur les domaines suivants :
- Information et orientation ;
- Pairémulation ;
- Défense des intérêts individuels ;
- Développement et prise en charge de l'apprentissage des aptitudes à la
vie autonome ;
- Capacité de création de services.
Ces programmes facilitent l'échange d'information, sensibilisent les divers intervenants aux choix et possibilités qui s'offrent à eux et encouragent, de façon générale, les personnes handicapées à prendre des risques et leurs propres décisions ainsi qu'à exercer un contrôle sur les questions qui les touchent. Dans le contexte de la mise en Ïuvre de ces programmes, les Centres de Ressources pour la Vie Autonome souscrivent à certains principes fondamentaux de la philosophie de la Vie Autonome. Ces principes servent de cadre directeur à l'implantation des centres et garantissent leur réceptivité à une vaste gamme de besoins des consommateurs.
Quatre principes guident l'action de ces centres :
- Le contrôle par le "consommateur", pour garantir le droit des personnes handicapées à étudier des choix, prendre des décisions, des risques, et assumer la responsabilité de leur existence. 51 % des membres du conseil d'administration de chaque centre doit être composé de personnes handicapées.
- L'inter handicap, pour garantir les mêmes droits à toutes les personnes handicapées, quels que soient leurs besoins.
- L'enracinement dans la communauté, pour que les centres soient représentatifs de la collectivité au sein de laquelle ils sont actifs.
- La promotion de l'intégration et de la pleine participation, pour aider les personnes handicapées lorsqu'elles décident de quitter leurs institutions pour vivre de façon autonome.
L'idée des Centres de Ressources pour la Vie Autonome a été largement diffusée en Amérique du Nord où il y a actuellement plus de deux cent centres reconnus par les Etats. Leur fonction est aussi bien d'aider localement les personnes que de les mobiliser en vue d'actions de revendication. En Europe, c'est principalement en Suède, aux Pays-Bas, en Grande-Bretagne et en Allemagne que les personnes handicapées ont été les plus réceptives à la philosophie du mouvement .
Le centre ressources de Berkeley, ouvert en 1972, comprenait les services suivants :
- conseil entre pairs (handicapés)
- services de défense des droits
- transport aménagé
- formation à la Vie Autonome
- consultation de soins ambulatoires
- service de santé
- service d'aide au logement
- service de réparation de fauteuils roulants.
Quand le Centre de Ressources pour la Vie Autonome de Boston ouvrit en 1974, il présentait une palette de services similaires, mais y ajoutait de l'hébergement transitoire. D'autres centres s'ouvrirent aux Etats-Unis, chacun avec son éventail de services et ses caractéristiques propres.
Enfin, il faut souligner l'utilisation, à l'intérieur de ces centres de ressources, d'une technique appelée la "pairémulation" (peer support, peer counseling) ainsi que la reconnaissance d'un statut "d'expert" par la "capacité d'expertise unique" que donne à la personne handicapée l'expérience quotidienne des situations de handicap.
La "pairémulation" (peer support) :
La pairémulation est un type d'apprentissage basé sur l'équilibre des relations. Les pairs, donc des personnes handicapées, s'apportent mutuellement l'aide nécessaire à leur autonomie, ce qui atténue le rapport de domination normalement observable dans une relation maître-éleve. Cette forme de consultation collégiale (peer counseling en anglais) est l'unique méthode qui offre un cadre permettant de tirer le meilleur parti de l'expérience pratique des personnes handicapées. Originaire des États-Unis et désormais en vigueur dans plusieurs pays européens (dont les Pays-Bas, l'Allemagne et la Suède), la pairémulation est considérée par le programme européen HÉLIOS et le Mouvement pour la Vie Autonome comme une contribution majeure et novatrice en faveur d'une autonomie maximale des personnes handicapées.
La pairémulation est une technique qui n'est pas nouvelle, elle est souvent pratiquée par les minorités (femmes, alcooliques anonymesÉ). Cet outil d'apprentissage mis en avant par les USA dans les années 70, est très efficace pour partager l'expérience, les informations et les représentations. Le but de la Pairémulation est d'offrir aux consommateurs le soutien de pairs dont ils ont besoin pour surmonter les obstacles personnels à leur pleine participation à la vie citoyenne.
La vie autonome encourage les efforts personnels. Nombre de personnes handicapées ont acquis une expérience et une compétence valables, simplement en commençant par cerner leurs propres objectifs d'autonomie. Les centres mettent ensuite cette expérience au profit de la communauté et ce, par le biais du programme de pairémulation. Le but de ce programme est d'aiguiser la conscience des personnes handicapées sur les discriminations physiques, psychologiques, culturelles, auditives ou visuelles auxquelles elles sont exposées. Il est aussi de favoriser une pleine conscience des personnes handicapées de leurs possibilités de participation active au sein de la société. La pairémulation soutient efficacement les personnes handicapées afin qu'elles puissent influencer leur environnement physique et social pour une meilleure participation au sein de leur famille et dans la société.
A la faveur de ce programme, diverses mesures sont prises afin de permettre aux consommateurs d'obtenir l'aide appropriée à leur besoin. Ce processus d'entraide est non seulement très important, mais encore très utile pour les consommateurs dans leur recherche d'autonomie. Le programme encourage les personnes handicapées à communiquer avec d'autres personnes handicapées, à partager leurs réflexions, leurs préoccupations et leurs espoirs. Le simple fait d'obtenir le point de vue d'un pair ayant vécu des expériences analogues aide bien souvent le consommateur à modifier sa perception d'un problème.
La diversité des besoins auxquels devra répondre ce programme est fonction de sa souplesse de mise en Ïuvre. L'expérience doit répondre aux divers besoins des consommateurs : isolement et solitude, image physique et estime de soi, transition vers un style de vie indépendant, adaptation à un nouveau handicap, etc. Le programme de pairémulation vise donc à créer pour les consommateurs un climat qui les incite à partager leurs idées, leurs préoccupations, leurs craintes et leurs connaissances ainsi qu'à établir au plan des émotions des rapports utiles entre personnes handicapées.
L'assistance personnelle :
Les personnes qui sont dépendantes pour tous les actes essentiels de la vie quotidienne se heurtent souvent à des préjugés. Du fait de leur dépendance physique, on en conclut rapidement qu'elles ont une dépendance émotionnelle et intellectuelle. Ce n'est donc pas surprenant si la philosophie de la Vie Autonome est plus facilement comprise par ceux qui ont besoin d'assistance personnelle.
Afin d'atteindre le contrôle et les choix dans la vie quotidienne que les personnes valides considèrent comme normaux, certaines conditions sont nécessaires. Notamment, les deux exigences clefs pour avoir libre accès à l'environnement architectural et social sont : des logements "accessibles et dispersés" et les moyens d'avoir une "assistance personnelle". Pour le mouvement pour la Vie Autonome, sans ces deux exigences, on est loin d'autoriser la personne handicapée à être acteur de sa vie.
L'assistant personnel permet à l'utilisateur d'effectuer les actes de la vie quotidienne tels que se laver, s'habiller, manger ou aller aux toilettes. Cela inclut aussi les tâches ménagères comme les achats, la préparation des repas, l'entretien de la maison. L'assistant personnel aide, de la même façon, l'utilisateur sur son lieu de travail, en ville et lors de ses déplacements. Il participe à la communication et à l'organisation de la journée, selon les besoins. En bref, l'assistant permet à l'utilisateur de réaliser ce que d'autres feraient tout seuls. L'assistant personnel permet à l'utilisateur de prendre la place qui lui revient au sein de la famille, du travail et de la société avec tous les droits et les devoirs d'un citoyen. Grâce à l'assistant personnel, la personne gravement handicapée n'est plus un fardeau pour sa famille. Parents ou conjoints ne sont pas tenus de rester à la maison et de sacrifier leur carrière. Les utilisateurs de l'assistance personnelle peuvent non seulement se prendre en charge mais également avoir à charge une famille et élever des enfants. Avec un assistant personnel ils peuvent aller à l'école et s'instruire, entrer sur le marché du travail et payer des impôts. Que l'on soit handicapé ou non, il est évident que faire les choses par soi-même n'est pas toujours le moyen le plus efficace. Souvent, nous déléguons des tâches aux autres. En ce sens, quiconque supervisant le travail d'autres personnes est dans la même situation que les utilisateurs d'assistants personnels. Ce qui compte ce n'est pas de faire les choses par soi-même mais d'en être les initiateurs et les responsables.
Il existe un aspect fondamental qu'il faut garder présent à l'esprit. Le trait distinctif du Mouvement pour la Vie Autonome des personnes handicapées au sein de la société est le rôle que ces personnes handicapées jouent dans le processus de réforme sociale et politique. Alors qu'en France, les groupements associatifs sont devenus également des fournisseurs de services, le Mouvement pour la Vie Autonome met surtout l'accent sur la défense des intérêts. Il incombe au Mouvement pour la Vie Autonome d'évaluer et surveiller l'exécution des services, de formuler des recommandations de changements et de préconiser la création de nouveaux services.
A l'opposé, la France préfère frileusement revendiquer une "autonomie à la française" et multiplier les services "subventionnés" d'aide à domicile. La résistance à l'idée d'un "paiement direct" à la personne, en remplacement du "prix de journée" versé aux institutions, est forte étant donné les intérêts acquis de plusieurs prestataires de services, dont les grosses associations nationales, et le préjugé largement répandu selon lequel les personnes handicapées sont incapables d'agir au mieux de leur intérêt et qu'elles doivent être "prises en charge".
Ainsi que je l'ai souligné plus avant, les Centres de Ressources pour la Vie Autonome se multiplient à travers le monde. Dans la plupart des pays d'Europe, on peut constater ce même engouement à l'exception de certains pays du sud dont la France. En effet, jusqu'à ce que l'association que j'ai observée, à laquelle j'ai activement participé et dont je vais à présent exposer les démarches, soit créée, rares étaient les personnes handicapées françaises informées de l'existence d'un mouvement international.
Déclarée en préfecture le 29 août 1995, publiée au journal officiel du 27 septembre 1995 l'association Hand in Cap, dont le siège social est à Montpellier (34), s'est fixé pour objectif principal de soutenir et de développer le Mouvement pour la Vie Autonome des personnes vivant une situation de handicap ; d'imposer et de faire respecter leurs points de vue dans tous les domaines de la vie sociale et politique.
"Personnes en situation de handicap, exclus ou en mauvais terme avec l'institution, nous avons créé cette association afin de faire émerger en France le Mouvement pour la "Vie Autonome".
Notre situation, en France, reste très précaire. Le système associatif n'a su, par son incompétence et son alliance avec les pouvoirs publics, que maintenir la personne handicapée dans une situation de dépendance. Les professionnels "médico-sociaux", par leur volonté de nous placer trop systématiquement en institution ou de nous "encadrer", n'ont fait que nous maintenir à l'écart de la société.
Aujourd'hui nous en avons plus qu'assez de subir le totalitarisme de ces différents groupements qui s'expriment à notre place.
Nous en avons assez de toutes les discriminations dont nous sommes journellement les victimes.
C'est pourquoi Hand in Cap veut faire reconnaître la "Vie Autonome" comme un droit fondamental de l'être humain et condamne l'institutionnalisation systématique, celle-ci étant une violation directe des droits de l'homme.
Les quelques associations proposant des aides à domicile ne font en fait que pratiquer un véritable contrôle social en s'acharnant à faire prendre en charge notre vie par des professionnels médico-sociaux, soi-disant "experts". Négligeant notre souhait d'être considérés comme de simples citoyens de notre pays et non comme des patients qui ont besoin de soins.
Le faible montant de l'A.C.T.P. (Allocation Compensatrice de Tierce Personne) ne permettant pas la rémunération décente d'une aide personnelle 24/24 heures, le placement en institution devient une obligation inacceptable pour des personnes psychologiquement autonomes.
Ainsi, nous avons décidé de créer le premier Centre de Ressources pour la Vie Autonome en France en respectant la définition du terme "Vie Autonome" adopté par ENIL lors de son congrès en octobre 1992 à Berlin."
1996, première année d'activité
Fin février, nous avons eu un premier entretien avec le chargé de relation auprès des personnes handicapées au Centre Communal d'Actions Sociales de Montpellier. Nous lui avons présenté le Mouvement pour lequel il s'est dit intéressé et a promis de reprendre contact avec notre association. Le deuxième entretien que nous avons eu ce même mois était avec un adjoint du maire de Montpellier. A nouveau nous avons présenté le Mouvement à ce dernier qui nous a avoué son ignorance dans le domaine du handicap.
En mars, nous avons obtenu un entretien avec l'ex-présidente du GIHP National et du GIHP Languedoc-Roussillon. Directeur de recherche au C.N.R.S., cette femme, elle même handicapée et qui travaille sur une étude à propos des différentes exclusions, s'est dite très intéressée par le Mouvement. Nous avons convenu de reprendre rendez-vous pour un travail plus approfondi.
Ensuite, nous avons eu un entretien avec le directeur de la Direction Départementale d'Actions Sanitaires et Sociales de l'Hérault. Nous lui avons demandé des subventions pour le Centre de Ressources pour la Vie Autonome ainsi que la possibilité pour nous d'intervenir dans les formations qui s'adressent aux professions médicales, sociales et paramédicales. Ce monsieur, pas très convaincu, a refusé de nous donner son aval et nous a demandé de lui faire parvenir un projet plus détaillé.
Ce même mois, fut celui de notre premier contact avec les médias. Un passage télévisé d'environs trente secondes sur M6 Montpellier dans l'émission "6 Minutes". Nous y avons revendiqué le droit des personnes handicapées à vivre à domicile en toute autonomie.
Ensuite, nous avons Participé à un week-end d'information sur la Vie Autonome organisé par le GIHP. Rhône-Alpes. Nous y avons proposé la création d'une charte pour la Vie Autonome ainsi qu'une action concrète pour faire connaître à tous le Mouvement et sa philosophie.
En mai, à nouveau nous avons eu un entretien avec le chargé de relation auprès des personnes handicapées au C.C.A.S. de Montpellier. Lors de cette rencontre, nous avons négocié et préparé une entrevue avec le sénateur de l'Hérault et vice président du C.C.A.S. Le chargé de relation nous a demandé de lui faire parvenir un projet détaillé, il nous a également proposé une collaboration entre le mouvement et le GIHP Languedoc-Roussillon dont il est aussi l'un des administrateur. Nous sommes resté sur la réserve, les conditions restant à établir.
Ce même mois, nous avons passé une annonce télévisée sur la cinquième chaîne dans l'émission "C'est pas Normal". L'annonce sollicitait différents bénévoles ainsi que des locaux et du matériel de bureautique.
En juin, nous avons eu un entretien avec le responsable de l'A.G.E.F.I.P.H. de Montpellier. Nous l'avons rencontré afin de définir de quelle manière l'A.G.E.F.I.P.H. pourrait participer à notre action mais ce monsieur nous a expliqué que l'A.G.E.F.I.P.H. n'avait pas une vocation sociale et qu'elle ne peut intervenir que pour la création de postes pour personnes handicapées ou pour l'aménagement de ces postes.
Ensuite, nous nous sommes rendus à l'assemblée générale de l' A.F.M.. Venus avec l'intention de présenter le mouvement, il nous à été impossible de nous exprimer et rien de concret n'est sorti de cette réunion.
En août, nous avons participé à une réunion de DPI (Disable People International), à Munich, sur le thème :
"Femmes handicapées : double discrimination".
Cette réunion nous à permis de prendre de nombreux contacts avec les précurseurs du mouvement pour la Vie Autonome.
Ce même mois, nous avons participé au tournage d'une vidéo sur le mouvement dans la perspective d'une projection aux troisièmes rencontres "HANDIGARD" .
Au mois d'octobre, nous avons participé aux troisièmes rencontres "HANDIGARD". Cette réunion nous à permis d'intervenir auprès de différents hommes politiques et de dénoncer les aberrations de la loi. Nous y avons aussi rencontré le président du G.F.P.H., ce qui nous à permis de renforcer nos liens avec cette organisation.
Fin novembre, nous nous sommes rendus à DUBLIN pour une réunion organisée par INCARE et ENIL sur le thème du "paiement direct" et sur la création d'un centre de recherche européen sur le handicap. Cette réunion nous a permis de devenir membre de ENIL.
En décembre, nous nous sommes entretenus avec le président et le secrétaire du GFPH. Nous avons convenu que les statuts du GFPH devront être modifiés afin de permettre l'adhésion aux associations non nationales dont la notre. Nous serons partenaire à part entière du premier Centre de Vie Autonome, ouvert sous l'égide de ENIL et du GFPH.
1997, deuxième année d'activité
Janvier, le maire de Montpellier nous a invité à la présentation de ses vÏux aux associations pour le nouvel an. Il y avait trop de monde présent pour pouvoir engager une conversation avec cette personnalité.
En mars, nous avons participé à un colloque sur la Vie Autonome organisé par le GIHP Languedoc-Roussillon et l'institution médicalisée "PROPARA" de Montpellier sous l'égide du GFPH. Deux de nos membres ont été désignés comme compétents pour élaborer un projet en faveur de l'autonomie, de l'autodétermination et de l'émancipation des personnes handicapées et pour une réelle égalisation des chances.
En avril, nous nous sommes rendus à une réunion de la délégation de Montpellier de l' AFM. Nous y avons réaffirmé notre hostilité à toute forme d'institutionnalisation ainsi que notre volonté de ne plus être considérés uniquement comme des malades.
Ce même mois, nous nous sommes rendus au sénat, sur invitation d'un sénateur du Nord, à une rencontre sur le thème :
"HANDICAPS
Lois de 1975 et de 1987 :
Quelles évolutions, quels dangers ?"
Nous avons profité de cette rencontre pour faire une intervention officielle qui réaffirme les principes fondamentaux du mouvement.
En mai, nous avons organisé une réunion pour l'ouverture d'un Centre de Ressources pour la Vie Autonome. Environs quinze personnes handicapées étaient présentes. Nous avons adopté, à l'unanimité, une déclaration affirmant nos revendications. Hand in Cap est désigné comme support juridique du Centre de Ressources pour la Vie Autonome.
En juin, nous avons organisé une présentation du mouvement et des programme d'action que nous envisageons aux résidents du foyer d'hébergement "ESPACE XXI" à Viols-le-Fort (34). Cette intervention a été propice à des échanges et discutions extrêmement enrichissantes pour la suite de notre action.
Fin juillet, nous avons eu un entretien avec le Sénateur de l'Hérault et Vice Président du C.C.A.S. de Montpellier. Il s'est engagé à appuyer nos différents courriers auprès des instances politiques et administratives nationales et départementales. Il s'est également engagé à nous obtenir la possibilité de tenir une permanence de deux heures par semaine dans une salle de la maison pour tous "Georges Brassens" de Montpellier .
En septembre, nous avons tenue un stand lors de "l'Antigone des Associations". Cette journée nous a donné la possibilité de revendiquer nos droits et de dénoncer les discriminations que nous subissons journellement.
Ensuite, nous avons obtenu un rendez-vous au Conseil Général de l'Hérault avec le responsable de la Direction des établissements et prestations pour personnes handicapées. Malheureusement, encore une fois, nous avons dû subir la cacophonie d'un discours archaïque saupoudré d'une indiscutable incompétence.
Fin novembre, nous avons réussi a avoir un passage radiophonique sur Radio France Hérault. Destinée à présenter la journée internationale des personnes handicapées, cette intervention, trop courte (2 minutes d'antenne), nous a tout juste permis de présenter Hand in Cap et d'inviter le public à se rendre au débat organisé par nous pour le 3 décembre.
Le 3 décembre, journée internationale des personnes handicapées. À cette occasion, nous avons organisé une conférence débat à l'UFR STAPS (fac de sport) de Montpellier. Nous avons eu la chance d'accueillir un représentant officiel de la Mairie. Le débat fut intense, parfois virulent mais toujours intéressant.
Trois jours après cette conférence, nous avons organisé une distribution de tracts. En effet, ce jour étant celui du Téléthon, nous avons profité de cette manifestation pour distribuer une information dénonçant les effets pervers des appels à la charité publique.
1998, troisième année d'activité
De nouveau, en janvier, nous avons été invités au traditionnel rendez-vous du début de l'année, les vÏux de monsieur le maire de Montpellier.
Ce même mois, nous sommes intervenu à l'UFR STAPS de Montpellier. Suite à notre prestation très appréciée du 3 décembre, nous avons été à nouveau sollicités. Nous avons pu développer et expliquer le concept de Vie Autonome auprès d'étudiants qui se destinent à travailler avec des personnes handicapées. Une expérience très enrichissante que nous serons certainement conduits à renouveler.
En mai, nous avons obtenu deux entretiens, l'un avec un élu du Conseil Général et l'autre avec un chargé de mission au même Conseil Général. Nous en avons profité pour faire notre propagande sur le Paiement Direct.
Ce même mois, nous avons assisté à une réunion avec des québécois, professionnels du handicap intellectuel. Ils nous ont expliqué la loi québécoise et de sa politique de "désinstitutionnalisation" (qui obtient 97% de réussite).
En juin, nous sommes allés à Paris pour participer aux journées sur la "pairémulation" organisées par le GFPH. Hand in Cap a été désigné pour mettre en Ïuvre un programme de pair émulation en milieu institutionnel dans la région Languedoc-Roussillon.
En septembre, nous avons de nouveau tenu un stand à la journée des associations de Montpellier. Nous avons maintenant une banderole avec notre logo et un slogan de notre cru :
"Mêmes droits, mêmes choix, mêmes chances !"
Pour le 3 décembre, journée internationale des personnes handicapées, nous avons organisé une réunion à la salle Guillaume de Nogaret, avec l'aimable participation de M. John Evans Président de ENIL, invité par notre association à nous exposer la situation européenne. Les responsables politiques et administratifs ainsi que les médias ont, encore une fois, brillé par leur absence. Nous avons aussi, ce jour là organisé notre première manifestation dans les rues de Montpellier. Malgré un manque de mobilisation, une vingtaine de personnes environ, nous avons obtenu un beau concert de klaxon, quelques bus bloqués et deux articles dans des journaux locaux. Pour finir cette journée dans la joie et le partage de nos convictions, nous avons assisté tous ensemble à un concert de reggae, avec la gracieuse participation du groupe "DOC'S ROOTS". Cette journée a été un véritable succès.
1999, quatrième année d'activité
En janvier, comme les années précédentes nous avons eu droit aux vÏux du maire.
Fin avril, nous nous sommes rendus à Turin en Italie pour une réunion d'ENIL. Le réseau, ayant remarqué que pour une fois non seulement la France était présente mais qu'en plus elle était pour la première fois représentée par des personnes gravement handicapées, nous a demandé expressément de diffuser les concepts de la Vie Autonome en France. Nous sommes donc, à présent les interlocuteurs privilégiés d'ENIL en France.
L'observation jour après jour de l'évolution de l'association Hand in Cap et des démarches vaines que nous avons effectuées auprès de ceux qui prennent les décisions à notre place, me fait penser que le parcours jusqu'à notre indépendance reste semé d'embûches. Notre principale difficulté actuellement reste la diffusion de l'information vers les personnes handicapées. En effet, toutes les sources d'information sont en anglais et il n'existe pas de traduction de la bibliographie américaine qui pourrait aider les personnes handicapées à valoriser leur image, à conquérir leur autonomie. Pour lutter contre un système oppressif, il faut avant tout en connaître le fonctionnement, c'est pourquoi il me semble que l'action primordiale doit être la diffusion de l'information. De plus, il manque à notre association un soutien juridique qui nous permettrait de faire des propositions de lois.
Une nouvelle théorie sociale du handicap devrait prendre en compte tout ce qui vient d'être présenté. Elle devrait expliquer comment la catégorie de handicap se forme, comment elle se maintient et comment elle peut être modifiée, tout en reconnaissant que la personne existe comme "individu en relation avec la société". L'exclusion ou l'inclusion des personnes handicapées dans la vie d'une société donnée est d'abord un acte social. En étudiant, par exemple, les ossements trouvés dans des tombes, les archéologues ont confirmé la présence de personnes handicapées dans de nombreuses sociétés "préhistoriques". Ces personnes ont été enterrées avec tous les objets rituels que l'on pouvait trouver dans les autres tombeaux . Cela indique que même si l'environnement naturel constituait un obstacle pour les membres handicapés de ces sociétés, ceux-ci vivaient néanmoins dans de bonnes conditions d'acceptation et de dignité au sein de leur communauté.
Dans le monde occidental, j'ai essayé de le démontrer, l'exclusion de la personne handicapée est un ancien réflexe. Les commandements des croyances judéo-chrétiennes, et principalement catholiques en France, renforcent cette attitude néfaste et je pense pouvoir avancer que les racines du mal sont religieuses.
Le deuxième facteur explicatif est historique, d'abord le grand enfermement avec l'avènement de la médecine , puis le paradigme de la réadaptation qui oblige la personne handicapée à s'adapter ou à être exclue de la société.
Enfin le troisième facteur nécessite quelques critiques de notre part envers les grandes associations chargées de représenter les personnes handicapées :
"Aux Etats Unis, le terme "minorité" a une connotation différente de celle qu'il a ailleurs dans le mondeÉ Les minorités aux Etats Unis se battent pour obtenir un statut au sein de la société ; en Europe les minorités se mobilisent principalement pour s'affranchir du reste de la société."
Les associations françaises ne font le plus souvent que créer des services spécialisés, excluant toute possibilité d'intégration. Au lieu d'exiger des transports et des logements accessibles, elles gèrent, avec les deniers de l'Etat, des services de transports adaptés et des foyers d'hébergement. Cependant, les institutions gouvernementales, qui en règle générale demandent l'avis de ces associations, suivent cette orientation, bafouant ainsi sans toujours le réaliser des droits humains élémentaires. L'accessibilité par exemple, conditionne la liberté de circulation. Le fait de ne pas la prévoir réduit à néant tous les efforts d'intégration et, en ce sens, elle est une des conditions incontournables à la citoyenneté des personnes handicapées. Or, la loi ne fait pas tout et, malgré l'existence d'une telle obligation en France, nombre de lieux publics sont toujours interdits aux personnes à mobilité réduite. De même, "l'aide personnelle" et la résidence en dehors des institutions spécialisées ne sont toujours pas prévues et ceci en dépit de la Recommandation 115 du Programme d'Action Mondial des Nations Unies pour les États qui indique :
"Les États Membres doivent encourager le financement des services qui permettent aux personnes handicapées de vivre d'une façon la plus autonome possible au sein de la communauté, ils doivent aussi s'assurer que les personnes confrontées à une situation de handicap aient la possibilité de développer et de diriger ces services eux-mêmes."
de la Résolution N° 1 de la 43ème Assemblée Générale des Nation Unies (1988) qui réaffirme la validité du Programme d'Action Mondial, et de la Résolution N° 2 qui insiste sur :
"l'attention particulière qui doit être portée sur l'égalisation des chances".
Si l'on ajoute à cette politique de mise à l'écart que moins de vingt pour cent des personnes gravement handicapées accèdent à un niveau d'étude supérieur et qu'une grande partie de celles-ci ne sont même pas réellement scolarisées, on peut imaginer les difficultés rencontrées pour mobiliser une telle population.
A l'opposé, le mouvement pour la Vie Autonome propose d'adapter la société à toutes les personnes que celles-ci soient handicapées ou non. Avant d'incarner l'effort effectué par un collectif de personnes handicapées pour acquérir de nouveau droits, il restructure la pensée de tous ceux qui sont concernés par l'invalidité, les personnes handicapées mais aussi les professionnels et les chercheurs. Ce singulier paradigme contribue à redonner une voix pour leur avenir aux personnes les plus gravement handicapées et provoque en elles un nouveau sentiment de dignité et de fierté qui leur avait depuis très longtemps été refusé.
Ce mouvement qui s'est en premier lieu développé aux Etats-Unis, a élargi sa base en Europe et nos correspondants anglais viennent d'obtenir le "paiement direct" pour "l'aide personnelle". La France est en retard mais tous les espoirs sont permis et Hand in Cap va continuer à Ïuvrer pour informer ses pairs et les mobiliser.
Afin d'approfondir mes recherches, j'ai l'intention de me rendre en Angleterre pour étudier sur le terrain, un Centre de Ressources pour la Vie Autonome en activité. J'ai le projet d'y séjourner quelques mois dans le but d'intégrer et de vivre au quotidien cette nouvelle philosophie et pouvoir ainsi la transmettre à mes pairs à mon retour.
Aucun commentaire pour l'instant, soyez le premier à laisser un commentaire.
Date de dernière mise à jour : Dimanche 29 Janvier 2012




