Désespérant de l’amour et de la chasteté, je m’avisai enfin qu’il restait la débauche qui remplace très bien l’amour, fait taire les rires, ramène le silence, et, surtout, confère l’immortalité. À un certain de-gré d’ivresse lucide, couché, tard dans la nuit, entre deux filles, et vidé de tout désir, l’espoir n’est plus une torture, voyez-vous, l’esprit règne sur tous les temps, la douleur de vivre est à jamais révolue. Dans un sens, j’avais toujours vécu dans la débauche, n’ayant jamais cessé de vouloir être immortel. N’était-ce pas le fond de ma nature, et aussi un effet du grand amour de moi-même dont je vous ai parlé ? Oui, je mourais d’envie d’être immortel. Je m’aimais trop pour ne pas désirer que le précieux objet de mon amour ne disparût jamais. Com-me, à l’état de veille, et pour peu qu’on se connaisse, on n’aperçoit pas de raisons valables pour que l’immortalité soit conférée à un singe sa-lace, il faut bien se procurer des succédanés de cette immortalité. Parce que je désirais la vie éternelle, je couchais donc avec des putains et je buvais pendant des nuits. Le matin, bien sûr, j’avais dans la bou-che le goût amer de la condition mortelle. Mais, pendant de longues heures, j’avais plané, bienheureux. Oserais-je vous l’avouer ? Je me souviens encore avec tendresse de certaines nuits où j’allais, dans une boîte sordide, retrouver une danseuse à transformations qui m’honorait de ses faveurs et pour la gloire de laquelle je me battis même, un soir, avec un barbillon vantard. Je paradais toutes les nuits au comptoir, dans la lumière rouge et la poussière de ce lieu de délices, mentant comme un arracheur de dents et buvant longuement. J’attendais l’aube, j’échouais enfin dans le lit toujours défait de ma princesse qui se livrait mécaniquement au plaisir, puis dormait sans transition. Le jour venait doucement éclairer ce désastre et je m’élevais, immobile, dans un matin de gloire.
L’alcool et les femmes m’ont fourni, avouons-le, le seul soulagement dont je fusse digne. Je vous livre ce secret, cher ami, ne craignez pas d’en user. Vous verrez alors que la vraie débauche est libératrice par-ce qu’elle ne crée aucune obligation. On n’y possède que soi-même, elle reste donc l’occupation préférée des grands amoureux de leur propre personne. Elle est une jungle, sans avenir ni passé, sans promesse surtout, ni sanction immédiate. Les lieux où elle s’exerce sont séparés du monde. On laisse en y entrant la crainte comme l’espérance. La conversation n’y est pas obligatoire ; ce qu’on vient y chercher peut s’obtenir sans paroles, et souvent même, oui, sans argent. Ah ! laissez-moi, je vous prie, rendre un hommage particulier aux femmes inconnues et oubliées qui m’ont aidé alors. Aujourd’hui encore, il se mêle au souvenir que j’ai gardé d’elles quelque chose qui ressemble à du respect.
J’usai en tout cas sans retenue de cette libération. On me vit même dans un hôtel, voué à ce qu’on appelle le péché, vivre à la fois avec une prostituée mûre et une jeune fille du meilleur monde. Je jouai les chevaliers servants avec la première et mis la seconde à même de connaî-tre quelques réalités. Malheureusement la prostituée avait une nature fort bourgeoise : elle a consenti depuis à écrire ses souvenirs pour un journal confessionnel très ouvert aux idées modernes. La jeune fille, de son côté, s’est mariée pour satisfaire ses instincts débridés et donner un emploi à des dons remarquables. Je ne suis pas peu fier non plus d’avoir été accueilli comme un égal, à cette époque, par une corpo-ration masculine trop souvent calomniée. Je glisserai là-dessus : vous savez que même des gens très intelligents tirent gloire de pouvoir vi-der une bouteille de plus que le voisin. J’aurais pu enfin trouver la paix et la délivrance dans cette heureuse dissipation. Mais, là enco-re, je rencontrai un obstacle en moi-même. Ce fut mon foie, pour le coup, et une fatigue si terrible qu’elle ne m’a pas encore quitté. On joue à être immortel et, au bout de quelques semaines, on ne sait mê-me plus si l’on pourra se traîner jusqu’au lendemain.
Le seul bénéfice de cette expérience, quand j’eus renoncé à mes exploits nocturnes, fut que la vie me devint moins douloureuse. La fa-tigue qui rongeait mon corps avait érodé en même temps beaucoup de points vifs en moi. Chaque excès diminue la vitalité, donc la souffrance. La débauche n’a rien de frénétique, contrairement à ce qu’on croit. Elle n’est qu’un long sommeil. Vous avez dû le remarquer, les hommes qui souffrent vraiment de jalousie n’ont rien de plus pressé que de cou-cher avec celle dont ils pensent pourtant qu’elle les a trahis. Bien sûr, ils veulent s’assurer une fois de plus que leur cher trésor leur appartient toujours. Ils veulent le posséder, comme on dit. Mais c’est aussi que, tout de suite après, ils sont moins jaloux. La jalousie physique est un effet de l’imagination en même temps qu’un jugement qu’on porte sur soi-même. On prête au rival les vilaines pensées qu’on a eues dans les mêmes circonstances. Heureusement, l’excès de la jouissance débilite l’imagination comme le jugement. La souffrance dort alors avec la virilité, et aussi longtemps qu’elle. Pour les mêmes raisons, les adolescents perdent avec leur première maîtresse l’inquiétude méta-physique et certains mariages, qui sont des débauches bureaucrati-sées, deviennent en même temps les monotones corbillards de l’audace et de l’invention. Oui, cher ami, le mariage bourgeois a mis notre pays en pantoufles, et bientôt aux portes de la mort.
J’exagère ? Non, mais je m’égare. Je voulais seulement vous dire l’avantage que je tirai de ces mois d’orgie. Je vivais dans une sorte de brouillard où le rire se faisait assourdi, au point que je finissais par ne plus le percevoir. L’indifférence qui occupait déjà tant de place en moi ne trouvait plus de résistance et étendait sa sclérose. Plus d’émotions ! Une humeur égale, ou plutôt pas d’humeur du tout. Les poumons tuber-culeux guérissent en se desséchant et asphyxient peu à peu leur heureux propriétaire. Ainsi de moi qui mourais paisiblement de ma gué-rison. Je vivais encore de mon métier, quoique ma réputation fût bien entamée par mes écarts de langage, l’exercice régulier de ma profession compromis par le désordre de ma vie. Il est intéressant de noter pourtant qu’on me fit moins grief de mes excès nocturnes que de mes provocations de langage. La référence, purement verbale, que parfois je faisais à Dieu dans mes plaidoiries, donnait de la méfiance à mes clients. Ils craignaient sans doute que le ciel ne pût prendre en main leurs intérêts aussi bien qu’un avocat imbattable sur le code. De là à conclure que j’invoquais la divinité dans la mesure de mes ignorances, il n’y avait qu’un pas. Mes clients firent ce pas et se raréfièrent.
De loin en loin, je plaidais encore. Parfois même, oubliant que je ne croyais plus à ce que je disais, je plaidais bien. Ma propre voix m’entraînait, je la suivais ; sans vraiment planer, comme autrefois, je m’élevais un peu au-dessus du sol, je faisais du rase-mottes. Hors de mon métier enfin, je voyais peu de monde, entretenais la survie pénible d’une ou deux liaisons fatiguées. Il m’arrivait même de passer des soirées de pure amitié, sans que le désir s’y mêlât, à cette différence près que, résigné à l’ennui, j’écoutais à peine ce qu’on me disait. Je grossissais un peu et je pus croire enfin que la crise était terminée. Il ne s’agissait plus que de vieillir.
Un jour pourtant, au cours d’un voyage que j’offris à une amie, sans lui dire que je le faisais pour fêter ma guérison, je me trouvais à bord d’un transatlantique, sur le pont supérieur, naturellement. Soudain, j’aperçus au large un point noir sur l’océan couleur de fer. Je détournai les yeux aussitôt, mon coeur se mit à battre. Quand je me forçai à re-garder, le point noir avait disparu. J’allais crier, appeler stupidement à l’aide, quand je le revis. Il s’agissait d’un de ces débris que les navires laissent derrière eux. Pourtant, je n’avais pu supporter de le regarder, j’avais tout de suite pensé à un noyé. Je compris alors, sans révolte, comme on se résigne à une idée dont on connaît depuis longtemps la vérité, que ce cri qui, des années auparavant, avait retenti sur la Sei-ne, derrière moi, n’avait pas cessé, porté par le fleuve vers les eaux de la Manche, de cheminer dans le monde, à travers l’étendue illimitée de l’océan, et qu’il m’y avait attendu jusqu’à ce jour où je l’avais rencontré. Je compris aussi qu’il continuerait de m’attendre sur les mers et les fleuves, partout enfin où se trouverait l’eau amère de mon baptême. Ici encore, dites-moi, ne sommes-nous pas sur l’eau ? Sur l’eau plate, monotone, interminable, qui confond ses limites à celles de la terre ? Comment croire que nous allons arriver à Amsterdam ? Nous ne sortirons jamais de ce bénitier immense. Ecoutez ! N’entendez-vous pas les cris de goélands invisibles ? S’ils crient vers nous, à quoi donc nous appellent-ils ?
Mais ce sont les mêmes qui criaient, qui appelaient déjà sur l’Atlantique, le jour où je compris définitivement que je n’étais pas guéri, que j’étais toujours coincé, et qu’il fallait m’en arranger. Finie la vie glorieuse, mais finis aussi la rage et les soubresauts. Il fallait se soumettre et reconnaître sa culpabilité. Il fallait vivre dans le mal-confort. C’est vrai, vous ne connaissez pas cette cellule de basse-fosse qu’au Moyen-Age on appelait le malconfort. En général, on vous y oubliait pour la vie. Cette cellule se distinguait des autres par d’ingénieuses dimensions. Elle n’était pas assez haute pour qu’on s’y tînt debout, mais pas assez large pour qu’on pût s’y coucher. Il fallait prendre le genre empêché, vivre en diagonale ; le sommeil était une chute, la veille un accroupissement. Mon cher, il y avait du génie, et je pèse mes mots, dans cette trouvaille si simple. Tous les jours, par l’immuable contrainte qui ankylosait son corps, le condamné apprenait qu’il était coupable et que l’innocence consiste à s’étirer joyeusement. Pouvez-vous imaginer dans cette cellule un habitué des cimes et des ponts supérieurs ? Quoi ? On pouvait vivre dans ces cellules et être innocent ? Improbable, hautement improbable ! Ou sinon mon raison-nement se casserait le nez. Que l’innocence en soit réduite à vivre bossue, je me refuse à considérer une seule seconde cette hypothèse. Du reste, nous ne pouvons affirmer l’innocence de personne, tandis que nous pouvons affirmer à coup sûr la culpabilité de tous. Chaque homme témoigne du crime de tous les autres, voilà ma foi, et mon es-pérance.
Croyez-moi, les religions se trompent dès l’instant qu’elles font de la morale et qu’elles fulminent des commandements. Dieu n’est pas né-cessaire pour créer la culpabilité, ni punir. Nos semblables y suffisent, aidés par nous-mêmes. Vous parliez du jugement dernier. Permettez-moi d’en rire respectueusement. Je l’attends de pied ferme : j’ai connu ce qu’il y a de pire, qui est le jugement des hommes. Pour eux, pas de circonstances atténuantes, même la bonne intention est imputée à cri-me. Avez-vous au moins entendu parler de la cellule des crachats qu’un peuple imagina récemment pour prouver qu’il était le plus grand de la terre ? Une boîte maçonnée où le prisonnier se tient debout, mais ne peut pas bouger. La solide porte qui le boucle dans sa coquille de ci-ment s’arrête à hauteur de menton. On ne voit donc que son visage sur lequel chaque gardien qui passe crache abondamment. Le prisonnier, coincé dans la cellule, ne peut s’essuyer, bien qu’il lui soit permis, il est vrai, de fermer les yeux. Eh bien, ça, mon cher, c’est une invention d’hommes. Ils n’ont pas eu besoin de Dieu pour ce petit chef-d’oeuvre.
Alors ? Alors, la seule utilité de Dieu serait de garantir l’innocence et je verrais plutôt la religion comme une grande entreprise de blan-chissage, ce qu’elle a été d’ailleurs, mais brièvement, pendant trois ans tout juste, et elle ne s’appelait pas religion. Depuis, le savon manque, nous avons le nez sale et nous nous mouchons mutuellement. Tous can-cres, tous punis, crachons-nous dessus, et hop ! au malconfort ! C’est à qui crachera le premier, voilà tout. Je vais vous dire un grand secret, mon cher. N’attendez pas le jugement dernier. Il a lieu tous les jours.
Non, ce n’est rien, je frissonne un peu dans cette sacrée humidité. Nous sommes arrivés d’ailleurs. Voilà. Après vous. Mais restez encore, je vous prie, et accompagnez-moi. Je n’en ai pas fini, il faut continuer. Continuer, voilà ce qui est difficile. Tenez, savez-vous pourquoi on l’a crucifié, l’autre, celui auquel vous pensez en ce moment, peut-être ? Bon, il y avait des quantités de raisons à cela. Il y a toujours des raisons au meurtre d’un homme. Il est, au contraire, impossible de jus-tifier qu’il vive. C’est pourquoi le crime trouve toujours des avocats et l’innocence parfois, seulement. Mais, à côté des raisons qu’on nous a très bien expliquées pendant deux mille ans, il y en avait une grande à cette affreuse agonie, et je ne sais pourquoi on la cache si soigneusement. La vraie raison est qu’il savait, lui, qu’il n’était pas tout à fait innocent. S’il ne portait pas le poids de la faute dont on l’accusait, il en avait commis d’autres, quand même il ignorait lesquelles. Les ignorait-il d’ailleurs ? Il était à la source, après tout ; il avait dû entendre parler d’un certain massacre des innocents. Les enfants de la Judée massa-crés pendant que ses parents l’emmenaient en lieu sûr, pourquoi étaient-ils morts sinon à cause de lui ? Il ne l’avait pas voulu, bien sûr. Ces soldats sanglants, ces enfants coupés en deux, lui faisaient hor-reur. Mais, tel qu’il était, je suis sûr qu’il ne pouvait les oublier. Et cette tristesse qu’on devine dans tous ses actes, n’était-ce pas la mélan-colie inguérissable de celui qui entendait au long des nuits la voix de Rachel, gémissant sur ses petits et refusant toute consolation ? La plainte s’élevait dans la nuit, Rachel appelait ses enfants tués pour lui, et il était vivant !
Sachant ce qu’il savait, connaissant tout de l’homme – ah ! qui aurait cru que le crime n’est pas tant de faire mourir que de ne pas mourir soi-même ! – confronté jour et nuit à son crime innocent, il devenait trop difficile pour lui de se maintenir et de continuer. Il valait mieux en finir, ne pas se défendre, mourir, pour ne plus être seul à vivre et pour aller ailleurs, là où, peut-être, il serait soutenu. Il n’a pas été soutenu, il s’en est plaint et, pour tout achever, on l’a censuré. Oui, c’est le troisième évangéliste, je crois, qui a commencé de supprimer sa plainte. « Pourquoi m’as-tu abandonné ? », c’était un cri séditieux, n’est-ce pas ? Alors, les ciseaux ! Notez d’ailleurs que si Luc n’avait rien supprimé, on aurait à peine remarqué la chose ; elle n’aurait pas pris tant de place, en tout cas. Ainsi, le censeur crie ce qu’il proscrit. L’ordre du monde aussi est ambigu.
Il n’empêche que le censuré, lui, n’a pu continuer. Et je sais, cher, ce dont je parle. Il fut un temps où j’ignorais, à chaque minute, comment je pourrais atteindre la suivante. Oui, on peut faire la guerre en ce monde, singer l’amour, torturer son semblable, parader dans les journaux, ou simplement dire du mal de son voisin en tricotant. Mais, dans certains cas, continuer, seulement continuer, voilà ce qui est sur-humain. Et lui n’était pas surhumain, vous pouvez m’en croire. Il a crié son agonie et c’est pourquoi je l’aime, mon ami, qui est mort sans savoir.
Le malheur est qu’il nous a laissés seuls, pour continuer, quoi qu’il arrive, même lorsque nous nichons dans le malconfort, sachant à notre tour ce qu’il savait, mais incapables de faire ce qu’il a fait et de mourir comme lui. On a bien essayé, naturellement, de s’aider un peu de sa mort. Après tout, c’était un coup de génie de nous dire : « Vous n’êtes pas reluisants, bon, c’est un fait. Eh bien, on ne va pas faire le détail ! On va liquider ça d’un coup, sur la croix ! » Mais trop de gens grimpent maintenant sur la croix seulement pour qu’on les voie de plus loin, mê-me s’il faut pour cela piétiner un peu celui qui s’y trouve depuis si longtemps. Trop de gens ont décidé de se passer de la générosité pour pratiquer la charité. O l’injustice, l’injustice qu’on lui a faite et qui me serre le coeur !
Allons, voilà que ça me reprend, je vais plaider. Pardonnez-moi, comprenez que j’ai mes raisons. Tenez, à quelques rues d’ici, il y a un musée qui s’appelle « Notre Seigneur au grenier ». A l’époque, ils avaient placé leurs catacombes sous les combles. Que voulez-vous, les caves, ici, sont inondées. Mais aujourd’hui, rassurez-vous, leur Sei-gneur n’est plus au grenier, ni à la cave. Ils l’ont juché sur un tribunal, au secret de leur coeur, et ils cognent, ils jugent surtout, ils jugent en son nom. Il parlait doucement à la pécheresse : « Moi non plus, je ne te condamne pas ! » ; ça n’empêche rien, ils condamnent, ils n’absolvent personne. Au nom du Seigneur, voilà ton compte. Seigneur ? Il n’en de-mandait pas tant, mon ami. Il voulait qu’on l’aime, rien de plus. Bien sûr, il y a des gens qui l’aiment, même parmi les chrétiens. Mais on les compte. Il avait prévu ça d’ailleurs, il avait le sens de l’humour. Pierre, vous savez, le froussard, Pierre, donc, le renie : « Je ne connais pas cet homme... Je ne sais pas ce que tu veux dire... etc. » Vraiment, il exagérait ! Et lui fait un jeu de mots : « Sur cette pierre, je bâtirai mon église. » On ne pouvait pas pousser plus loin l’ironie, vous ne trouvez pas ? Mais non, ils triomphent encore ! « Vous voyez, il l’avait dit ! » Il l’avait dit en effet, il connaissait bien la question. Et puis il est parti pour toujours, les laissant juger et condamner, le pardon à la bouche et la sentence au coeur.
Car on ne peut pas dire qu’il n’y a plus de pitié, non, grands dieux, nous n’arrêtons pas d’en parler. Simplement, on n’acquitte plus person-ne. Sur l’innocence morte, les juges pullulent, les juges de toutes les races, ceux du Christ et ceux de l’Antéchrist, qui sont d’ailleurs les mêmes, réconciliés dans le malconfort. Car il ne faut pas accabler les seuls chrétiens. Les autres aussi sont dans le coup. Savez-vous ce qu’est devenue, dans cette ville, l’une des maisons qui abrita Descar-tes ? Un asile d’aliénés. Oui, c’est le délire général, et la persécution. Nous aussi, naturellement, nous sommes forcés de nous y mettre. Vous avez pu vous apercevoir que je n’épargne rien et, de votre côté, je sais que vous n’en pensez pas moins. Dès lors, puisque nous sommes tous juges, nous sommes tous coupables les uns devant les au-tres, tous christs à notre vilaine manière, un à un crucifiés, et tou-jours sans savoir. Nous le serions du moins, si moi, Clamence, je n’avais trouvé l’issue, la seule solution, la vérité enfin...
Non, je m’arrête, cher ami, ne craignez rien ! Je vais d’ailleurs vous quitter, nous voici à ma porte. Dans la solitude, la fatigue aidant, que voulez-vous, on se prend volontiers pour un prophète. Après tout, c’est bien là ce que je suis, réfugié dans un désert de pierres, de brumes et d’eaux pourries, prophète vide pour temps médiocres, Elie sans messie, bourré de fièvre et d’alcool, le dos collé à cette porte moisie, le doigt levé vers un ciel bas, couvrant d’imprécations des hommes sans loi qui ne peuvent supporter aucun jugement. Car ils ne peuvent le supporter, très cher, et c’est toute la question. Celui qui adhère à une loi ne craint pas le jugement qui le replace dans un ordre auquel il croit. Mais le plus haut des tourments humains est d’être jugé sans loi. Nous sommes pourtant dans ce tourment. Privés de leur frein naturel, les juges, déchaînés au hasard, mettent les bouchées doubles. Alors, n’est-ce pas, il faut bien essayer d’aller plus vite qu’eux ? Et c’est le grand branle-bas. Les prophètes et les guérisseurs se multiplient, ils se dépêchent pour arriver avec une bonne loi, ou une organisation im-peccable, avant que la terre ne soit déserte. Heureusement, je suis arrivé, moi ! Je suis la fin et le commencement, j’annonce la loi. Bref, je suis juge-pénitent.
Oui, oui, je vous dirai demain en quoi consiste ce beau métier. Vous partez après-demain, nous sommes donc pressés. Venez chez moi, vou-lez-vous, vous sonnerez trois fois. Vous retournez à Paris ? Paris est loin, Paris est beau, je ne l’ai pas oublié. Je me souviens de ses crépus-cules, à la même époque, à peu près. Le soir tombe, sec et crissant, sur les toits bleus de fumée, la ville gronde sourdement, le fleuve semble remonter son cours. J’errais alors dans les rues. Ils errent aussi, maintenant, je le sais ! Ils errent, faisant semblant de se hâter vers la femme lasse, la maison sévère... Ah ! mon ami, savez-vous ce qu’est la créature solitaire, errant dans les grandes villes ?...
Je suis confus de vous recevoir couché. Ce n’est rien, un peu de fiè-vre que je soigne au genièvre. J’ai l’habitude de ces accès. Du paludis-me, je crois, que j’ai contracté du temps que j’étais pape. Non, je ne plaisante qu’à moitié. Je sais ce que vous pensez : il est bien difficile de démêler le vrai du faux dans ce que je raconte. Je confesse que vous avez raison. Moi-même... Voyez-vous, une personne de mon entou-rage divisait les êtres en trois catégories : ceux qui préfèrent n’avoir rien à cacher plutôt que d’être obligés de mentir, ceux qui préfèrent mentir plutôt que de n’avoir rien à cacher, et ceux enfin qui aiment en même temps le mensonge et le secret. Je vous laisse choisir la case qui me convient le mieux.
Qu’importe, après tout ? Les mensonges ne mettent-ils pas finale-ment sur la voie de la vérité ? Et mes histoires, vraies ou fausses, ne tendent-elles pas toutes à la même fin, n’ont-elles pas le même sens ? Alors, qu’importe qu’elles soient vraies ou fausses si, dans les deux cas, elles sont significatives de ce que j’ai été et de ce que je suis. On voit parfois plus clair dans celui qui ment que dans celui qui dit vrai. La vé-rité, comme la lumière, aveugle. Le mensonge, au contraire, est un beau crépuscule, qui met chaque objet en valeur. Enfin, prenez-le comme vous voudrez, mais j’ai été nommé pape dans un camp de prisonniers.
Asseyez-vous, je vous en prie. Vous regardez cette pièce. Nue, c’est vrai, mais propre. Un Vermeer, sans meubles ni casseroles. Sans livres, non plus, j’ai cessé de lire depuis longtemps. Autrefois, ma mai-son était pleine de livres à moitié lus. C’est aussi dégoûtant que ces gens qui écornent un foie gras et font jeter le reste. D’ailleurs, je n’aime plus que les confessions, et les auteurs de confession écrivent surtout pour ne pas se confesser, pour ne rien dire de ce qu’ils savent. Quand ils prétendent passer aux aveux, c’est le moment de se méfier, on va maquiller le cadavre. Croyez-moi, je suis orfèvre. Alors, j’ai coupé court. Plus de livres, plus de vains objets non plus, le strict nécessaire, net et verni comme un cercueil. D’ailleurs, ces lits hollandais, si durs, avec des draps immaculés, on y meurt dans un linceul dé-jà, embaumés de pureté.
Vous êtes curieux de connaître mes aventures pontificales ? Rien que de banal, vous savez. Aurai-je la force de vous en parler ? Oui, il me semble que la fièvre diminue. Il y a si longtemps de cela. C’était en Afrique où, grâce à M. Rommel, la guerre flambait. Je n’y étais pas mê-lé, non, rassurez-vous. J’avais déjà coupé à celle d’Europe. Mobilisé bien sûr, mais je n’ai jamais vu le feu. Dans un sens, je le regrette. Peut-être cela aurait-il changé beaucoup de choses ? L’armée françai-se n’a pas eu besoin de moi sur le front. Elle m’a seulement demandé de participer à la retraite. J’ai retrouvé Paris ensuite, et les Allemands. J’ai été tenté par la Résistance dont on commençait à parler, à peu près au moment où j’ai découvert que j’étais patriote. Vous souriez ? Vous avez tort. Je fis ma découverte dans les couloirs du métro, au Châtelet. Un chien s’était égaré dans le labyrinthe. Grand, le poil raide, une oreille cassée, les yeux amusés, il gambadait, flairait les mollets qui passaient. J’aime les chiens d’une très vieille et très fidèle tendresse. Je les aime parce qu’ils pardonnent toujours. J’appelai ce-lui-ci qui hésita, visiblement conquis, l’arrière-train enthousiaste, à quelques mètres devant moi. A ce moment, un jeune soldat allemand qui marchait allégrement me dépassa. Arrivé devant le chien, il lui caressa la tête. Sans hésiter, l’animal lui emboîta le pas, avec le même enthou-siasme, et disparut avec lui. Au dépit, et à la sorte de fureur que je
sentis contre le soldat allemand, il me fallut bien reconnaître que ma réaction était patriotique. Si le chien avait suivi un civil français, je n’y aurais même pas pensé. J’imaginais au contraire ce sympathique animal devenu mascotte d’un régiment allemand et cela me mettait en fureur. Le test était donc convaincant.
Je gagnai la zone sud avec l’intention de me renseigner sur la résistance. Mais une fois rendu, et renseigné, j’hésitai, L’entreprise me paraissait un peu folle et, pour tout dire, romantique. Je crois sur-tout que l’action souterraine ne convenait ni à mon tempérament, ni à mon goût des sommets aérés. Il me semblait qu’on me demandait de faire de la tapisserie dans une cave, à longueur de jours et de nuits, en attendant que des brutes viennent m’y débusquer, défaire d’abord ma tapisserie et me traîner ensuite dans une autre cave pour m’y frapper jusqu’à la mort. J’admirais ceux qui se livraient à cet héroïsme des profondeurs, mais ne pouvais les imiter.
Je passai donc en Afrique du Nord avec la vague intention de re-joindre Londres. Mais, en Afrique, la situation n’était pas claire, les partis opposés me paraissaient avoir également raison et je m’abstins. Je vois à votre air que je passe bien vite, selon vous, sur ces détails qui ont du sens. Eh bien, disons que, vous ayant jugé sur votre vraie valeur, je les passe vite pour que vous les remarquiez mieux. Toujours est-il que je gagnai finalement la Tunisie où une tendre amie m’assurait du travail. Cette amie était une créature fort intelligente qui s’occupait de cinéma. Je la suivis à Tunis et je ne connus son vrai métier que les jours qui suivirent le débarquement des Alliés en Algé-rie. Elle fut arrêtée ce jour-là par les Allemands et moi aussi, mais sans l’avoir voulu. Je ne sais ce qu’elle devint. Quant à moi, on ne me fit aucun mal et je compris, après de fortes angoisses, qu’il s’agissait sur-tout d’une mesure de sûreté. Je fus interné près de Tripoli, dans un camp où l’on souffrait de soif et de dénuement plus que de mauvais traitements. Je ne vous en fais pas la description. Nous autres, en-fants du demi-siècle, n’avons pas besoin de dessin pour imaginer ces sortes d’endroits. Il y a cent cinquante ans, on s’attendrissait sur les lacs et les forêts. Aujourd’hui, nous avons le lyrisme cellulaire. Donc, je vous fais confiance. Vous n’ajouterez que quelques détails : la cha-leur, le soleil vertical, les mouches, le sable, l’absence d’eau.
Il y avait avec moi un jeune Français, qui avait la foi. Oui ! c’est un conte de fées, décidément. Le genre Duguesclin, si vous voulez. Il était passé de France en Espagne pour aller se battre. Le général catholique l’avait interné et d’avoir vu que, dans les camps franquistes, les pois chiches étaient, si j’ose dire, bénis par Rome, l’avait jeté dans une profonde tristesse. Ni le ciel d’Afrique, où il avait échoué ensuite, ni les loisirs du camp ne l’avaient tiré de cette tristesse. Mais ses ré-flexions, et aussi le soleil, l’avaient un peu sorti de son état normal. Un jour où, sous une tente ruisselante de plomb fondu, la dizaine d’hommes que nous étions haletaient parmi les mouches, il renouvela ses diatribes contre celui qu’il appelait le Romain. Il nous regardait d’un air égaré, avec sa barbe de plusieurs jours. Son torse nu était couvert de sueur, ses mains pianotaient sur le clavier visible des côtes. Il nous déclarait qu’il fallait un nouveau pape qui vécût parmi les mal-heureux, au lieu de prier sur un trône, et que le plus vite serait le mieux. Il nous fixait de ses yeux égarés en secouant la tête. « Oui, répétait-il, le plus vite possible ! » Puis il se calma d’un coup, et, d’une voix morne, dit qu’il fallait le choisir parmi nous, prendre un homme complet, avec ses défauts et ses vertus, et lui jurer obéissance, à la seule condition qu’il acceptât de maintenir vivante, en lui et chez les autres, la communauté de nos souffrances. « Qui d’entre nous, dit-il, a le plus de faiblesses ? » Par plaisanterie, je levai le doigt, et fus seul à le faire. « Bien, Jean-Baptiste fera l’affaire. » Non, il ne dit pas cela puisque j’avais alors un autre nom. Il déclara du moins que se dési-gner comme je l’avais fait supposait aussi la plus grande vertu et pro-posa de m’élire. Les autres acquiescèrent, par jeu, avec, cependant, une trace de gravité. La vérité est que Duguesclin nous avait impres-sionnés. Moi-même, il me semble bien que je ne riais pas tout à fait. Je trouvai d’abord que mon petit prophète avait raison et puis le soleil, les travaux épuisants, la bataille pour l’eau, bref, nous n’étions pas dans notre assiette. Toujours est-il que j’exerçai mon pontificat pendant plusieurs semaines, de plus en plus sérieusement.
En quoi consistait-il ? Ma foi, j’étais quelque chose comme chef de groupe ou secrétaire de cellule. Les autres, de toute manière, et même ceux qui n’avaient pas la foi, prirent l’habitude de m’obéir. Du-guesclin souffrait ; j’administrais sa souffrance. Je me suis aperçu alors qu’il n’était pas si facile qu’on le croyait d’être pape et je m’en suis encore souvenu, hier, après vous avoir fait tant de discours dédai-gneux sur les juges, nos frères. Le grand problème, dans-le camp, était la distribution d’eau. D’autres groupe s’étaient formés, politiques et confessionnels, et chacun favorisait ses camarades. Je fus donc amené à favoriser les miens, ce qui était déjà une petite concession. Même parmi nous, je ne pus maintenir une parfaite égalité. Selon l’état de mes camarades, ou les travaux qu’ils avaient à faire, j’avantageais tel ou tel. Ces distinctions mènent loin, vous pouvez m’en croire. Mais, dé-cidément, je suis fatigué et n’ai plus envie de penser à cette époque. Disons que j’ai bouclé la boucle le jour ou j’ai bu l’eau d’un camarade agonisant. Non, non, ce n’était pas Duguesclin, il était déjà mort, je crois, il se privait trop. Et puis, s’il avait été là, pour l’amour de lui, j’aurais résisté plus longtemps, car je l’aimais, oui, je l’aimais, il me semble du moins. Mais j’ai bu l’eau, cela est sûr, en me persuadant que les autres avaient besoin de moi, plus que de celui-ci qui allait mourir de toutes façons, et je devais me conserver à eux. C’est ainsi, cher, que naissent les empires et les églises, sous le soleil de la mort. Et pour corriger un peu mes discours d’hier, je vais vous dire la grande idée qui m’est venue en parlant de tout ceci dont je ne sais même plus si je l’ai vécu ou rêvé. Ma grande idée est qu’il faut pardonner au pape. D’abord, il en a plus besoin que personne. Ensuite, c’est la seule maniè-re de se mettre au-dessus de lui...
Oh ! Avez-vous bien fermé la porte ? Oui. Vérifiez, s’il vous plaît. Pardonnez-moi, j’ai le complexe du verrou. Au moment de m’endormir, je ne puis jamais savoir si j’ai poussé le verrou. Chaque soir, je dois me lever pour le vérifier. On n’est sûr de rien, je vous l’ai dit. Ne croyez pas que cette inquiétude du verrou soit chez moi une réaction de propriétaire apeuré. Autrefois, je ne fermais pas mon appartement à clé, ni ma voiture. Je ne serrais pas mon argent, je ne tenais pas à ce que je possédais. À vrai dire, j’avais un peu honte de posséder. Ne m’arrivait-il pas, dans mes discours mondains, de m’écrier avec conviction : « La propriété, messieurs, c’est le meurtre ! » N’ayant pas le coeur assez grand pour partager mes richesses avec un pauvre bien méritant, je les laissais à la disposition des voleurs éventuels, espérant ainsi corriger l’injustice par le hasard. Aujourd’hui, du reste, je ne possède rien. Je ne m’inquiète donc pas de ma sécurité, mais de moi-même et de ma présence d’esprit. Je tiens aussi à condamner la porte du petit univers bien clos dont je suis le roi, le pape et le juge.
À propos, voulez-vous ouvrir ce placard, s’il vous plaît. Ce tableau, oui, regardez-le. Ne le reconnaissez-vous pas ? Ce sont Les Juges intègres. Vous ne sursautez pas ? Votre culture aurait donc des trous ? Si vous lisiez pourtant les journaux, vous vous rappelleriez le vol, en 1934, à Gand, dans la cathédrale Saint-Bavon, d’un des panneaux du fameux retable de Van Eyck, l’Agneau Mystique ? Ce panneau s’appelait Les Juges intègres. Il représentait des juges à cheval venant adorer le saint animal. On l’a remplacé par une excellente copie, car l’original est demeuré introuvable. Eh bien, le voici. Non, je n’y suis pour rien. Un habitué de Mexico City, que vous avez aperçu l’autre soir, l’a vendu pour une bouteille au gorille, un soir d’ivresse. J’ai d’abord conseillé à notre ami de l’accrocher en bonne place et longtemps, pen-dant qu’on les recherchait dans le monde entier, nos juges dévots ont trôné à Mexico-City, au-dessus des ivrognes et des souteneurs. Puis le gorille, sur ma demande, l’a mis en dépôt ici. Il rechignait un peu à le faire, mais il a pris peur quand je lui ai expliqué l’affaire. Depuis, ces estimables magistrats font ma seule compagnie. Là-bas, au-dessus du comptoir, vous avez vu quel vide ils ont laissé.
Pourquoi je n’ai pas restitué le panneau ? Ah ! ah ! vous avez le ré-flexe policier, vous ! Eh bien, je vous répondrai comme je le ferais au magistrat instructeur, si seulement quelqu’un pouvait enfin s’aviser que ce tableau a échoué dans ma chambre. Premièrement, parce qu’il n’est pas à moi, mais au patron de Mexico-City qui le mérite bien autant que l’évêque de Gand. Deuxièmement, parce que parmi ceux qui défilent devant l’Agneau Mystique, personne ne saurait distinguer la copie de l’original et qu’en conséquence nul, par ma faute, n’est lésé. Troisiè-mement, parce que, de cette manière, je domine. De faux juges sont proposés à l’admiration du monde et je suis seul à connaître les vrais. Quatrièmement, parce que j’ai une chance, ainsi, d’être envoyé en pri-son, idée alléchante, d’une certaine manière. Cinquièmement, parce que ces juges vont au rendez-vous de l’Agneau, qu’il n’y a plus d’agneau, ni d’innocence, et qu’en conséquence, l’habile forban qui a volé le panneau était un instrument de la justice inconnue qu’il, convient de ne pas contrarier. Enfin, parce que de cette façon, nous sommes dans l’ordre. La justice étant définitivement séparée de l’innocence, celle-ci sur la croix, celle-là au placard, j’ai le champ libre pour travailler selon mes convictions. Je peux exercer avec bonne conscience la difficile pro-fession de juge-pénitent où je me suis établi après tant de déboires et de contradictions, et dont il est temps, puisque vous partez, que je vous dise enfin ce qu’elle est.
Permettez auparavant que je me redresse pour mieux respi-rer. Oh ! que je suis fatigué ! Mettez mes juges sous clé, merci. Ce métier de juge-pénitent, je l’exerce en ce moment. D’habitude, mes bureaux se trouvent à Mexico-City. Mais les grandes vocations se prolon-gent au delà du lieu de travail. Même au lit, même fiévreux, je fonc-tionne. Ce métier-là, d’ailleurs, on ne l’exerce pas, on le respire, à toute heure. Ne croyez pas en effet que, pendant cinq jours, je vous aie fait de si longs discours pour le seul plaisir. Non, j’ai assez parlé pour ne rien dire, autrefois. Maintenant mon discours est orienté. Il est orienté par l’idée, évidemment, de faire taire les rires, d’éviter per-sonnellement le jugement, bien qu’il n’y ait, en apparence, aucune issue. Le grand empêchement à y échapper n’est-il pas que nous sommes les premiers à nous condamner ? Il faut donc commencer par étendre la condamnation à tous, sans discrimination, afin de la délayer déjà.
Pas d’excuses, jamais, pour personne, voilà mon principe, au départ. Je nie la bonne intention, l’erreur estimable, le faux pas, la circonstan-ce atténuante. Chez moi, on ne bénit pas, on ne distribue pas d’absolution. On fait l’addition, simplement, et puis : « Ça fait tant. Vous êtes un pervers, un satyre, un mythomane, un pédéraste, un artiste, etc. » Comme ça. Aussi sec. En philosophie comme en politique, je suis donc pour toute théorie qui refuse l’innocence à l’homme et pour toute pratique qui le traite en coupable. Vous voyez en moi, très cher, un partisan éclairé de la servitude.
Sans elle, à vrai dire, il n’y a point de solution définitive. J’ai très vite compris cela. Autrefois, je n’avais que la liberté à la bouche. Je l’étendais au petit déjeuner sur mes tartines, je la mastiquais toute la journée, je portais dans le monde une haleine délicieusement rafraî-chie à la liberté. J’assenais ce maître mot à quiconque me contredisait, je l’avais mis au service de mes désirs et de ma puissance. Je le mur-murais au lit, dans l’oreille endormie de mes compagnes et il m’aidait à les planter là. Je le glissais... Allons, je m’excite et je perds la mesure. Après tout, il m’est arrivé de faire de la liberté un usage plus désinté-ressé et même, jugez de ma naïveté, de la défendre deux ou trois fois, sans aller sans doute jusqu’à mourir pour elle, mais en pre-nant quelques risques. Il faut me pardonner ces imprudences ; je ne savais pas ce que je faisais. Je ne savais pas que la liberté n’est pas une récompense, ni une décoration qu’on fête dans le champagne. Ni d’ailleurs un cadeau, une boîte de chatteries propres à vous donner des plaisirs de babines. Oh ! non, c’est une corvée, au contraire, et une course de fond, bien solitaire, bien exténuante. Pas de champagne, point d’amis qui lèvent leur verre en vous regardant avec tendresse. Seul dans une salle morose, seul dans le box, devant les juges, et seul pour décider, devant soi-même ou devant le jugement des autres. Au bout de toute liberté, il y a une sentence ; voilà pourquoi la liberté est trop lourde à porter, surtout lorsqu’on souffre de fièvre, ou qu’on a de la peine, ou qu’on n’aime personne.
Ah ! mon cher, pour qui est seul, sans dieu et sans maître, le poids des jours est terrible. Il faut donc se choisir un maître, Dieu n’étant plus à la mode. Ce mot d’ailleurs n’a plus de sens ; il ne vaut pas qu’on risque de choquer personne. Tenez, nos moralistes, si sérieux, aimant leur prochain et tout, rien ne les sépare, en somme, de l’état de chrétien, si ce n’est qu’ils ne prêchent pas dans les églises. Qu’est-ce qui les empêche, selon vous, de se convertir ? Le respect, peut-être, le respect des hommes, oui, le respect humain. Ils ne veulent pas faire scandale, ils gardent leurs sentiments pour eux. J’ai connu ainsi un romancier athée qui priait tous les soirs. Ça n’empêchait rien : qu’est-ce qu’il passait à Dieu dans ses livres ! Quelle dérouillée, comme dirait je ne sais plus qui ! Un militant libre penseur à qui je m’en ouvris, leva, sans mauvaise intention d’ailleurs, les bras au ciel : « Vous ne m’apprenez rien, soupirait cet apôtre, ils sont tous comme ça. » A l’en croire, quatre-vingts pour cent de nos écrivains, si seulement ils pou-vaient ne pas signer, écriraient et salueraient le nom de Dieu. Mais ils signent, selon lui, parce qu’ils s’aiment, et ils ne saluent rien du tout, parce qu’ils se détestent. Comme ils ne peuvent tout de même pas s’empêcher de juger, alors ils se rattrapent sur la morale. En somme, ils ont le satanisme vertueux. Drôle d’époque, vraiment ! Quoi d’étonnant à ce que les esprits soient troublés et qu’un de mes amis, athée lorsqu’il était un mari irréprochable, se soit converti en deve-nant adultère !
Ah ! les petits sournois, comédiens, hypocrites, si touchants avec ça ! Croyez-moi, ils en sont tous, même quand ils incendient le ciel. Qu’ils soient athées ou dévots, moscovites ou bostoniens, tous chré-tiens, de père en fils. Mais justement, il n’y a plus de père, plus de rè-gle ! On est libre, alors il faut se débrouiller et comme ils ne veulent surtout pas de la liberté, ni de ses sentences, ils prient qu’on leur don-ne sur les doigts, ils inventent de terribles règles, ils courent cons-truire des bûchers pour remplacer les églises. Des Savonarole, je vous dis. Mais ils ne croient qu’au péché, jamais à la grâce. Ils y pensent, bien sûr. La grâce, voilà ce qu’ils veulent, le oui, l’abandon, le bonheur d’être et qui sait, car ils sont sentimentaux aussi, les fiançailles, la jeune fille fraîche, l’homme droit, la musique. Moi, par exemple, qui ne suis pas sentimental, savez-vous ce dont j’ai rêvé : un amour complet de tout le coeur et le corps, jour et nuit, dans une étreinte incessante, jouissant et s’exaltant, et cela cinq années durant, et après quoi la mort. Hélas !
Alors, n’est-ce pas, faute de fiançailles ou de l’amour incessant, ce sera le mariage, brutal, avec la puissance et le fouet. L’essentiel est que tout devienne simple, comme pour l’enfant, que chaque acte soit commandé, que le bien et le mal soient désignés de façon arbitraire, donc évidente. Et moi, je suis d’accord, tout sicilien et javanais que je sois, avec ça pas chrétien pour un sou, bien que j’aie de l’amitié pour le premier d’entre eux. Mais sur les ponts de Paris, j’ai appris moi aussi que j’avais peur de la liberté. Vive donc le maître, quel qu’il soit, pour remplacer la loi du ciel. « Notre père qui êtes provisoirement ici... Nos guides, nos chefs délicieusement sévères, ô conducteurs cruels et bien-aimés... » Enfin, vous voyez, l’essentiel est de n’être plus libre et d’obéir, dans le repentir, à plus coquin que soi. Quand nous serons tous coupables, ce sera la démocratie. Sans compter, cher ami, qu’il faut se venger de devoir mourir seul. La mort est solitaire tandis que la servitude est collective. Les autres ont leur compte aussi, et en même temps que nous, voilà l’important. Tous réunis, enfin, mais à genoux, et la tête courbée.
N’est-il pas bon aussi bien de vivre à la ressemblance de la société et pour cela ne faut-il pas que la société me ressemble ? La menace, le déshonneur, la police sont les sacrements de cette ressemblance. Mé-prisé, traqué, contraint, je puis alors donner ma pleine mesure, jouir de ce que je suis, être naturel enfin. Voilà pourquoi, très cher, après avoir salué solennellement la liberté, je décidai en catimini qu’il fallait la remettre sans délai à n’importe qui. Et chaque fois que je le peux, je prêche dans mon église de Mexico-City, j’invite le bon peuple à se sou-mettre et à briguer humblement les conforts de la servitude, quitte à la présenter comme la vraie liberté.
Mais je ne suis pas fou, je me rends bien compte que l’esclavage n’est pas pour demain. Ce sera un des bienfaits de l’avenir, voilà tout. D’ici là, je dois m’arranger du présent et chercher une solution, au moins provisoire. Il m’a donc fallu trouver un autre moyen d’étendre le jugement à tout le monde pour le rendre plus léger à mes propres épaules. J’ai trouve ce moyen. Ouvrez un peu la fenêtre, je vous prie, il fait ici une chaleur extraordinaire. Pas trop, car j’ai froid aussi. Mon idée est à la fois simple et féconde. Comment mettre tout le monde dans le bain pour avoir le droit de se sécher soi-même au soleil ? Allais-je monter en chaire, comme beaucoup de mes illustres contemporains, et maudire l’humanité ? Très dangereux, ça ! Un jour, ou une nuit, le rire éclate sans crier gare. La sentence que vous portez sur les autres finit par vous revenir dans la figure, tout droit, et y pratique quelques dégâts. Alors ? dites-vous. Eh bien, voilà le coup de génie. J’ai découvert qu’en attendant la venue des maîtres et de leurs verges, nous devions, comme Copernic, inverser le raisonnement pour triompher. Puisqu’on ne pouvait condamner les autres sans aussitôt se juger, il fallait s’accabler soi-même pour avoir le droit de juger les au-tres. Puisque tout juge finit un jour en pénitent, il fallait prendre la route en sens inverse et faire métier de pénitent pour pouvoir finir en juge. Vous me suivez ? Bon. Mais pour être encore plus clair, je vais vous dire comment je travaille.
J’ai d’abord fermé mon cabinet d’avocat, quitté Paris, voyagé ; j’ai cherché à m’établir sous un autre nom dans quelque endroit où la prati-que ne me manquerait pas. Il y en a beaucoup dans le monde, mais le hasard, la commodité, l’ironie, et la nécessité aussi d’une certaine mortification, m’ont fait choisir une capitale d’eaux et de brumes, corsetée de canaux, particulièrement encombrée, et visitée par des hommes venus du monde entier. J’ai installé mon cabinet dans un bar du quar-tier des matelots. La clientèle des ports est diverse. Les pauvres ne vont pas dans les districts luxueux, tandis que les gens de qualité finissent toujours par échouer, une fois au moins, vous l’avez bien vu, dans les endroits mal famés. Je guette particulièrement le bourgeois, et le bourgeois qui s’égare ; c’est avec lui que je donne mon plein ren-dement. Je tire de lui, en virtuose, les accents les plus raffinés.
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Date de dernière mise à jour : Lundi 06 Février 2012