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Accueillir l'autre autrement

Accueillir l'autre.

hirsch-1.jpgProfesseur Emmanuel HIRSCH

Directeur de l’Espace éthique/AP-HP et du département de recherche en éthique, université Paris-Sud 11


Trop fréquemment, la tentation de qualifier le handicap disqualifie la personne handicapée. À vouloir penser le handicap on évolue bien vite dans une tentation de le comprendre, de l’analyser, de le ramener à des catégories susceptibles d’en maîtriser les singularités, de les circonscrire à l’état de maladies, de restreindre nos préoccupations à une prise en charge, une stratégie d’accompagnement fort éloignées de la sollicitude, du soin.

Ne conviendrait-il pas de risquer une autre approche, différente dans sa simplicité et ses évidences, dans son choix d’humaniser, la rendant possible, une relation davantage qu’un rapport ? Cette relation avec ce qui, bien que différent, ne saurait nous être indifférent, interroge en profondeur notre faculté de compréhension, de lucidité : l’attention dont nous sommes capables et responsables à l’égard de l’autre. Plus encore notre curiosité, notre souci de celle ou de celui qui a tant à transmettre et partager de ce qu’il est : à sa manière et à son rythme.

Autre que nous-mêmes et à la fois si proche, si présent, pour autant qu’on lui soit hospitalier, l’accueillant et l’entourant dans un « foyer de vie » qui nous devient commun. Autre, malgré, au-delà de son handicap et non du fait d’un handicap.

Du reste, qu’en est-il de cette différence plus apparente ou marquante que d’autres, touchant, avant tout, à nos systèmes de représentation et aux quelques conceptions de la condition humaine auxquelles on éprouve un tel besoin de se rattacher ? Ne nous est-il pas en fait plus semblable et présent dans son humanité et sa vérité profonde que tant d’autres qui nous indiffèrent ou suscitent l’hostilité ?

Ce rapport à ce qui nous est différent suscite plus que tout une mise en cause, en incertitude et donc en questionnement de ce qui nous confère en apparence le sentiment de sécurité des évidences immédiates. Se situer plutôt du côté de la normalité qu’être affecté par ce qui nous rendrait étrange, incertain et interdépendant, semble de nature à atténuer notre effroi, à nous prémunir de manière conjuratoire des vulnérabilités qui menaceraient notre autonomie, la cohérence d’une trajectoire de vie résolument idéalisée, car par nature insensible à la signification même d’une existence.

Nous refusons davantage notre exigence intérieure, notre appel à la découverte de ce que nous sommes, que la personne porteuse d’un handicap, en renonçant à la rencontrer là où elle nous convie, dans son univers aussi mystérieux et énigmatique soit-il.

L’exposition plus que la confrontation au handicap nous surprend, nous déplace, nous tourmente, nous saisit tant elle suscite une nécessaire capacité de réflexion, de retour sur et vers soi, d’accommodement, de responsabilité à la fois intime et juste. D’une justesse, d’une rigueur, d’une vérité qui excèdent la compassion, la non indifférence, voire la solidarité. Justesse et vertu de l’engagement qui incite à se demander non seulement quelle est notre position à l’égard de la personne handicapée, mais comment prendre et assumer une position au plus près d’elle, dès lors que l’on conçoit le sens et la portée d’une telle injonction. Sa cause est la nôtre : elle nous allie l’un à l’autre.

Cette injonction ne peut être circonscrite à sa seule dimension morale. Elle procède, certes, de valeurs qu’il conviendrait d’énoncer, mais davantage encore d’une intelligence des êtres, d’une perception, d’une reconnaissance profondes à la fois d’une attente et de la signification exceptionnelle de la réponse attendue.

Nous touchons là à l’intimité de la relation, ce qui la rend si délicate, précaire, fugitive, mais également subtile, essentielle : d’une dignité absolue. Sa rareté même constitue sa dignité.

La position de cette personne souvent entravée dans sa possibilité d’exprimer - selon les modes qui nous sont habituels - ce qu’elle recèle de richesse intérieure ainsi que son besoin d’existence et d’intense partage, tient pour beaucoup à l’espace qu’on lui confère auprès de nous, dans nos existences.

Qu’avons-nous à partager avec elle si l’on estime que rien ne nous est commun, que l’étrangeté de sa manière d’être la condamnerait à demeurer étrangère à ce que nous sommes ? Déplacée, imprévisible, en dehors des normes et déjà hors de notre temps, parce que vivant dans sa vie la dimension concrète d’un handicap, cette personne en deviendrait comme indifférente. Son existence ne nous importerait, ne nous concernerait pas.

Elle n’existerait pas, si ce n’est, à bas bruit, dans l’invisibilité et aux marges de la société, dans la réclusion, là où rien ne saurait déranger nos convenances et solliciter la moindre prévenance.

Faute d’une place parmi nous, la personne handicapée éprouve la condition d’une déportation aux confins de notre sensibilité humaine, de nos valeurs sociales, de notre bien commun. On lui refuse le droit d’exister alors que notre responsabilité doit viser, au contraire, à lui reconnaître une position d’exception au vif de nos préoccupations.

Certains l’ont compris et l’expriment à travers des initiatives qui surprennent, déroutent et fascinent, inventant et instaurant de nouveaux territoires du possible.

Il est, à l’écart des cheminements habituels et des considérations rarement discutées, des personnes qui adoptent pour nous, au nom de notre conscience collective, des positions de résistance : elles témoignent des valeurs les plus élevées de nos principes d’humanité. Familles et professionnels se retrouvent dans la proximité d’une implication exigeante au service de personnes dont l’existence même tient à la qualité et à la persistance de leurs engagements. Cette manière d’être et d’assumer nos solidarités humaines là où elles accèdent au degré supérieur de leurs significations.

Il nous faut inventer des possibles, renouer avec l’humanité, reconquérir des espaces de vie, édifier ensemble un avenir, susciter des relations, vivre la communauté d’un espoir, exiger de chacun d’entre nous la capacité et la subtilité d’une attention. Il nous faut défier les préventions et les peurs : elles font de ce qui semble nous être différent, ce qui nous devient étranger et indifférent.

Apprendre l’autre, le découvrir, le reconnaître dans sa vérité et sa dignité d’être, c’est aussi rendre possible la rencontre inattendue avec ce que nous sommes dans notre simplicité.


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Date de dernière mise à jour : Mardi 31 Janvier 2012