Le neuropsychiatre David Servan-Schreiber s’est éteint dimanche 24 juillet. C’est avec sa rigueur médicale, mais aussi une grande sérénité et beaucoup d’émotion qu’il abordait le thème de la mort dans le cadre de cet entretien inédit sur les expériences extraordinaires.

Stéphane Allix : Vous avez fait de l’accompagnement de fin de vie, qu’est-ce qui dans cette expérience vous a particulièrement marqué ?
David Servan-Schreiber : Ce qui est très frappant lorsque l’on travaille avec des gens qui s’approchent de la mort, c’est qu’il y a une intensité, une espèce de mystère profond qui s’installe dans ce moment-là. J’en ai été très frappé comme médecin ; plus on s’approche de la mort et plus on touche à quelque chose qui est de l’essence même de la vie, un peu comme la naissance. C’est une émotion presque religieuse, qui relève du sacré, que d’accompagner quelqu’un dans cette transition que tout le monde, chacun d’entre nous, connaitra au moment de la mort. On est en présence du mystère.
Dans ces moments très particuliers, on entend parler d’expériences de conscience accrue au moment du décès, où les personnes en fin de vie disent percevoir des êtres, ou des paysages que les autres personnes présentes dans la pièce ne voient pas. Est ce que vous y avez déjà été confronté ?
Oui, cette expérience de conscience différente à l’approche de la mort, qui permettrait de voir des choses que les autres gens dans la pièce ne voient pas, est quelque chose de relativement fréquent. J’y ai été confronté, comme je pense tout médecin… Les gens nous décrivent la présence de personnes décédées, de proches, comme s’ils venaient les chercher. Elles ont le sentiment qu’il y a d’autres êtres, d’autres énergies dans la pièce. En tant que psychiatre, on traite systématiquement ces expériences comme des hallucinations. Ce qui me paraît évident, c’est qu’il faut les respecter en tant qu’expérience et ne pas nécessairement les juger comme une hallucination quand elles donnent du sens à ce que vit la personne. Moi je les respecte pour ce qu’elles sont, si ça les aide à faire cette dernière grande transition vers le mystère…
Le mot « hallucination » implique un type de réponse qui a tendance à nier la force de l’expérience.
Absolument. Dans notre langage « hallucination » veut dire « pathologique », déconnexion d’avec la réalité, donc nécessité de traiter ce phénomène pour l’éliminer. Pourtant, j’ai vu souvent qu’à l’approche de la mort ces phénomènes de la conscience étaient utiles à la personne, un peu comme dans une expérience hallucinogène très encadrée par des praticiens, souvent traditionnels, sachant utiliser ces expériences pour en faire quelque chose de thérapeutique – ce que tout le monde ne sait pas faire. N’importe quelle personne qui prend du LSD, du peyotl ou de l’ayahuasca ne va pas nécessairement en faire une expérience thérapeutique. Pour beaucoup, c’est même dangereux de le faire n’importe comment. Mais il est clair qu’il y a des traditions qui ont appris à encadrer ces états pour en faire des expériences thérapeutiques. A l’approche de la mort, j’ai effectivement vu souvent que ces « hallucinations » étaient thérapeutiques au sens où elles permettaient à la personne de se sentir mieux accompagnée, reçue, attendue, et de faire la transition vers cette étape ultime dans une plus grande paix. Or, à quoi sert la psychothérapie si ce n’est apporter plus de paix ?
On parle également de ces expériences de contact spontané après un décès. Des gens qui viennent de perdre un proche disent percevoir un message ou une présence. Comment travailler en tant que thérapeute avec eux ?
Il est une règle fondamentale de la psychiatrie : un phénomène de conscience, un phénomène émotionnel n’est pathologique que s’il interfère avec la capacité de la personne à fonctionner, c’est-à-dire, comme disait Freud, à mieux aimer ou à mieux travailler. Si vous avez des images ou la présence de personnes décédées qui vous gênent, vous font peur, vous déconcentrent, vous empêchent de nouer des relations utiles dans votre vie de tous les jours, par exemple de vous marier à nouveau après le décès d’un proche, de vous consacrer, après le décès d’un enfant, à ceux qui restent etc., alors nous considérerons en psychiatrie que c’est pathologique et que ça nécessite un traitement. Quand au contraire, ça vous permet de fonctionner mieux, c’est à dire de mieux aimer, de mieux travailler, ce n’est pas pathologique et ça ne nécessite pas de traitement. On voit effectivement parfois dans les étapes du deuil, des personnes qui nous disent sentir la présence du défunt. Sentir physiquement, parfois avoir des images de sa présence dans la pièce ou dans la maison, parfois entendre sa voix, parfois avoir le sentiment d’entrer en communication… Si ça les empêche d’aimer et de travailler, c’est de la folie et il faut le soigner. Si ça les aide à s’habituer à la perte immense qu’ils ont eue et qu’au contraire ça leur permet d’avoir une certaine paix, alors c’est une aide thérapeutique. Quelque chose qui les fait grandir et devenir des humains plus compétents, il ne faut évidemment pas l’éliminer. Je les accueille pour ce qu’elles sont si elles m’aident dans mon rôle de soignant. Je m’en sers comme thérapeute sans poser la question de savoir si c’est une réalité. Si ça ne les aide pas, j’essaie de les faire disparaître avec des médicaments.
Pensez-vous qu’il y ait une évolution du personnel soignant à l’égard de toutes ces expériences ?
Oui, mais elle est lente. Beaucoup de mes confrères et consoeurs dans le monde médical considèrent ces expériences comme des phénomènes anormaux, des manifestations d’un cerveau malade, qu’il faut donc éliminer le plus rapidement possible avec des médicaments. Ils n’essayent pas de savoir si elles aident ou non le patient dans ce qu’il ou elle est en train de vivre. C’est encore trop fréquent. Mais un certain nombre d’entre nous commence simplement à se poser la question de savoir si ces expériences inhabituelles aident la personne à vivre mieux. Et si c’est le cas, pourquoi les faire disparaître avec un médicament ?
Lorsque des personnes en deuil sont en attente de « signes » de leur proche décédé, elles peuvent être tentées d’aller consulter des médiums ?
J’ai clairement vu dans ma pratique les personnes pour qui c’était quelque chose d’aidant, qui leur permettait d’acquérir une certaine paix, par rapport au départ d’un proche. Mais il y en a d’autres qui s’enferment dedans, que ça déconnecte de la vie, qui ne vivent plus que dans la relation au défunt à travers le médium.
Dans le rapport que vous avez eu avec la mort, quelles ont été les questions les plus difficiles ?
A 31 ans, j’ai découvert que j’avais un cancer au cerveau. Dans les jours et les semaines qui ont suivi, je me suis tout d’un coup retrouvé con fronté avec la possibilité d’avoir une vie très, très écourtée… Mon immense surprise dans ce domaine, pour moi qui était totalement agnostique, a été de découvrir à quel point cela m’a branché sur l’essentiel. Quelles étaient les relations importantes dans ma vie ? Quel était le travail auquel je voulais me consacrer ? Qu’est-ce qui apportait le plus de sens chaque jour et sur la durée? J’ai découvert l’importance extraordinaire qu’avaient pour moi le lien affectif et l’amour par rapport à des objectifs comme la réussite matérielle, la gloire etc. C’est une expérience qui m’a fait grandir. C’est un peu présomptueux de dire ça de moi, mais c’est comme ça que je l’ai vécu. Je suis devenu un humain plus complet grâce à ma confrontation avec la peur de mourir jeune. Et heureusement qu’il y a un coté un peu positif dans ces expériences, qui restent quand même très difficiles !
Est-ce que la question d’une vie après la mort est prépondérante pour répondre à la peur de la mort ?
La question d’une vie après revient souvent. Je sais comment j’y ai répondu pour moi même, je sais comment j’y réponds avec les patients que j’accompagne. Si qui que ce soit nous dit qu’il sait ce qui se passe après la mort, forcément c’est de la poudre de perlimpinpin, personne ne sait. En revanche, quand on nous dit qu’après la mort, il n’y a rien, en nous présentant ça comme une certitude absolue, c’est tout autant farfelu. Il y a beaucoup plus d’êtres humains sur la planète qui ont une conscience aiguë et une conviction profonde qu’il se passe quelque chose après la mort, que d’êtres humains qui pensent qu’il n’y a absolument rien. Il n’y a pas d’expérience scientifique qui prouve l’une ou l’autre des hypothèses. Personnellement je considère qu’il est approprié de garder une attitude de respect du mystère. Qu’étions-nous avant la naissance ? De l’énergie potentielle. Après la mort nous retournons à cet état d’énergie potentielle, un cycle s’est complété. Qu’est-ce que ça veut dire ? Je ne sais pas, ça reste de l’ordre du possible qu’il y ait quelque chose après la mort dont on puisse être conscient, c’est possible, je ne sais pas…
Devant un patient qui va mourir – comme ce Denis dont vous parliez dans Anticancer – qui est en colère, vous faites quoi ?
Avec ce patient, ce fut une expérience très bouleversante. J’étais jeune médecin lorsqu’est venu me voir un autre médecin d’à peu près mon âge. Il avait un lymphome très grave, il allait mourir. Il a voulu parler de sa colère et de son anxiété avec moi. J’y étais particulièrement disposé puisque moi-même j’avais eu cette expérience. A un moment donné, il a trouvé une paix profonde en prenant conscience que tout le monde allait mourir aussi, qu’il n’était pas le seul, que ce n’était pas profondément injuste. Ce qui était très injuste était de mourir aussi jeune, mais finalement il faisait partie du flot de l’humanité, il n’avait pas perdu sa carte de membre. Nous allons tous arriver à cette étape ultime de la vie, lui y est arrivé plus tôt. Le fait qu’il trouve une certaine paix dans cette réalisation m’a beaucoup aidé moi aussi à trouver la paix, car je ne sais pas combien de temps je vais vivre. Je vis avec une maladie avec laquelle je ne devrais plus être encore en vie aujourd’hui. Il a donc fallu que je me pose ces questions, et Denis m’y a aidé. Par ailleurs, il avait eu peur de la mort d’une façon assez abstraite, peur de disparaître, mais après un rêve particulièrement frappant, il s’est rendu compte qu’il n’y avait pas que ça dans la mort, il y avait aussi un moment physique, une transition qui pouvait être extrêmement douloureuse. On a commencé à regarder ensemble la littérature scientifique qui existe sur l’expérience physique de la mort. Que se passe-t-il physiologiquement quand on meurt ? On s’est aperçu, dans ce qu’on a pu trouver, que ça ne semble pas être une expérience douloureuse, en soi. La maladie qui mène à la mort peut être douloureuse. Mais pas la mort en soi. Nous avons tous les deux trouvé beaucoup d’apaisement dans cette idée. Et puis enfin, nous nous sommes penchés sur les expériences de mort imminente ; à lui comme à moi, certains patients en avaient beaucoup parlé. J’avais été très frappé, comme médecin, du nombre incroyable de gens à qui je n’avais jamais rien demandé et qui me parlaient spontanément de ces expériences. Ils décrivaient tous la même chose. On avait l’impression qu’ils s’étaient passés le mot. Ensuite, je me suis rendu compte que ces descriptions existent depuis l’antiquité, dans toutes les cultures. Ça semble être une expérience humaine universelle avec des archétypes similaires : toujours cette lumière blanche, remplie d’amour, la présence de personnes du passé qu’on a aimé et qui viennent nous accueillir, qui nous parlent. Avec Denis, nous avons commencé à lire ensemble sur ces expériences de mort imminente – une littérature que je ne connaissais pas du tout – et ça nous a ouvert sur la possibilité du mystère ; peut être, peut être qu’il y a quelque chose. On ne sait pas. Ce n’est pas plus rationnel de dire : « il y a rien après la mort » que de dire : « il y a quelque chose après la mort ». Et comme on a toutes ces expériences racontées par des gens qui sont cliniquement morts, physiquement morts, et qui rapportent des choses étonnantes, consistantes, je dirais que scientifiquement la balance penche peut être plutôt du coté de la probabilité qu’il y ait quelque chose, que de l’autre.
Vous voulez aborder le départ de Denis ? Quelque chose d’important s’est passé je crois ?
On se voyait une fois par semaine, on a vécu des choses ensemble, on a pleuré ensemble, on a grandi ensemble. A la fin, il avait développé une perspective que je trouvais très belle et qui m’aidait formidablement : celle de se dire qu’un jour, quand il disparaîtrait, quelque chose de lui resterait. Comme médecin, il avait eu la chance de soigner beaucoup de gens, de sauver des enfants, des grands-parents, d’apporter du réconfort à beaucoup, à un mari qui perdait sa femme etc. Et il a un jour compris que quoi qu’il arrive, même si il allait physiquement disparaître, quelque chose de ce qu’il avait été continuerait de vivre dans le coeur de toutes ces personnes qu’il avait touchées. Alors il m’a dit : « Quand je serai parti, si un jour vous sentez la chaleur du soleil sur votre peau dans la matinée d’automne et une brise qui vient vous caresser, dites-vous que c’est moi qui suis venu vous saluer ». (Très ému) Et un matin, je suis arrivé à l’hôpital, il y avait un mot sur mon bureau avec l’euphémisme américain pour dire qu’un patient est mort : « Denis untel a cessé de respirer ». Et je me suis demandé ce matin-là si en fait il ne venait pas tout juste de commencer…
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Depuis 1985, Kenneth Ring s'intéresse aux expériences de mort imminente. C'est l’un des pionniers de la recherche sur les EMI. Comment est naît son intérêt pour ces expériences ? Que lui ont appris ses nombreuses années de recherche et quel regard porte-t-il aujourd’hui sur la mort ? Kenneth Ring se confie.

Kenneth Ring, Ph.D, est professeur émérite de psychologie à l’Université du Connecticut, co-fondateur et ancien Président de IANDS – International Association of Near-Death Studies. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur les expériences de mort imminente dont « En route vers Oméga » récemment réédité par les Editions Alphée Jean-Paul Bertrand, ou « Lessons from the Light » co-écrit avec Evelyn Elsaesser-Valarino. Ken Ring a dirigé différentes études sur un grand nombre d’individus ayant eu des expériences de mort imminente, EMI. (NDE en anglais) et est considéré aujourd’hui comme un pionnier dans la recherche sur ce sujet. Depuis plusieurs années, il refuse systématiquement de s’exprimer sur le sujet de EMI.
Pourquoi ne voulez-vous plus parler publiquement des EMI ?
O n me voit toujours comme le Ken Ring de 1985, comme s’il ne m’était rien arrivé durant les 25 dernières années de ma vie. Pourtant, je ne suis pas le même, mes intérêts ne sont pas les mêmes. Lorsque j’ai commencé mes recherches, nous étions très peu nombreux. Je passais pour l’un des plus grands spécialistes en EMI ; je répondais alors qu’il est facile d’avoir une telle étiquette lorsqu’il n’y a pas plus de trois personnes dans le monde pour traiter d’un tel sujet. Vers la fin de mon travail dans ce domaine, de nombreuses personnes travaillaient dessus, des recherches très populaires avaient lieu dans le monde entier et les EMI étaient connues de beaucoup de monde. C’est alors que je me suis dis : la machine est en route, ils sont nombreux à la faire fonctionner et à en prendre soin, je n’ai pas à continuer à faire la même chose. Il faut des idées neuves, des gens ayant d’autres points de vue. Je me suis senti tout à fait à l’aise en quittant la recherche sur les EMI : je savais que je ne l’abandonnais pas à son sort. D’autres la prenaient en charge et elle n’avait jamais été aussi bien entourée. Je n’étais plus indispensable et je pouvais me tourner vers d’autres activités, comme aller voir des concerts !
Vous aviez terminé votre travail ?
Oui. J’ai eu l’impression, c’est étrange à dire, d’avoir été libéré de ma tâche. Je ne veux pas être trop mystique mais lorsque j’ai commencé à faire ce travail, j’ai eu la sensation d’avoir été guidé vers lui ; j’ai été aidé, je bénéficiais de l’aide d’autres sources. C’était comme si j’avais un contrat sacré avec la lumière ; je travaillais pour la lumière, si j’ose dire. Vers la fin, je me suis senti déchargé : on me libérait. Une accolade divine en quelque sorte : que ta vie soit belle, tu as fait ta part. Je plaisante un peu, mais je sentais que ma tâche était finie : j’avais écrit ce que j’avais à dire. Avec mon livre Lessons from the Light, j’écrivais un récapitulatif final de ce que j’avais appris et de ce que les gens pouvaient apprendre des EMI. Une fois ce livre terminé, ma tâche touchait à sa fin. Voilà tout. C’est aussi simple que ça.
Pouvons-nous parler de ce que vous avez appris de tout cela ?
J’ai appris ce que tout un chacun apprend en étudiant ce sujet. Que la chose la plus essentielle dans la vie, c’est l’amour et agir avec générosité et gentillesse envers toute forme de vie. L’amour est plus important que tout au monde. La deuxième chose étant que la mort n’existe pas. La mort est quelque chose que l’on voit uniquement de l’extérieur. Elle parait horrible lorsque vous la regardez de l’extérieur, surtout si la personne en train de mourir souffre et qu’elle est intubée de toutes parts, mais vu de l’intérieur la mort est tout autre chose. D’un point de vue interne, elle n’existe pas. J’ai pensé qu’il était important que les gens sachent que la mort prenait l’apparence d’une bien-aimée pour le mourant. La lumière, la paix, l’amour immense, la connaissance qui se déverse dans la personne. J’ai voulu faire connaître ce point de vue particulier. Voilà donc les deux choses que j’ai apprises. Et aussi qu’il n’y a aucune raison d’avoir peur de quelque chose qui n’existe pas. C’est comme si vous multipliez un chiffre par zéro. L’importance de l’amour. Ceux qui vivent des EMI changent de valeurs et n’ont plus les mêmes priorités. Ce sont des petites entités de lumière qui absorbent la lumière qu’elles reçoivent, l’emportent et l’expriment dans leur quotidien. Il me semble que c’était ce que les gens devaient retenir et c’est cela que je suggérais dans mon livre Lessons from the Light : nous pouvons apprendre des EMI sans pour autant en avoir vécues soi-même. Nous pouvons apprendre par osmose, en écoutant ceux qui en ont vécues et ce qu’ils en ont retenu. C’est pour cela que j’appelle l’EMI un virus bénin. En vous exposant à elle, vous pouvez l’attraper. Vous pouvez refléter ce que vous avez appris d’elle dans votre propre vie. Une fois cela exprimé dans mon livre, j’ai su que c’était tout ce que j’avais à dire et que c’était ce qu’il y avait de plus important.
A propos de ce que vous disiez sur les changements que subissent ceux qui vivent des EMI... ces changements affectent-ils les personnes qui travaillent sur les EMI également ?
Raymond Moody a écrit sur les changements que les EMI provoquaient chez les chercheurs qui les étudiaient. Ma propre expérience en est un exemple assez typique. Tout comme les gens qui s’exposent aux enseignements des EMI peuvent changer, mon contact avec ceux qui avaient vécu des EMI était si profond que j’ai pu intérioriser et absorber beaucoup de leurs points de vue. Jusqu’à un certain point, ils m’ont affecté et infecté aussi. Je ne pense pas être le seul. Mais c’est assez rare d’avoir l’opportunité de parler à autant de personnes ayant vécu cette expérience, des centaines et des centaines de personnes… Vous ne pouvez faire autant de rencontres de ce type sans être infecté par elles, sans intérioriser quelque chose de leur point de vue. Je n’ai pas vécu d’EMI, excepté indirectement et des centaines de fois. Et cela m’a affecté. Je partage beaucoup des valeurs et de l’approche de la vie qu’ont ceux qui ont vécu une EMI.
Est-ce quelque chose dont tout le monde peut bénéficier ?
Je pense que toute personne portant un intérêt aux EMI ou à des expériences similaires peut apprendre d’elles et en bénéficier. Il suffit d’être assez ouvert pour s’exposer aux leçons qu’elles comportent. Les EMI sont à peu de choses près les mêmes de par le monde et de par les civilisations, tout particulièrement dans le monde occidental, et elles ont déjà enseigné beaucoup de choses à beaucoup de personnes. Alors oui, la richesse des EMI ne devrait pas profiter seulement à ceux qui les vivent mais devrait être accessible à tous. Il faudrait démocratiser les EMI et rendre ce qu’elles ont à offrir disponible pour tous. C’est ce que j’ai essayé de faire avec mon livre et je pense que c’est ce que font tous ces gens qui écrivent des livres ou des articles ou qui font des films sur elles. Susciter l’intérêt des gens.
Lorsque j’enseignais – j’ai longtemps enseigné à l’Université du Connecticut, un cours sur les EMI – je tenais tout d’abord à inviter les étudiants à prendre cette expérience en considération, à y réfléchir et à en faire ce qu’ils voulaient. Ce qu’ils en pensaient m’importait peu, je voulais juste qu’ils sachent qu’elles existaient. Je pense que c’est ce à quoi aspirent les chercheurs : ils veulent offrir cette expérience à ceux qui peuvent y trouver un intérêt pour qu’ils en fassent ce qu’ils veulent, tout en sachant qu’ils en retireront quelque chose car elle a beaucoup de belles choses à enseigner.
Il s’agit d’une expérience très personnelle, intime, et elle nous pousse à utiliser des termes habituellement réservés à la religion ou aux croyances spirituelles. Les personnes qui n’ont pas vécu ce genre d’expériences peuvent trouver difficile de les assimiler, d’être ouvertes à l’amour et à cette terminologie particulière.
Oui et non. Je me souviens des paroles d’une des personnes qui avait vécu une EMI ; son expérience et ses paroles étaient fortes et profondes. Il disait que les mots pour décrire cette expérience n’avaient pas encore été créés mais que le ressenti avait toujours été là. Une personne ayant vécue une EMI ne communique pas avec des mots, mais avec quelque chose d’impalpable. Lorsqu’en présence d’une telle personne, quelque chose de non-verbal est communiqué. Il me semble primordial, pour ceux qui veulent apprendre de ce genre d’expérience, de rentrer en contact avec ces personnes, que ce soit face à face ou par le biais de documentaires.
Je suis touché par ce que vous dites. Il me semble que c’est cela qui importe. Nous ne sommes pas là pour disséquer...
Tout à fait ! Comme vous le disiez, de nombreuses interprétations peuvent être formulées. L’important, c’est ce que nous pouvons en apprendre, la valeur pratique des EMI. J’essaie d’aider les personnes qui en ont subi à assimiler ou intégrer leur expérience, afin qu’elles soient plus heureuses dans leur vie. Elles diffusent plus volontiers les enseignements qu’elles en ont retirés, et avec plus d’aisance, si elles n’ont pas à gérer leurs propres problèmes psychologiques et l’attitude de la société à leur égard, etc.
Voilà toute la difficulté. Il y a deux jours, j’ai été interviewé par une radio française pour parler de ces expériences ; vers la fin de l’entretien, le présentateur a dit quelque chose comme : « Mais tout ça n’est qu’une réaction physiologique du cerveau » ! J’aimerais faire évoluer le débat de cette forme de questionnement à une écoute de ceux qui ont vécu l’expérience, de ce qu’ils ont à dire. La première réaction des gens avec lesquels on parle est de croire qu’il s’agit d’une manifestation cérébrale générant illusions ou hallucinations – pour eux, il devient donc inutile d’écouter ces personnes car ce qu’elles ont à dire n’a plus aucune importance. J’aimerais trouver un moyen de dire : commencez par écouter. Ecoutez.
Je trouve cela important, parce que la discussion autour de ce qui cause les EMI continuera aussi longtemps que ces expériences susciteront un intérêt. Il y aura toujours des sceptiques, des gens au point de vue matérialiste et cartésien qui voudront « expliquer » l’expérience. Et puis il y aura toujours des gens ouverts. Je pense que vous devriez vous adresser à ces gens-là, ceux qui sont assez ouverts pour considérer ces expériences, quelle qu’en soit leur cause. Nous ne saurons probablement jamais les véritables causes de ces expériences, mais nous pourrons toujours en apprendre quelque chose. Je ne veux pas dire que vous devriez pour autant rejeter les matérialistes et leurs opinions, car eux aussi pourraient être touchés, mais je pense qu’il suffit d’offrir aux gens ce que ces expériences ont à offrir : exposez ces personnes aux EMI, laissez-les libres d’en penser ce qu’elles veulent, et un nombre important d’entre elles seront persuadées que ces expériences peuvent leur enseigner quelque chose de précieux. Ce fut mon expérience en plus de vingt ans de recherche, et je crois que c’est l’expérience de la plupart des gens qui étudient ce sujet. Il y aura toujours des sceptiques et il y aura toujours des gens ouverts. Dans mes cours, je ne faisais l’apologie d’aucun point de vue spécifique et je n’affirmais rien, je me contentais de dire : prenez cette expérience. Les gens qui s’ouvrent à elles seront littéralement bouleversés et profondément affectés — ceux qui les rejettent y perdront. Vous ne pouvez pas convertir tout le monde. Et il ne s’agit d’ailleurs pas de conversion, il s’agit d’acquérir la sympathie active des gens pour ces expériences, leur ouverture à elles. C’est tout ce que vous pouvez faire : présenter la substance. Certains la boiront comme du petit lait, d’autres la dédaigneront. Je ne m’inquiéterais pas de ceux-là si j’étais vous.
Pensez-vous que ce que vous êtes aujourd’hui soit très influencé par votre travail sur les EMI ?
Il n’y aucun doute là-dessus. J’ai 74 ans. En tout et pour tout, et par intermittence, j’ai consacré un tiers de ma vie à la recherche sur les EMI. Ce fut le travail le plus important de ma vie. Lorsque je regarde en arrière, j’ai la certitude que c’était la mission de ma vie, et elle a eu beaucoup d’impact sur moi. Et je ne parle pas seulement de la recherche elle-même. De nombreuses personnes que j’ai interviewées sont devenues mes amis. Je ne les ai pas uniquement interviewées, pris des notes, écrit des livres… Je suis resté lié à elles et je reste lié à un certain nombre d’entre elles. Je continue à apprendre de ces personnes et à les admirer et à être touché par elles. Une fois de temps en temps — même si cela fait 10 ans que je ne travaille plus dans ce domaine — il m’arrive de rencontrer quelqu’un qui, par hasard, a vécu ce genre d’expérience. Nous en parlons et je ressens les mêmes choses que lorsque je travaillais activement à cette recherche. Il est bénéfique de se faire rappeler les leçons si souvent entendues — c’est une expérience qui peut se renouveler sans cesse. Je suis reconnaissant d’avoir la chance, le privilège, et même l’honneur de faire ce genre de travail, qui a beaucoup compté pour moi et qui compte toujours beaucoup.
Que faites-vous aujourd’hui ? Sur quoi travaillez-vous ?
(Rire)… Je ris parce que je suis tenté de dire, qu’au lieu de travailler sur les expériences de mort imminente, je travaille sur les expériences de mort tout court. Je suis très intéressé par la situation en Israël et en Palestine. Je suis allé en Palestine, en Cisjordanie, et je sympathise avec ce que vivent les Palestiniens. Je suis en train d’écrire un livre sur la vie contemporaine des Palestiniens. C’est un monde totalement différent. Qui aurait pu penser qu’à 74 ans je devienne un activiste palestinien ? Je ne me suis jamais vraiment intéressé à la politique, ni au Moyen-Orient… Cela m’a pris assez soudainement. Vous savez, on ne sait jamais ce que la vie nous réserve. Cela peut prendre la forme de quelque chose de totalement inattendu. Je ne sais pas si cela a un quelconque rapport avec les EMI, je ne le pense pas, mais cela fait longtemps que je porte un intérêt soutenu à l’injustice et à la souffrance. Un des points communs pourrait bien être le fait que je me suis toujours intéressé aux personnes différentes de moi, celles qui ont vécu des expériences différentes des miennes. Je n’ai jamais eu d’EMI ou de rencontres extra-terrestre, et pourtant je m’intéresse à ces choses. Je m’intéresse aux gens qui ont été catalogués comme malades, qui ont été rejetés ou méprisés à cause de ce qu’ils sont, ou des expériences qu’ils ont pu avoir, ou encore de leur place dans la société. Et je pense que les palestiniens sont victimes de cela — ils ont tant souffert, ils ont été sous occupation plus longtemps que quiconque. J’ai beau être juif, lorsque j’étais là-bas, en Cisjordanie, et que j’ai pu parler aux palestiniens, j’ai ressenti une grande compassion à leur égard. Leur souffrance m’a ému, comme s’il s’agissait de mon peuple, alors que je ne suis bien évidemment pas palestinien. Je me suis senti chez moi là-bas, et je suis profondément impliqué dans ce travail. Voilà où j’en suis aujourd’hui… C’est très différent de ce que j’étais en 1985.
Qu’est-ce qui fut à l’origine de votre intérêt pour les EMI ?
(Rire) Je peux vous le dire maintenant : c’était une prise de LSD par inadvertance. Quelqu’un m’a donné du LSD sans me dire ce que c’était, et ce fut une grande expérience pour moi. Avant cela, je ne m’intéressais absolument pas à la mort ou à ce qui venait après la mort, ou quoique ce soit qui s’y rattachait. Je m’intéressais à ce qui m’arrivait personnellement et à mes propres expériences. Lorsque j’ai lu le livre de Raymond Moody en 1976 — ce n’était pas encore un best-seller — et que j’ai pour la première fois entendu parler de ces soi-disant NDE, comme il les appelait, j’ai pu constater qu’il y avait des similarités entre ma propre expérience et ce que ces gens avaient vécu. Je n’allais pas continuer à prendre des drogues pour le restant de mes jours ! Alors, je me suis dit qu’en tant que chercheur, je pouvais choisir de baser mes recherches là-dessus ; je pourrais ainsi mieux comprendre ce qui m’était arrivé. J’avais donc un intérêt tout personnel pour me documenter sur ces expériences. Par la suite, je me suis réellement intéressé aux EMI pour elles-mêmes. J’en ai oublié ce qui avait été à l’origine de mon intérêt pour elles car ce n’était plus ce qui maintenait cet intérêt en vie. Mais voilà ce qui a motivé ma recherche au départ.
Retournons un peu en arrière : pour vous, qu’est-ce qui relie vos recherches d’avant sur les EMI et votre activisme palestinien d’aujourd’hui ? Y a-t-il un lien ?
S’il y a un lien, et je ne suis pas certain que ce soit le cas, il est en rapport avec les gens qui souffrent injustement. De nombreuses personnes ayant fait une EMI sont tournées en dérision par des membres de la société. Elles sont incomprises ou diagnostiquées comme malades par des médecins, du moins était-ce le cas auparavant. Je compatissais avec elles car elles étaient en quelque sorte exclues. Incomprises. Et, c’est moins le cas aujourd’hui qu’à une époque, mais c’est indéniablement toujours le cas : les palestiniens sont également incompris et ne sont pas respectés. Tant d’occidentaux ont une attitude négative envers les musulmans. C’était quelque chose qui m’interpelait vraiment. J’ai ressenti beaucoup de sympathie pour ces gens. J’ai eu envie d’essayer de les aider. Ceci n’est pas pertinent par rapport à mon travail sur les EMI, mais je sais ce que j’ai ressenti quand j’ai appris leur situation et que j’ai commencé à lire des livres sur le sujet. Je me suis dit : je suis en premier lieu Juif et les Juifs font d’horribles choses aux palestiniens. Comment peuvent-ils en arriver là ? Comment peuvent-ils faire ça après tout ce qu’ils ont eux-mêmes subi ? Et puis j’ai appris que le soutien financier d’Israël provenait majoritairement des Etats-Unis. Je suis Américain et Juif. J’ai pensé qu’il fallait que je fasse quelque chose. Nous nous méprenons sur la situation. J’ai voulu faire amende honorable. Je sais que beaucoup d’autres juifs pensent la même chose : ce qui se passe est injuste et il ne devrait pas en être ainsi. Dès que j’ai ressenti cela, j’ai voulu m’impliquer, j’ai voulu essayer de faire quelque chose, j’ai voulu rencontrer ces gens et écrire un livre sur eux. Je suis écrivain. Je ne vais pas aller au front ou me mettre en travers de la route d’un bulldozer, mais je peux écrire sur ces gens et apprendre à les connaître. C’est ce que je tente de faire dans le livre que je suis en train d’écrire et qui sera publié l’an prochain. C’est le seul lien que je vois.
Vous semblez être un homme de caractère...
Je suis un phénomène (rire) mais je ne sais pas si je suis un homme de caractère.
Vous décidez de ne plus travailler sur les EMI et...
Voilà ce qu’il en est. Je préfère éviter les généralités mais, en gros, je n’en ai rien à faire de ce que les gens pensent de mon travail. Lorsque jeune professeur, j’étais très populaire en tant que psychologue social et j’ai vite été promu… et puis j’ai eu cette expérience accidentelle au LSD et je suis devenu « bizarre ». Je me suis détourné du droit chemin pour faire quelque chose de très mal vu dans mon département et dans le milieu de la psychologie. Les gens n’arrêtaient pas de dire : il reviendra, il s’est égaré, ou quelque chose du genre… Mais je m’en fichais !
J’avais juste envie d’aller là où j’avais la sensation de devoir aller, c’était comme un appel venu d’en haut, il fallait que j’y réponde. Je m’en fichais. Et c’est la même chose avec ce sujet-ci. Les gens disent : « C’est dangereux, » ou : « Qu’est ce qui te prend ? », mais ça m’est égal. Je savais qu’il fallait que je le fasse. C’est en quelque sorte ainsi que j’ai mené ma vie… Dans ma vie personnelle (rire) comme dans ma vie professionnelle, je ressens le besoin d’aller là où l’on m’appelle, quelle qu’en soient les conséquences.
Peut-on parler de cet appel justement concernant les EMI ? Comment s’est-il manifesté ?
Je vais vous le dire. Je me rappelle distinctement de l’endroit où je me trouvais et ce que je ressentais en ce début de printemps 1976. J’étais assis devant la maison dans laquelle je vivais à l’époque, et j’avais dans les mains une copie du livre de Raymond Moody « Life After Life » (« La Vie après la Vie »). Le sentiment que j’ai eu en lisant ce livre était électrique. J’étais en train d’écrire des annotations dans les marges, et je me souviens avoir pensé : « Voilà, c’est ça, voilà ce que je veux faire, voilà ce pour quoi je suis appelé. » Et c’était comme si les eaux s’écartaient devant moi : tout ce dont j’avais besoin pour que ce travail devienne possible me tombait du ciel. De façon assez incongrue, une bourse m’a été offerte, à un moment où recevoir de l’argent pour ce genre de recherche était inimaginable. Les gens venaient me voir, notamment mes étudiants, pour me dire : « Qu’est-ce que vous faites en ce moment, Ken ? » J’avais toute une équipe de personnes qui voulait travailler avec moi. J’avais accès aux hôpitaux. Toutes les portes auxquelles je frappais s’ouvraient. Je me suis dis : Ok, je suis là où je dois être. Et quand j’ai commencé à rencontrer ces gens qui avaient eu des expériences de mort imminente, la majorité d’entre eux n’avaient jamais parlé de ce qui leur été arrivé à qui que ce soit et certains d’entres eux ne savaient même pas que d’autres qu’eux avaient vécu ce genre d’expériences. J’ai alors ressenti comme un lien sacré entre eux et moi. Ils me confiaient quelque chose de si profondément personnel, intime et important, la chose la plus importante qui leur soit jamais arrivé… En faisant ce travail, je ressentais une certaine forme de communion avec les gens que j’interviewais, et de nouveau je me disais : je fais ce que je suis sensé faire. À cette époque-là, je n’avais pas le sentiment conscient de répondre à un appel, mais en progressant dans ce travail, en m’identifiant à lui, je savais que c’était exactement ce que je devais faire et que tout m’avait été offert pour que je le fasse. Vous savez, je ne suis pas quelqu’un de talentueux, et ce n’est pas de la modestie, il y a vraiment très peu de choses que je sache faire. Je me suis dis que cette île dans laquelle je me trouvais, cette île de talent modeste, me suffisait. J’étais capable de faire ce travail : j’ai toujours aimé faire de la recherche, je sais parler aux gens, j’ai assez d’empathie pour établir un bon contact avec eux… Je me suis dis : je peux faire ce travail et on m’a donné tous les outils pour le faire. Une fois que j’ai eu le sentiment d’avoir achevé mon travail, la sensation d’avoir accompli mon devoir, j’ai su que le moment était arrivé et j’ai pu passer à autre chose. Mais il est certain que j’avais été appelé à faire ce que j’ai fait au moment où je l’ai fait.
Vous souvenez-vous du moment où vous avez décidé que vous deviez arrêter ?
Ce n’était pas un moment spécifique comme au commencement. C’était une réalisation graduelle, mon travail arrivait à terme, j’avais fait tout ce que je pensais pouvoir faire : j’ai écrit cinq livres sur le sujet ! (Rire) C’est plus que suffisant. Je n’aurais fait que me répéter. J’ai eu le sentiment que c’était tout ce que j’avais à offrir. Vous voyez, vous êtes un journaliste et j’ai toujours pensé que j’étais moi-même journaliste. J’étais un reporter, je transmettais des histoires aux gens, des histoires racontées par d’autres personnes sur le monde incroyable qu’ils avaient visité, un monde que je n’avais jamais vu par moi-même, mais mon rôle consistait à faire le pont entre les gens qui s’étaient rendus dans cet endroit et ceux qui désiraient s’informer, c’était mon rôle en tant que journaliste. Je savais que je parlais au nom de tous ces gens qui n’écrivent pas de livres et qui ne font pas de conférences, et une fois que j’avais fait ma part — que j’avais offert cela à ceux que ça intéressait — j’ai su que c’était terminé. Je n’avais plus besoin de le faire, je pouvais faire autre chose. Vous savez, je m’intéresse à beaucoup d’autres choses en plus de la Palestine. La musique classique par exemple : j’ai écrit quelques livres sur les compositeurs de musique classique, notamment Saint-Saëns, mon premier. J’ai d’autres intérêts, j’ai voulu avoir l’occasion d’explorer ces intérêts et je ne voulais pas me répéter. Voilà tout, « c’est ça ».
Avec deux ou trois autres chercheurs, vous avez réussi à attirer l’attention du monde entier sur ce sujet...
Il y a eu de nombreuses personnes impliquées au fil du temps. Je pense que j’ai été chanceux d’investir ce domaine quand ce n’était pas encore le cas. Et maintenant je suis ravi qu’il y ait tant de gens qui s’en occupent et tant de personnes au courant. Oui, j’ai fait ma part, mais beaucoup d’autres personnes aussi, et j’ai eu énormément d’aide de mes collègues et même de mon université finalement… et bien entendu surtout des personnes qui ont eu ces expériences et qui les ont partagées avec moi aussi volontiers et avec autant d’ouverture. J’aurai toujours une dette envers eux.
Comment expliquez-vous cela ?
Ne me le demandez pas ! (Rire)
C’est juste entre nous...
Parce que je ne pense pas que les gens meurent. Je crois qu’une partie de la personne continue et que, dans certaines circonstances, ils peuvent communiquer avec nous. Tout ce que je dis c’est que ce qui est important est le fait qu’ils communiquent et non ce qu’ils ont à dire. Les communications après la mort en général sont relativement brèves et réconfortantes, mais elles ne vous transportent pas comme la lecture d’un compte-rendu d’une EMI. Ceux-ci sont réellement touchants, comme tout ce qui traite d’une expérience mystique. Personnellement, je trouve les EMI fascinantes — prenez par exemple le témoignage d’une femme qui vous dit : rassemblez les mille meilleures choses qui vous sont arrivées dans la vie et multipliez-les par un million, peut-être pourrez-vous alors vous approcher de ce sentiment… Ça, c’est fascinant ! Pensez à cela : rassemblez les mille meilleures choses de votre vie et multipliez-les par un million et peut être pourrez-vous vous approcher de ce sentiment ?! Waouh ! Voilà qui donne à penser. C’est tout de même d’une autre nature que d’entendre dire : je vais bien là où je suis, ne vous inquiétez pas pour moi (grand rire). C’est très différent. C’est pour cela que je n’ai jamais été attiré par l’étude de la médiumnité, je ne dis pas que ce n’est pas important, seulement que ça ne m’a pas interpellé.
Je suis d’accord avec vous. Ce peut être profondément réconfortant lorsqu’un médium peut vous donner plusieurs renseignements précis, mais en même temps il y a quelque chose qui manque et je ne sais pas ce que c’est.
Qu’est ce qui manque à votre avis ?
Je ne sais pas… ça ne suffit pas.
Oui. Je crois que nous avons surtout besoin de savoir qu’il y a quelque chose d’autre après cette vie. Qu’il y a autre chose après cette vie. Plutôt que d’essayer de comprendre ou d’expliquer la mort. Quand on meurt, il peut se passer deux choses. Soit rien du tout, ce en quoi je ne crois pas, mais c’est une possibilité. Soit quelque chose. Et si c’est quelque chose, et bien, nous verrons bien ce que c’est quand nous y serons ! Je pense qu’il est important pour les gens de savoir qu’il y a autre chose et que ça pourrait être si incroyable que c’est au-delà de ce que nous pouvons imaginer. Nous savons déjà que c’est au-delà des mots. Cela peut également dépasser nos imaginations les plus folles. Par contre, nous sommes tout à fait capables d’imaginer qu’il existe quelque chose. Même si nous ne pouvons pas vraiment concevoir ce que c’est. C’est pour cela que je préfère laisser le sujet ouvert. Vous comprenez ?
Comme nous l’avons dit au début, ce n’est pas facile d’avoir foi en son expérience quand nous n’en avons pas eu soi-même.
C’est vrai. Je pense à William James dont le travail sur les expériences mystiques est tout à fait novateur, du moins en anglais. Après toutes les recherches qu’il avait effectuées, il n’arrivait pas à décider par lui-même de ce qu’il en était. Ceci pour dire qu’en effet, sans l’expérience personnelle, ce n’est pas évident. Mais il est intéressant de savoir que les personnes qui ont vécu ce genre d’expériences sont convaincues — quasi à l’unanimité — qu’il existe autre chose. Leur certitude à cet égard pourrait influer sur notre façon de voir les choses, nous qui n’en avons pas vécues. Ce que je veux dire, c’est : si elles sont si sûres, à l’unanimité, pourraient-elles toutes se tromper ? Difficile à concevoir.
Que voulez-vous dire par William James n’arrivait pas à décider par lui-même ?
Je ne pense pas qu’il ait pris position. Je ne pense pas qu’il ait clairement exprimé un point de vue philosophique sur ce que ces expériences représentaient. Du moins est-ce comme cela que j’ai interprété son livre sur les expériences religieuses. Il était ouvert à elles mais, à la fin, il ne pouvait pas décider de leur signification. Il était d’accord pour dire qu’il y a une grande variété d’expériences mystiques et religieuses, qu’elles ont des choses à nous enseigner et qu’elles ont un impact profond sur les personnes qui les vivent, mais leur signification… Je ne pense pas qu’il ait décidé quoique ce soit là-dessus. Nous avons tous un côté sceptique en nous, qui domine à un moment ou un autre. Nous parlions des gens sceptiques tout à l’heure, mais ces gens sceptiques, ce sont nous. Il y a toujours une partie de nous qui est sceptique. Je sais que je suis comme ça, et je pense que la majorité des gens aussi. Nous nous demandons sans cesse : est-ce bien ce que je pensais que c’était ? En ce qui me concerne, j’ai eu des expériences psychédéliques. J’étais absolument convaincu de quelque chose et puis, le moment d’après, je n’étais plus dans le même état et je perdais cette certitude...
Alors, la question-clé : avez-vous peur de la mort ?
(Rire) Vous plaisantez ? Je l’attends avec impatience, enfin non, pas tout de suite. Comme disait Saint Augustin : pas tout de suite. Non, pour moi c’est une aventure. Je suis quelqu’un de curieux vous savez. J’ai fait toutes ces recherches, j’ai parlé à tous ces gens, mais je ne saurai pas ce qu’il en est avant de le vivre moi-même. La mort m’intrigue, elle ne me fait pas peur. Je dirais que je suis impatient de savoir ce que c’est mais pas impatient au point de vouloir l’apprendre trop vite.
Justement, à ce propos, je sais qu’une de vos inquiétudes du début, lorsque vous avez commencé à publier, était que les gens se suicident pour retrouver cet état merveilleux décrit dans les comptes-rendus.
Oui...
Et quelle réponse avez-vous trouvé à cela ?
(Soupir de réflexion) Il y en a eu deux. La première… J’ai parlé à un certain nombre de personnes qui ont fait des tentatives de suicide et qui ont effectivement eu une EMI suite à cela. Ces personnes disaient invariablement que le suicide n’était pas une réponse, que si vous réussissiez à vous tuer, d’une façon ou d’une autre, vous auriez toujours à gérer les mêmes problèmes qui vous taraudaient lorsque vous étiez en vie et qui vous ont poussé à vous suicider. Leur enseignement insiste sur le fait que ce n’est pas une bonne idée. Il n’est pas question de jugement moral mais d’une conclusion logique : vous ne pouvez pas vraiment vous tuer, vous devrez quoiqu’il arrive gérer ces problèmes, alors autant les résoudre lorsque vous êtes en vie. La deuxième concerne « le bilan de vie ». [La « revue de vie » est souvent un élément central d’une EMI, lors duquel la personne observe son existence, ses actions et leur impact sur les autres] Ce bilan nous montre que la mort n’efface pas tout ce à quoi la vie vous a confronté. Le bilan de vie est souvent très douloureux : vous voyez les effets que vos actions ont eu sur les autres, comme si vous les ressentiez vous-même. Tout ce que vous faites, tout ce que vous pensez, tout ce que vous avez pu penser, vous le vivez comme si cela vous arrivait à vous. C’est une leçon d’humilité qui fait réfléchir. Cela signifie que personne n’en réchappe. L’expérience de la mort en elle-même, le moment de la mort, peut être un moment de pure extase, mais ce n’est pas tout ce qui arrive, il y a plus que ça.
En ce qui concerne vos recherches sur les aveugles qui ont vécu des EMI… Ce n’est pas évident de dire qu’ils voient durant l’EMI, mais c’est un peu ça, non ?
C’est compliqué à expliquer. Les personnes aveugles depuis la naissance, qui frôlent la mort et vivent une EMI, font un compte-rendu de l’expérience qui est absolument identique à celui des voyants. Comment cela est-ce possible, puisqu’ils n’ont jamais pu voir ? C’est tout le paradoxe. Je n’ai pas dit que les aveugles pouvaient voir comme les voyants durant une EMI, mais ils ont une conscience des mêmes facettes de l’expérience, comme si leur esprit voyait. C’est ainsi que nous avons nommé le livre que nous avons écrit là-dessus : Mind Sight : la vue de l’esprit. Lorsque vous mourez, vous transcendez bien évidemment vos sens physiques, mais vous avez tout de même ce qui semble être une expérience sensorielle générée par l’esprit, et non par les organes de la perception. Je trouve cela phénoménal, pas dans le sens d’incroyable mais plutôt dans le sens de remarquable. Que des gens qui n’ont jamais vu dans la vie puissent avoir un sens qui ressemble à celui de la vue à la mort… Voilà encore un élément qui démontre la validité de l’EMI et son authenticité.
Les descriptions des EMI par ceux qui les ont vécues, qu’ils soient aveugles ou non, font davantage penser à une vue de l’esprit qu’à la vision que nous connaissons.
Je suis d’accord. Une personne voyante qui vit une expérience extra-corporelle a la sensation de flotter au dessus de son corps et elle peut voir son corps, mais je ne pense pas qu’elle le voit au sens visuel du terme. Je suis d’accord avec vous, c’est davantage comme si leur esprit voyait quelque chose, c’est une expérience construite, une expérience générée par l’esprit. Mais ils voient parfois de façon très précise ce qui se passe — j’utilise de nouveau le terme « voir » mais j’aimerais que ce soit clair que je le mets entre guillemets — ils ont donc un sens de ce qui se passe autour. Et parfois ils voient des choses improbables dans des endroits invraisemblables, des choses qu’ils n’auraient jamais pu savoir par des moyens normaux. Voilà encore autre chose qui démontre l’authenticité de l’expérience. Vous vous demandiez comment convaincre un sceptique, une personne qui dédaignait ces expériences, de la validité potentielle des EMI. Je pense que les expériences extra-corporelles auxquelles j’ai fait allusion sont des preuves flagrantes.
Revenons aux aveugles. Diriez-vous que l’expérience vécue par un aveugle et celle vécue par un voyant est la même ?
Oui. C’est cela qui importe. Que vous soyez voyant ou aveugle, la nature de l’expérience de l’approche de la mort est la même, ce qui est tout à fait remarquable.
Pouvez-vous détailler la manière dont les gens perçoivent leur environnement lorsqu’ils sont hors de leur corps ? Quel genre de perception est-ce ? D’aucuns font un parallèle avec ce que perçoivent les personnes douées de capacités extrasensorielles…
Je ne pense pas que ce soit la même chose. Mais c’est une question à laquelle il m’est difficile de répondre. Je ne suis pas doué de capacités extrasensorielles et je n’ai jamais vécu ce genre d’expérience. Je ne peux déduire la substance de ces expériences que par les descriptions que j’ai pu lire et les témoignages dont on m’a fait part. Je ne pense pas que ce soit comme la vision, mais c’est analogue et relativement similaire au sens de la vue. Je pourrais peut-être le comparer à un rêve aux détails saisissants. Les EMI ne sont pas comme les rêves et la plupart de ceux qui les ont vécues nieront toute ressemblance avec les rêves. Les aveugles disent que leur expérience était complètement différente de leurs rêves habituels, qui sont souvent auditifs… Mais en terme de comparaison, ce qui s’en rapproche le plus est tout de même ce que vous « voyez » dans un rêve criant de « vérité » ou d’intensité : vous ne voyez pas les choses avec votre sens visuel, vous voyez d’une autre manière… c’est probablement le mieux que je puisse faire pour vous faire comprendre comment l’on « voit » durant une EMI, que vous soyez aveugle ou non.
Quels sont les caractéristiques d’une vision durant une telle expérience, aveugle ou non ?
La plus typique, presque banale : vous êtes en haut, vous avez une sensation de hauteur et vous regardez en bas ; vous voyez le pourtour d’une silhouette ou peut-être votre corps physique et vous réalisez que vous n’avez rien en commun avec votre corps, que le vrai vous est en haut en train de regarder tout ça et que votre corps est comme un vêtement abandonné sur la table d’opération (où que se soit produite l’EMI). C’est la sensation quasi-visuelle la plus courante. Après cela, la personne a l’impression de se sentir attirée vers un espace sombre, un tunnel, du noir. Ils s’acheminent alors vers d’autres dimensions de l’expérience et leur corps reste loin derrière. C’est comme si vous étiez dans un deuxième type de véhicule, un deuxième corps, mais vous n’êtes plus focalisé sur le monde physique, votre attention est attirée vers un ailleurs.
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Date de dernière mise à jour : Mardi 31 Janvier 2012