Entretien avec Marie Gaille, paru dans Sud Ouest le 6 avril 2011

La philosophe Marie Gaille analyse le passage de cette question intime vers le politique et donc le public
« Sud Ouest ». Vous êtes philosophe chargée de recherche au CNRS. Et vous animez ce soir un débat sur le désir d’enfant. Allez-vous évoquer l’évolution du désir vers le droit à l’enfant ?
Marie Gaille. Je tiens à parler de désir et pas du tout de droit à l’enfant. Cette expression pour moi n’a pas de crédit. Juridiquement, elle ne veut pas dire grand-chose. En revanche, je travaille depuis longtemps sur ce désir d’enfant que l’on peut envisager sous l’angle biologique, social ou de parcours de vie. Souvent, les différents aspects se combinent, et les situations sont différentes pour chaque personne.
J’en ai discuté avec des généticiens, mais aussi avec des psychanalystes et des psychologues. Le désir d’enfant peut tenir à celui de fonder une famille, de s’inscrire dans une chaîne générationnelle. En revanche, je n’envisage pas l’enfant comme désir d’objet de consommation, en essayant de trancher si c’est bon ou mauvais. Ce type de débat me paraît douteux.
Et je comprends mal qu’il y ait des parents qui manifestent un désir d’enfant en exigeant carrément une garantie sur facture.
« Sud Ouest ». L’expression publique de ce désir d’enfant n’est-elle pas quelque chose de relativement récent ?
Marie Gaille. Dans un premier temps, dans les années 1960-1970, le mouvement féministe a exprimé un besoin d’émancipation, d’appropriation de son corps. On parlait alors d’un enfant si on voulait, quand on voulait. Le désir d’enfant est apparu suite à ce premier temps.
« Sud Ouest ». La question touche-t-elle n’importe quelle classe sociale ou certaines en particulier ?
Marie Gaille. Cela touche surtout les femmes qui ont fait des études longues et qui ont socialement réussi un parcours professionnel. Elles se sont tardivement posé la question de l’enfant. Mais nous ne possédons pas d’enquête sur ce sujet et je ne tiens pas à réduire la question par rapport à des classes sociales.
« Sud Ouest ». Le désir d’enfant est-il réservé aux femmes ?
Marie Gaille. Pendant longtemps, il n’a été évoqué et pris en compte que par rapport aux femmes. Mais depuis dix ou vingt ans, un certain nombre d’études ont évoqué clairement le désir de paternité. C’est le cas de « La Part du père », de Geneviève Delaisi de Parseval.
« Sud Ouest ». Comment la question intime est-elle devenue publique et politique ?
Marie Gaille. Pour comprendre l’articulation, il faut redéfinir la frontière entre vie privée et politique. C’est un choix de société qui a donné la priorité à la procréation et à un certain type de vie familiale. Les pouvoirs publics ont ainsi décidé d’accompagner trois tentatives d’aide à la procréation médicalement assistée. Mais ils favorisent aussi les couples hétérosexuels. Les décisions collectives sont prises en droit et sous un certain regard social.
« Sud Ouest ». Le choix des politiques est-il moral ?
Marie Gaille. Je parlerais plutôt de mœurs sociales de fermeture. Ce n’est pas un vrai travail de gouvernants capables d’introduire une grande variabilité dans le débat. Quant à la question du non-désir d’enfant, qui est aussi développée, celles qui ne souhaitent pas être mères sont soumises à la morale diffuse de la norme majoritaire.
Marie Gaille, participait, il y a quelques mois en novembre 2010 à l’état des lieux de bioéthique. Elle évoquait alors la notion du désir d’enfant. Nous publions les prises de notes de Caroline Laplace-Jourdain et de Patrice Fabre
La notion du désir d’enfant ne concerne qu’une très petite fraction de la population mondiale car cela suppose l’accès à la contraception et à l’assistance à la procréation. L’enfant devient un choix, l’absence d’enfant, peut donc aussi l’être. Ce discours sur le désir d’enfant a donc émergé dans les années 70 avec les techniques de contraception et elle est devenue une revendication. Le désir d’enfant s’inscrit dans le temps, succédant à un temps où il était inévitable d’avoir un enfant : il était naturel pour la femme de se réaliser dans la procréation, naturel pour le couple de procréer, naturel pour l‘espèce de se perpétuer. C’est une conception très naturaliste. Aujourd’hui le désir est mis au devant de la scène car ces notions de naturel ont partiellement vécu à travers la technique. On a la tendance aux désirs, recevables ou non.
Les objets du désir d’enfant sont multiples : une femme peut avoir le désir de l’expérience de la grossesse, de l’enfantement, d’avoir un enfant sans ces étapes (problématique des mères porteuses, voire de l’utérus artificiel si c’était possible) ; femme ou homme peuvent vouloir fonder une famille avec des variations très importantes dans la conception de ce qu’est la famille (seul, en couple homo ou hétérosexuel, avec un ou plusieurs enfants), que la famille soit le fruit de mes gènes et donc refuser l’adoption ou les donneurs génétiques ou encore peu importent les gènes et avoir recours à un donneur mais au moins un des deux du couple restant géniteur ou encore à travers l’adoption afin de garder une « transmission culturelle ». Bref tous les cas sont imaginables, cette énumération montre l‘extrême diversité des objets possibles du désir d’enfant. Quelques niveaux sont toutefois importants : la continuité génétique et l’appartenance sociale et psychique (situation de l‘individu dans le groupe d’appartenance).
Les fluctuations du désir d’enfant : si l’enfant est l’expression du narcissisme, comme le suggère Freud, le bébé peut se trouver dans un rapport de soi à soi et donc avoir la possibilité de décevoir les attentes narcissique du parent. Le désir peut donc varier selon le diagnostic établi pendant la grossesse. Sur des diagnostics prénataux spécifiques (liés à recherche de pathologie à cause d’histoires familiales) : l’annonce d’un diagnostic de problème génétique peut susciter un désinvestissement maternel et briser le rêve de maternité, cet état est réversible. Il y a ambivalence, un enfant oui… mais anormal… Blessure narcissique difficilement surmontable, incapacité à faire aussi bien que ce que sa propre mère a fait… miroir brisé. Divers cas possibles : le maintien du désir d’enfant aussi fort ; désir plus instable voire qui disparaît.
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Date de dernière mise à jour : Mardi 31 Janvier 2012




