logo-amalthee.png  banniere-lire-h-98.jpg  couv-haut-de-page-site.jpg  4-eme-couv-haut-de-page-site.jpg

Ethique et Euthanasie

Mourir dans la dignité

Auteur(s) : C. Trivalle

Gériatre, Hôpital Paul Brousse, AP-HP

Une fois de plus, le débat sur la fin de vie est relancé en France. Une fois de plus ce débat, initié par les partisans de l’euthanasie et du suicide assisté, vise à faire croire qu’il n’existe dans notre pays pas d’autre moyen de mourir dans la dignité que l’injection létale. Que face à un patient qui souffre ou dont l’agonie se prolonge, le seul traitement efficace est d’abréger sa vie. Effectivement, lorsque le patient est mort, il ne souffre plus ! Mais est-ce là le résultat d’une bonne pratique médicale ou d’un manque de savoir faire ? Est-ce la conséquence d’un manque de connaissances sur la prise en charge de la douleur, sur l’utilisation des traitements qui soulagent les différents symptômes qui peuvent apparaître à l’approche de la fin de vie, sur l’accompagnement du patient en train de mourir ? Parfois, le simple fait de tenir la main suffit à soulager le malade.

Mais, en dehors des morts subites qui représentent un tiers des décés, accompagner un mourant prend du temps, beaucoup de temps. Et dans nos sociétés modernes où tout doit aller vite, il peut paraître à certains plus rapide, ou plus raisonnable, ou plus digne, d’abréger ces fins de vie qui se prolongent. D’autant plus que cet accompagnement est difficile, aussi bien pour les proches que pour les soignants, qu’il demande beaucoup de monde, beaucoup de temps et que finalement il coûte cher. Alors, en ces temps de déficit abyssal de la sécurité sociale, de mise en place de la tarification à l’activité, où moins le malade reste de temps à l’hôpital, plus il rapporte, il peut paraître à certains plus économique d’abréger ces hospitalisations qui se prolongent. Ce risque a d’ailleurs était relevé par le récent rapport de la Cour des comptes qui rappelle que « les durées moyennes de séjour en soins palliatifs peuvent être trés longues ».

Pourtant, il est possible en France de mourir dans la dignité sans avoir recours à l’euthanasie ni au suicide assisté. On dispose de nombreux antalgiques que l’on peut utiliser sans limitation de dose du moment qu’on les augmente progressivement en fonction de la douleur. On peut recourir à de nombreux traitements efficaces pour traiter les symptômes d’inconfort en fin de vie. De nombreux médecins et soignants sont formés au maniement des médicaments contre la douleur. La loi du 22 avril 2005 relative aux droits des malades en fin de vie compléte plusieurs lois antérieures qui définissent clairement ce qui est autorisé et ce qui ne l’est pas. Tous ces éléments devraient favoriser une approche de la mort dans la dignité sans qu’il soit nécessaire de procéder à une injection de chlorure de potassium pour euthanasier une personne en fin de vie.

Alors, pourquoi cette éternelle polémique ? Pourquoi ce manifeste paru dans le Nouvel Observateur du 8 mars 2007, dans lequel 2000 soignants reconnaissent pratiquer l’euthanasie ? Pourquoi certains réclament-ils une nouvelle loi ?

Parce que pour l’instant, si nous disposons en France de toutes les thérapeutiques nécessaires et d’excellents textes de loi, il n’y a pas suffisamment de soignants formés, il n’y a pas assez d’équipes et de lits de soins palliatifs, il n’y a pas assez de personnel dans les services hospitaliers (en particulier gériatriques) et les maisons de retraite où ont lieu la majorité des décés. Il faut développer la formation des professionnels et l’information des citoyens. Une telle exigence requiert d’importants moyens. Il s’agit-là d’un choix de société. Quels moyens sommes-nous prêts à consacrer à une vie qui s’achéve ?

Une ampoule de potassium coûte 0,163 euros et une journée d’hospitalisation en soins palliatifs environ 970 euros…

flecheretour.gifOu page suivante :

Euthanasie : la confusion des sentiments

Auteur(s) : E. Hirsch

Directeur de l’Espace éthique/AP-HP et du Département de recherche en éthique, université Paris-Sud XI


Le droit de vivre dans la dignité sollicite davantage nos responsabilités humaines et sociales que consentir à octroyer la mort au nom d'une conception pour le moins restrictive de l'idée de dignité. Pour autant, la parole de la personne accablée par la maladie et confrontée à l'inéluctable, parfois à l'insoutenable violence d'une souffrance radicale, ne saurait nous laisser indifférent. Il nous faut en assumer le défi, lui témoigner une sollicitude, une préoccupation concrète dans la proximité d'une relation vécue comme un engagement. N'est-il pas une certaine forme d'indécence, ou alors une profonde méconnaissance, à considérer que légitimer le « don de la mort » ou le meurtre compassionnel constituerait la réponse espérée par celui qui éprouve le sentiment d'un désastre sans recours ?

Il ne s'agit en aucun cas d'adopter des postures morales, de clamer les grandes vertus sur le promontoire des idéaux, de lancer des anathèmes, de fustiger les fervents d'une mort « dans la dignité » promue comme le catéchisme du temps présent. J'estime plutôt nécessaire de contribuer à l'exigence d'un débat qui ne saurait se résoudre à déterminer des normes et des règles conformes à ce que serait, en l'occurrence, une « bonne solution », cette « bonne mort » tellement prisée et convoitée de nos jours par ceux qu'elle inquiète tant. Il convient en fait de préserver les conditions mêmes d'une réflexion, voire d'une méditation personnelle, intime, qui n'exonère pas cependant de l'obligation de choix politiques effectivement respectueux, en pratique, des personnes dans leurs valeurs, attachements et droits. C'est permettre ainsi autre expression de la liberté de se maintenir dans une position de vigilance, de demeurer invulnérable aux tentatives d'une soumission inconditionnelle aux pressions et convoitises d'une idéologie de convenance, à tant d'égard favorable à la prescription médicale de la mort.

Le combat éthique à mener pour humaniser si nécessaire la fin de vie, lui conférer une signification, une reconnaissance que tant d'obstacles compromettent aujourd'hui, se limiterait-il à la revendication d'un droit, d'un droit à la mort ? Je ne le pense pas. S'agissant des prises de position trop souvent péremptoires qui envahissent l'espace public de manière récurrente à propos de l'euthanasie, j'estime qu'on devrait désormais avoir le courage ou l'humilité d'interroger la cause qu'elles prétendent défendre. Si leurs préoccupations concernent les personnes rendues plus vulnérables que d'autres par l'état de maladie, les incertitudes liées aux conditions de persistance d'une vie dépendante et les détresses éprouvées comme des menaces immédiates sur leur existence, je ne suis pas certain qu'elles y trouvent autre chose que du mépris ou de l'inconséquence. Si, comme certains le prétendent, il importe de conjurer la mort ou de la braver dans la dignité de l'ultime sursaut d'une autonomie assumée, rien ne justifie qu'il soit nécessaire de solliciter davantage les évolutions de la loi. Car contrairement à ce qui est avancé pour tromper ou falsifier les véritables enjeux du débat, notre pays a su déterminer de manière exemplaire les principes d'une approche digne des situations humaines les plus délicates en fin de vie. La loi « Vincent Humbert » existe depuis le 22 avril 2005. Que signifie son occultation, sa méconnaissance ou sa contestation (peut-être « faute de n'avoir pas été plus loin… »), si ce n'est qu'au respect des valeurs et droits de la personne en fin de vie, on tente de substituer le droit indifférencié au suicide médicalement assisté ?

Entre meurtre par compassion, « engagement solidaire et exception d'euthanasie (1) », les frontières deviennent à ce point subtiles, incertaines, voire équivoques, qu'une véritable « confusion des sentiments » habilement mise en scène semble créer les conditions permettant d'envisager en toute neutralité, sans engager moralement qui que ce soit, les ruptures ainsi annoncées. On ne saurait traiter de la dépendance, des handicaps, de la maladie chronique ou incurable et des fins de vie, en des termes inconsistants, péjoratifs, indifférenciés ou compassionnels. De tels propos amplifient la sensation d'une violence sociale irrépressible et sollicitent des mentalités qui apparaissent attentatoires aux libertés individuelles, suscitant des pratiques qui se banaliseraient actuellement dans le contexte médical. Ils ne peuvent qu'inciter à accentuer les fragilités et détresses de personnes trop souvent niées en tant que telles, et ramenées à l'insupportable condition d'une existence que certains considèrent indigne d'être vécue.

Les questions importantes, celles qui concernent ce que nous sommes, nos attachements, nos représentations, ne trouvent plus l'espace familier, naturel, indispensable à l'échange, au temps d'une délibération préservée des manipulations de l'opinion, soucieuse des valeurs qui nous constituent et de nos devoirs de fraternité. Faut-il pour autant abdiquer, renoncer à tenter de mieux cerner ce qui nous est essentiel, indispensable à la persistance d'une certaine conception de la dignité humaine ? Je ne le pense pas et préfère une position de résistance au renoncement de la pensée.

Les missions du soin relèvent d'une double exigence : préserver l'humanité d'une relation et ne pas renoncer à reconnaître l'autre en ce qu'il demeure jusqu'au terme de son existence. Le soupçon que suscitent des prises de position ambiguës, avantageusement relayées au sein de la cité, s'avère dès lors inconciliable avec la reconnaissance des besoins de confiance, d'estime, d'appartenance à laquelle aspire la personne dans ces circonstances extrêmes. D'autant plus lorsque l'envahit le sentiment parfois oppressant d'un temps qui lui est compté, d'une vulnérabilité qui s'accentue et menace son intégrité. Le devoir de respect engage à l'expression intransigeante et rigoureuse d'une forme élevée de la solidarité, de la fraternité humaine. Il ne peut donc pas se satisfaire des approximations, y compris lorsqu'elles prétendent relever du registre de la compassion. Notre souci de l'autre, fragile et démuni face à sa mort, mérite mieux.

S'il s'avère aujourd'hui délicat d'évoquer les phases ultimes de l'existence, des professionnels de la santé et membres d'associations en font pourtant la cause supérieure de leur engagement au service de la cité. Ils en témoignent sur le terrain, au plus près des personnes malades ou en fin de vie, garants en quelque sorte d'une présence humaine et d'une considération sociale plus attendue que les réponses mortifères. Il est une dignité dans le combat mené pour la vie, voire pour la survie, y compris dans les conditions difficiles et douloureuses de la maladie. Le devoir du médecin auprès de la personne qui meurt est de l'assister jusqu'au terme de son existence. Il ne saurait être le prescripteur de sa mort.

flecheretour.gifOu page suivante :

 

Arrêt de vie, fin de vie, euthanasie


Auteur(s) : Ch. Hervé, Ph. Toullic, J.-Cl. Ameisen, C. Rougeron, E. Hirsch, F. Goldwasser, V. Meininger, E. Ferrand
 
Directeur du Laboratoire d’éthique médicale et de médecine légale, Faculté de médecine, université Paris 5, Réseau INSERM de recherche en éthique médicale
Cadre infirmier, Réanimation médicale, CHU Saint-Louis/AP-HP
Président du Comité d’éthique de l’INSERM, membre du CCNE, Réseau INSERM de recherche en éthique médicale
Médecin généraliste
Directeur de l'Espace éthique/AP-HP et du Département de recherche en éthique, université Paris-Sud 11, Réseau INSERM de recherche en éthique médicale
Service de cancérologie, CHU Cochin/AP-HP
Fédération de neurologie, Groupe hospitalier Pitié-Salpêtriére/AP-HP
Service d’anesthésie et de réanimation, CHU Henri Mondor/AP-HP


Soirée exceptionnelle organisée au Grand amphithéâtre de la Faculté de médecine, mardi 13 mars 2007
Fédération de neurologie, Groupe hospitalier Pitié-Salpêtriére/AP-HP


Une initiative de :

Réseau INSERM de recherche en éthique médicale
Laboratoire d’éthique médicale et de médecine légale, Faculté de médecine, université Paris 5
Département de recherche en éthique, Faculté de médecine université Paris-Sud 11
Espace éthique/AP-HP
Comité d’éthique de l’INSERM



Sommaire
Introduction
Vivre sa vie jusqu’à son terme
Pr Emmanuel Hirsch

Mourir aujourd’hui à l’hôpital
Dr Edouard Ferrand

Sclérose latérale amyotrophique : assumer les dilemmes
Pr Vincent Meininger

L’indispensable compétence
Pr François Goldwasser

Le temps de la relation
Dr Claude Rougeron

Valeurs originelles d’accompagnement
Pr Jean-Claude Ameisen

Approche collégiale de la décision
Mr Philippe Toullic

Échanges avec la salle
Pr Patrick Queneau, Dr Henri-Pierre Cornu, Pr Olivier Goulet, Dr Louis Jehel, Dr Renaud Péquignot, Dr Bernad Devallois, Dr Jérôme Pellerin, Dr Jean-Marc Peyrat, Didier Oncina, Dr Alexis Burnod, Dr Anne Laure Boch, Dr Alda Horain, Benoît Colcanap, Dr Michéle Lévy-Soussan, Dr Aude de la Dorie

Conclusion
Éthique de la responsabilité
Pr Christian Hervé


Introduction
Vivre sa vie jusqu’à son terme


Pr Emmanuel Hirsch
Directeur de l'Espace éthique/AP-HP et du Département de recherche en éthique, université Paris-Sud 11, Réseau INSERM de recherche en éthique médicale

La loi du 22 avril 2005 relative aux droits des malades et à la fin de vie concerne davantage nos obligations à l'égard de la personne en fin de vie que des droits en fait équivoques et pour le moins difficiles à cerner. Il nous faut penser les réalités délicates et trés souvent douloureuses des phases terminales dans un contexte médicalisé, en surmontant la tentation du renoncement ou au contraire de l'opiniâtreté contestable. Le juste soin ou la justesse des pratiques nous incite à mieux définir une position de respect et de mesure à l'égard de la personne malade et de ses proches.
La valeur de cet encadrement législatif est de nous permettre d'assumer une position, un engagement au service de la personne au terme de son existence. La reconnaître dans sa dignité et ses droits renvoie désormais à l'exigence de prendre en compte sa volonté, ses choix, qu'ils soient explicites ou exprimés par un interlocuteur qui lui serait fidéle. L'attention accordée à la décision de la personne, éventuellement à ses directives anticipées, à la procédure de collégialité dans la limitation ou l'arrêt des traitements témoigne d'une évolution marquante.

Dans ces circonstances si particuliéres et étranges, la notion de revendication semble donc dénaturer la signification d'enjeux infiniment plus essentiels. Il semble toujours trés discutable d'idéaliser la «bonne mort» ou la «mort dans la dignité» alors que ce qui importe c'est de pouvoir vivre une existence accompagnée et soutenue jusqu'aux derniers instants. Une mort en société et non à ses marges, anticipée, reléguée, ignorée, abandonnée.

Que l'on ne confonde pas les registres. L'indifférence apeurée de notre société au regard du trés grand âge, de la condition des personnes handicapées ou de la maladie chronique, le manque de réponses acceptables en termes d'accueil et de suivi ne sauraient justifier la destitution du droit de la personne à vivre encore parmi nous. Il s'agit là d'une expression manifeste des droits de l'homme et de notre démocratie. Un tel principe confére une signification particuliére au fait que le Parlement, à l'unanimité, se soit accordé sur un texte d'une portée humaine et sociale évidente.
La loi relative aux droits des malades et à la fin de vie ne saurait donc se limiter à la mise en oeuvre de procédures à nouveau conformes à la tradition éthique d'un soin digne. Elle en appelle à une prise de conscience et à une mobilisation qui concernent au-delà de l'enceinte des institutions hospitaliéres. La personne malade doit retrouver sa place au coeur de la cité et bénéficier d'une sollicitude qui ne se résume pas à l'inventaire de droits souvent trés théoriques. Il importe de lui reconnaître une place, une position, un rôle qui la confirment dans ses sentiments d'appartenance, d'estime de soi, de considération. Faute de quoi sa destitution ou sa mort sociale ne peut que l'inciter à exiger le coup de grâce, à demander la mort.

S'il est un droit de la personne malade en fin de vie, c'est celui de vivre sa vie jusqu'aux limites de ce qu'elle souhaite, dans un contexte favorable aux exigences qu'une telle intention sollicite. On néglige ce que représente une existence entravée et dépendante, affectée de maniére intense par l'évolution d'une maladie qui envahit tout. Il convient de rendre encore possible et tenable une espérance, un projet qui permettent à la personne de parvenir, selon ses préférences, au terme de son cheminement, de sa réalisation.
Les derniers temps d'une existence sont affaire à la fois intime et ultime. Le législateur a eu la sensibilité et l'intelligence de comprendre que la personne devait être respectée dans son autonomie, en fait dans l'expression de sa liberté. Tel est, selon moi, l'enjeu majeur. Comment respecter la liberté d'une personne à ce point dépendante d'une maladie ou d'altérations que l'on ne maîtrise plus ? Comment envisager, avec elle, les conditions d'une liberté digne d'être vécue mais aussi qui, à un moment donné, incite à ne plus persévérer de maniére vaine ou injustifiée ?

La loi permet aujourd'hui de renouer avec l'humanité, l'humilité et la retenue que sollicite de notre part la mort d'un homme. Ce texte de loi a su s'élever au-delà du médical pour renouveler notre regard, nos attitudes et plus encore nos responsabilités à l'égard du mourant et de ses proches. Il représente désormais la réponse la plus juste à l'appel, à l'attente des personnes qui souhaitent vivre leur mort autrement que dans l'abandon ou par euthanasie.


Mourir aujourd’hui à l’hôpital

Dr Edouard Ferrand
Service d’anesthésie et de réanimation, CHU Henri Mondor/AP-HP

Au terme de certaines recherches, j’ai acquis la conviction que des progrés trés significatifs se trouvent à la clé d’une démarche d’évaluation des pratiques. Je débuterai mon propos en exposant quelques données – pour la plupart non publiées – qui éclaircissent les questions liées de la fin de vie, de l’acharnement thérapeutique et de l’arrêt thérapeutique. Ces derniéres ne font guére l’objet de développements spécifiques dans les facultés de médecine.

La fin de vie s’inscrit dans un cadre légal précis de normes nationales ou européennes. L’ignorer revient à commettre une erreur lourde. En l’état actuel des choses, l’euthanasie demeure illégale. Elle me semble constituer une mauvaise répondre à un probléme authentique.

L’étude MAHO a dressé un constat dépourvu d’ambiguïté sur les pratiques de fin de vie à l’hôpital en France. Cette étude est centrée sur le rôle de l’infirmiére. Tout d’abord, en procédant à des sondages dans l’hôpital Henri Mondor, nous nous étions aperçus que moins d’un médecin sur dix était en mesure de décrire les conditions de décés des malades.
Globalement, le périmétre d’investigation de l’étude MAHO englobe de l’ordre de 4 000 malades, répartis dans environ 600 services. L’infirmiére a été considérée comme l’actrice centrale dans la prise en charge du malade en fin de vie.
En régle générale, à l’exception des services de soins palliatifs, les patients sont trés peu analgésiés en fin de vie. Même dans le cas où une douleur est manifeste, seulement un tiers d’entre eux bénéficient effectivement d’une analgésie.
De plus, 8 patients qui décédent sur 10 meurent à cause d’une détresse respiratoire. Ces derniers ne sont sédatés qu’une fois sur deux. Même quand l’infirmiére constate une aggravation des difficultés à respirer, la fréquence de recours à l’analgésie n’augmente donc que trés peu.
La fin de vie doit-elle relever d’une discipline particuliére – les soins palliatifs – ou tous les services doivent-ils s’en approprier la culture ? En effet, les insuffisances rénales terminales, les pneumopathies graves ne relévent-elles pas d’emblée du domaine des soins palliatifs ? Même les services de réanimation n’ont guére recours aux unités de soins palliatifs…
Trés souvent, les malades meurent seuls alors même que dans prés de 80 % des cas les décés peuvent être prévus plusieurs jours à l’avance. La démarche de soins palliatifs peut être acculturée, aprés tout, par n’importe quel service. C’est une affaire de projet thérapeutique.

On constate une grande différence de confort de travail des infirmiéres dans la gestion de la fin de vie des malades entre le périmétre des unités de soins palliatifs et celui de tous les autres services. La gestion de la relation avec les proches des malades, l’autoévaluation de ses actes font bien moins probléme dans les unités de soins palliatifs qu’ailleurs. Ce point est capital. Ajoutons que si 75 % des médecins de réanimation sont satisfaits des processus décisionnels dans un contexte de fin de vie, seulement 30 % des infirmiéres le sont. L’insatisfaction infirmiére est presque unanime dans nombre de services… Il existe incontestablement un effet « centre », dans la caractérisation de l’acceptabilité des pratiques.
Une mauvaise gestion de la fin de vie est l’une des causes majeures d’épuisement professionnel infirmier. Les dégâts collatéraux sont tels que l’on peut parfois parler d’un authentique gâchis. Aujourd’hui, la mort est largement médicalisée et est l’affaire de « blouses blanches ».
La problématique de la limitation des soins est désormais bien identifiée. Elle s’articule autour de deux niveaux :
- celui de la prise de décisions ayant un impact direct sur la fin de vie ;
- celui de l’accord, de la concorde sur la maniére de procéder.
Or, nous nous sommes aperçus que médecins et personnels infirmiers ne se réunissent que rarement autour d’une table pour parler de stratégies thérapeutiques. Lorsque les acteurs du soin (médecins, infirmiéres, aides-soignantes, assistantes sociales…) se réunissent pour échanger sur des cas difficiles, bien souvent le malade se trouve déjà en fin de vie. Certes, il peut sembler normal que l’on débatte davantage à propos des malades les plus vulnérables, notamment en vue de prévenir l’acharnement thérapeutique. Ne nous leurrons pas, l’enjeu économique sous-jacent à cette derniére problématique est majeur. Nous percevons tous une certaine tendance à vouloir accélérer la fin de vie. Que doit-on privilégier ? Des actes thérapeutiques ? Les droits du patient ? Une forme de respect de la personne humaine ? La casuistique nous conduit rapidement à évoquer la perspective d’une « loi sur l’euthanasie ». Parfois nous sommes enfermés dans de difficiles considérations d’éthique et non plus de « logistique » médicale… Cependant, nous ne devons pas masquer les limites de notre culture de la discussion.

Nous ne pouvons faire abstraction de difficultés logistiques. Dans nos services de réanimation, une infirmiére devant s’occuper d’une personne en fin de vie a fréquemment en charge une dizaine de malades. Dans les pays d’Amérique du Nord, une infirmiére devant s’occuper de personnes en phase terminale est loin de cette situation. Elle n’en a souvent pas plus de deux sous sa charge. À ce titre, nous pouvons par exemple nous inspirer de la culture québécoise de l’accompagnement. La multiplication des unités de soins palliatifs est-elle la solution ? Le débat est ouvert.
Globalement, le pourcentage de décés directement liés à une décision médicale est stable. En revanche, nous nous trouvons de plus en plus fréquemment confrontés à des schémas de limitation thérapeutique potentielle et non à pas à des arrêts thérapeutiques potentiels. Au demeurant, la moitié des malades faisant l’objet d’une décision de limitation thérapeutique en réanimation ressortent vivants du service.

La question des procédures doit encore être abordée. La loi du 22 avril 2005 a promu une collégialité et une traçabilité des décisions. On ne saurait juger qu’une décision a été arrêtée de maniére collégiale sans que les arguments sous-jacents aient été réellement exposés. Les procédures à mettre en œuvre doivent donc s’inspirer de l’esprit de la loi de bioéthique, en témoignant d’authentiques pratiques de collégialité et de traçabilité.
Une étude récente a objectivé des progrés dans la délibération, à l’hôpital, sur la gestion des cas les plus délicats. Le dialogue associe de plus en plus d’intervenants, qui prennent davantage de temps pour échanger. Cependant, ce sont les centres les plus motivés qui décident de participer aux études… C’est la raison pour laquelle nous préférons raisonner au niveau institutionnel. Tous les services sont concernés par le sujet des procédures à promouvoir dans la gestion de la fin de vie, et pas seulement les plus motivés. La traçabilité progresse également à l’hôpital. Toutefois, dans toutes les affaires judiciarisées, ce qui fait grief n’est jamais une décision mais les modalités de son application.

Dans le domaine de la fin de vie, lorsque les acteurs parties prenantes ne s’entendent pas sur la maniére de procéder, trop de comportements et de décisions risquent de rester dans une sorte de clandestinité et dans un climat de non dit. D’aprés les études récentes que nous avons conduites, au sein du personnel infirmier, l’acceptabilité des gestes à conduire dans un contexte de fin de vie peut être sensiblement améliorée.
La thématique essentielle est donc, à mon sens, celle des bonnes pratiques. Des éléments procéduraux sont de nature à produire des améliorations sur un plan éthique. Ce point est essentiel. À l’évidence, les personnels infirmiers risquent bien moins d’être désemparés face à la fin de vie quand des procédures existent. Elles peuvent être relatives au recueil des souhaits du malade, à la traçabilité des décisions, etc. Par conséquent, l’opportunité d’une nouvelle loi sur l’euthanasie ne me paraît guére évidente, compte tenu des perspectives immenses de progrés qui existent dans le champ des bonnes pratiques.
L’intérêt d’un travail sur la culture de la fin de vie à l’hôpital est donc évident. Je me demande s’il ne faudra pas imposer une telle culture de la même maniére que l’on a imposé des pratiques codifiées en matiére d’hygiéne. Dans chaque service, une personne pourrait devenir référente, dans le domaine du respect de procédures de traçabilité et de collégialité s’agissant des malades en fin de vie.


Sclérose latérale amyotrophique : assumer les dilemmes

Pr Vincent Meininger
Fédération de neurologie, Groupe hospitalier Pitié-Salpêtriére/AP-HP

La sclérose latérale amyotrophique constitue une sorte de paradigme. Un certain nombre de sites internet, notamment canadiens, décrivant cette maladie à l’évolution inéluctable rappellent « Suicide, mode d’emploi ». Pourquoi la sclérose latérale amyotrophique est-elle un modéle ? De maniére un peu simplificatrice, lorsqu’il est question de soins palliatifs, le cas de figure est celui d’une mort inéluctable. L’enjeu du « comment mourir ? » devient central. En réanimation, les situations cliniques sont fréquemment aiguës. Bien souvent, les malades se trouvent dans le coma. Or, la sclérose latérale amyotrophique est une pathologie neuromusculaire causant une perte progressive de force musculaire, qui finit par affecter les muscles respiratoires. La mort découle donc de troubles respiratoires. Techniquement, nous pouvons les pallier au moyen d’une opération et d’un mécanisme de respiration artificielle.

Au bout d’un certain laps de temps, on propose au malade une trachéotomie. La durée de vie d’un patient ainsi trachéotomisé dans de bonnes conditions atteint 10 à 15 années. Ce dernier peut ainsi vivre tétraplégique, alimenté par une sonde en ne pouvant plus que bouger un peu les yeux. Contrairement aux cas de figure fréquemment constatés dans les soins palliatifs conventionnels, les malades n’ont pas vocation à mourir dans un délai bref. Ils sont conscients du caractére de leur pathologie évolutive, du début à la fin. Le médecin doit donc travailler en amont et exposer les étapes de l’évolution de la maladie ; il lui faut accompagner le questionnement du malade dans le temps.

J’ai longtemps estimé qu’il fallait laisser le malade réfléchir lui-même aux enjeux des questions suivantes : « ai-je le droit de mourir ? » ; « ai-je envie de mourir ? » ; « dois-je accepter ou refuser la trachéotomie ? ». Lorsque le malade refuse la trachéotomie, les médecins doivent l’accompagner en conséquence.
Avec l’expérience, j’ai réalisé qu’un certain nombre de situations complexes échappaient à certains modes de pensée binaires. Les pratiques médicales s’inscrivent dans un champ complexe. La loi Leonetti a sans aucun doute clarifié nombre d’éléments sur le plan légal. Désormais, le malade a tout à fait le droit d’exprimer certaines revendications qui étaient auparavant proscrites. Le médecin est censé être à son écoute et l’aider à prendre, au mieux, des décisions difficiles.

La réalité des pratiques de fin de vie est loin d’être simple, au quotidien. La notion de personne de confiance est, par exemple, loin d’être évidente dans l’esprit des malades. Je rappelle que dans la sclérose latérale amyotrophique, ces derniers gardent jusqu’au bout toute leur lucidité. Le médecin doit donc respecter la volonté du malade, et agir de maniére conforme à des principes essentiels, au rang desquels on compte la collégialité. De fait, dans un service hospitalier, un médecin n’agit jamais seul. Il se trouve membre d’une équipe. Certes cette derniére est parfois trés sollicitée. Il n’est pas rare que nous soyons confrontés à trois ou quatre malades en fin de vie différents, dans la même semaine. Nos infirmiéres ne tiennent pas des années, même en leur apportant tout le soutien possible. Nul ne saurait nier la réalité des difficultés de la démographie médicale. De surcroît, dans notre établissement, nous n’avons que 17 lits pour trois services… En raison d’un phénoméne de file d’attente, aucun malade ne peut atteindre l’hôpital s’il n’est pas en fin de vie. Ainsi, les infirmiéres ne les connaissent presque plus. Elles les découvrent, en quelque sorte, proches de la mort. Nos infirmiéres ne sont alors plus là que pour accepter des décisions prises des mois ou des années auparavant, à la suite d’un colloque entre un ou plusieurs médecins et le patient. En principe, les décisions relatives à la fin de vie (recours à la morphine, etc.) sont prises de concert avec le malade. Il incombe au médecin de les exposer à l’infirmiére. De fait, on ne peut que comprendre les raisons de la lassitude rapide de nos personnels infirmiers.

À mon sens, la loi Leonetti conduit à des situations comparables à celle de l’IVG. Fondamentalement, certains acceptent d’intervenir pour précipiter la fin de vie et d’autres refusent cette perspective. Au sein de notre service, nous constatons que de plus en plus de malades nous sont adressés justement dans la perspective de la fin de vie. En un sens, nous serions « là pour ça ». Un tel mode de recours à des médecins est évidemment inacceptable. La loi est bien rédigée, encore faut-il que les responsabilités soient partagées. Non, nous ne pratiquons pas la médecine seulement pour accompagner des fins de vie. Certains confréres doivent le comprendre. Il est trés difficile de prendre en charge un malade au dernier moment, quand des choix cruciaux de vie et de mort s’imposent. L’équilibre de la loi Leonetti a en quelque sorte été modifié par le fait que le poids des responsabilités n’est pas partagé équitablement par tous. La surcharge émotionnelle causée par l’accompagnement des malades en fin de vie n’est pas simple à gérer et l’on ne saurait décemment se « spécialiser » dans un tel domaine.

Comment le dialogue avec le malade est-il conduit ? D’ailleurs laisse-t-on authentiquement le choix au malade ? Par exemple, la trachéotomie d’une personne atteinte de sclérose latérale amyotrophique n’est envisageable que lorsqu’une famille peut accueillir le malade et l’assister pendant au moins une décennie. Aucune structure d’accueil de malade en fin de vie ne voudra d’un patient atteint de sclérose latérale amyotrophique trachéotomisé. Ne soyons pas hypocrites au point de laisser penser que des malades vivants seuls ont le choix.
Il arrive aussi que des malades n’aient pas bien compris les enjeux de la trachéotomie, ou plutôt qu’ils n’aient pas voulu les comprendre. En effet, la personne se représente ce à quoi peut ressembler une vie sous assistance respiratoire permanente, tout en demeurant paralysé. Lorsqu’il s’agit de passer de l’imaginaire à la réalité, de nombreux paramétres changent. Il nous est encore arrivé de constater des divergences de choix entre le malade et la personne de confiance qu’il a désignée… Dans ce cas, les équipes médicales se trouvent tiraillées entre des aspirations contradictoires. Parfois, elles sont elles-mêmes partagées entre plusieurs options, ne l’oublions pas.

Nécessairement, le moment vient où il faut décider. La perspective de la trachéotomie ne peut être différée à l’envi. Par conséquent, le médecin doit se poser la question du moment opportun de l’annonce. Imaginons tout de même des malades qui, tant bien que mal se raccrochent à des choses ou à d’autres, pour lesquels il est important aussi de maintenir l’espoir. Dans la majorité des cas, le malade se trouve plongé dans des dilemmes trés complexes. Fréquemment, le fait de présenter brusquement la trachéotomie comme une étape prochaine nécessaire aggrave l’état des malades… Aussi les médecins essuient-ils alors les critiques des familles ou, du moins de certains membres de l’entourage du malade. En permanence, on pourrait ainsi ruminer le probléme du moment opportun de la proposition de la trachéotomie. L’aspect technique de l’opération ne pose pas de probléme. C’est la condition de la personne opérée qui est trés lourde à appréhender : il faut accompagner quelqu’un de complétement paralysé et conscient pendant des années… Il n’existe à mon sens pas de régle de décision absolue qui soit valable pour tous les cas de sclérose latérale amyotrophique. Les choix qui sont en jeu relévent forcément de l’ordre de la singularité. De facto, nous sommes toujours confrontés à des décisions singuliéres.

La loi Leonetti a-t-elle réellement modifié la donne ? Je ne saurais répondre catégoriquement. Nous touchons à des réalités singuliéres et, en pareille matiére, je crains les régles, les normes et les procédures. Certes, tout cela est irremplaçable. Il n’empêche que la vertu primordiale de la procédure consiste à rendre l’adaptation possible.


L’indispensable compétence

Pr François Goldwasser
Service de cancérologie, CHU Cochin/AP-HP

La majorité des demandes d’euthanasie sont observées en cancérologie. Le professeur Léon Schwartzenberg fut un cancérologue qui révéla au grand public ces situations en justifiant le recours à l’euthanasie. Il apparut comme un modéle naturel pour les jeunes cancérologues. Sa démarche marquait un progrés par rapport à la négation du probléme : il eut le courage d’évoquer le sujet et témoigna que la mort était aussi une question qui devait impliquer le médecin.

Dés l’annonce du diagnostic de cancer, les patients expriment trois grandes angoisses :
- l’angoisse de la mort ;
- l’angoisse de la souffrance ;
- l’angoisse de l’acharnement thérapeutique.
La disponibilité d’agents médicamenteux est une chose, l’attitude à observer par le médecin face à diagnostic de mort inéluctable à court terme en est une autre. Le cancérologue ne peut nier la mort et montrer que la conversation est possible sur ce théme. Il doit donc savoir en parler avec son malade. Jusqu’à quel point la poursuite d’un traitement reléve-t-elle de l’acharnement ? Pour pouvoir prévenir l’acharnement thérapeutique (la non-interruption des chimiothérapies au-delà de ce que l’on peut en attendre), le médecin ne doit pas réduire la consultation aux effets de la chimiothérapie et il ne doit pas réduire les axes de traitement à la chimiothérapie. Sinon, son interruption est vécue comme un abandon et un désespoir. L’angoisse de l’acharnement thérapeutique constitue une dimension majeure des préoccupations d’un malade en fin de vie.
Dans cette perspective, le sens de l’écoute et la capacité à savoir adapter un projet thérapeutique sont essentiels. Les priorités d’un malade doivent être prises en compte. Si le patient est rassuré quant à l’écoute du praticien, l’angoisse s’estompe et la confiance s’accroît. Ainsi, les patients qui me remettent le formulaire de l’ADMD (Association pour le droit de mourir dans la dignité) expriment cette triple angoisse. Tous, à ce jour, aprés explications et création d’une relation de confiance, ont préféré déchirer le formulaire. Une relation de confiance avec le médecin ne nécessite aucune formalisation. En revanche, si la mention « Je refuse tout acharnement thérapeutique et j’autorise une mort douce etc. » figure écrite en toutes lettres dans un dossier médical, nul ne sait comment elle peut être interprétée par un médecin qui aurait à prendre en charge le malade, sans le connaître au préalable (médecin de garde…) et s’il fera réellement la démarche de confronter le point de vue anticipé avec le point de vue en situation.

Face à la perspective d’une mort pénible, mon parcours personnel m’a permis de faire l’expérience de trois réponses médicales.
La fuite
C’est sans doute celle qui me choque le plus. Elle consiste à estimer que la mort reléve de la compétence infirmiére et ne justifie aucune participation du médecin.
L’euthanasie
Par rapport à l’attitude précédente, la pratique de l’euthanasie peut apparaître comme un authentique progrés dans la mesure où elle témoigne d’une empathie et d’un engagement médical. Durant mon internat, c’était la réponse habituelle. En moyenne, un interne en cancérologie y était confronté une fois par mois.
Les soins palliatifs
À partir de mon clinicat, et de l’acquisition d’un DU de soins palliatifs et d’accompagnement, j’ai été amené à accompagner 150 décés par an, soit environ 1800 à ce jour. Bien que confronté aux mêmes situations cliniques que durant mon internat, aucune fin de vie n’a justifié d’envisager une euthanasie. Quelle différence explique une telle variation dans le recours à l’euthanasie ? Je dois bien constater que la seule variable fut le niveau d’incompétence. Ceci m’améne à conclure que, l’euthanasie, en cancérologie, est d’abord un acte d’incompétence.

Quelles pourraient être les conséquences d’une loi encadrant l’euthanasie ? Il est toujours possible de raisonner sur des positions de principe mais je préfére réfléchir aux bénéfices concrets pour la personne concernée. Songeons au débat sur l’avortement. D’un point de vue pratique, au-delà des principes, il s’agissait d’abord d’éviter quantité de décés liés à des septicémies. Quel bénéfice espérons-nous concrétement d’une loi relative à l’euthanasie, dans nos pratiques ? L’opinion publique est largement induite en erreur, me semble-t-il et ignore que la situation actuelle correspond plutôt à un « excés d’euthanasie » qu’à un défaut d’accés. Une loi ne changera rien pour le patient demandeur d’euthanasie : il lui faut un médecin qui partage son point de vue. Elle ne changera rien pour les médecins : celui qui approuve le point de vue du malade ne risque rien (pas de plainte s’il y a consensus), celui qui s’y refuse ne pourra pas y être forcé. La seule conséquence pratique concerne le malade incurable qui ne demande rien si le médecin se sent débordé et cautionné dans une démarche d’euthanasie. Que faire d’un malade mourant aux urgences alors qu’aucun lit n’est disponible ? L’euthanasie ne constituerait-elle pas une option facile, quand on ne sait rien faire d’autre ? En cancérologie, j’estime que le risque d’agir de la sorte est réel. Comme l’a déjà dit mon collégue réanimateur, l’ennemi du malade mourant, c’est d’abord de ne pouvoir accéder à un lit d’hôpital, de n’avoir pas davantage accés à un médecin formé à la prise en charge de la douleur. En la matiére, méfions-nous des pratiques médicales solitaires…

En cancérologie, les décisions initiales sont prises de maniére collégiale, en réunion de concertation pluridisciplinaire, puis, aprés épuisement des effets thérapeutiques, le praticien se retrouve souvent dans une prise en charge mono-disciplinaire qui peut facilement devenir solitaire. Une nouvelle pluridisciplinarité est nécessaire au-delà de la médecine fondée sur les preuves, associant cancérologues et équipe de soins palliatifs.
Actuellement, une loi légalisant l’euthanasie validerait des actes d’incompétence et de mauvaise pratique médicale, aggravés par l’isolement. Il n’existe pas de pratique médicale appropriée qui ne soit avouable. Enfin, ne prenons pas le risque de voir des médecins usant de l’euthanasie en confondant les limites de leurs compétences avec celles de la médecine.


Le temps de la relation

Dr Claude Rougeron
Médecin généraliste

La médecine ambulatoire n’est pas superposable à la médecine générale, même si cette derniére en est objectivement la principale composante. Ne perdons pas de vue que des praticiens de médecine ambulatoire sont confrontés à la fin de vie, qui ne reléve donc pas que de la compétence hospitaliére.
Le généraliste travaille trés souvent en solitaire. Depuis le début des années 1990, on a pris conscience du probléme délicat de l’accompagnement des personnes arrivant au terme de leur existence. En France, les mentalités ont évolué puisque ce pays est passé du 17éme rang pour la prescription de morphine au 4éme en trés peu de temps… Nous sommes bien mieux au fait de la signification de la douleur physique qu’il y a une vingtaine d’années.
Dans le champ des soins ambulatoires, le patient se trouve dans un systéme d’intervenants complexe et d’étendue variable. Le médecin, l’infirmiére, le pharmacien, équipe minimum au domicile, sont confrontés à des patients de plus en plus âgés. Des personnes ont parfois la chance d’atteindre l’âge de 100 ans sans, finalement, être gravement malades. Toutefois, un jour le cours ordinaire des choses est interrompu pour certaines d’entre elles et il faut envisager une prise en charge adaptée. Le vieillissement « ordinaire » de la population s’inscrit dans une perspective qui n’a rien à voir avec celles dessinées par la sclérose latérale amyotrophique ou par des pathologies tumorales, lesquelles existent également dans le milieu ambulatoire et justifient des accompagnements spécifiques avec l’aide de réseaux de soins palliatifs.

Prenons l’exemple de la cardiologie, qui a connu des changements majeurs dans les dix derniéres années. Schématiquement, les malades ne meurent plus aussi vite de pathologies cardiaques qu’il y a dix ou même cinq ans. Certains patients vivent des années dans un fauteuil ou dans un lit alors qu’ils sont atteints d’insuffisance cardiaque globale. Sauf cas polypathologiques, ces personnes conservent l’essentiel de leurs facultés cognitives. Elles peuvent donc bénéficier d’une vie relationnelle trés riche. Il est de notre responsabilité de préserver cette richesse, en sachant soulager non seulement les douleurs physiques, mais encore la détresse psychologique. La souffrance sociale de certains malades – pas nécessairement trés âgés – entre également en ligne de compte. Des grands-parents ne peuvent plus jouer avec leurs petits-enfants, rivés qu’ils sont à leurs fauteuils. Ce sont des rôles, des fonctions sociales qui ne peuvent plus être assurés. La souffrance comporte encore une autre dimension, qui est spirituelle. Elle est souvent tue, restant de l’ordre du tabou. Ce n’est pas pour autant que le médecin ne doit pas la laisser affleurer.

Malgré tout, le temps constitue un paramétre limitant redoutable en médecine ambulatoire. Depuis 16 ans, des formations à la médecine palliative en milieu ambulatoire existent. On apprend à soigner réellement la douleur. Il y a 25 ans, une telle compétence ne pouvait s’apprendre que « sur le tas ». Cependant, a-t-on vraiment du temps à consacrer à la souffrance psychologique ? La pénurie de personnel médical est redoutable dans de trés nombreuses parties du territoire. La condition de la médecine rurale n’est pas toujours enviable. Elle est complexe dans sa pratique, dure dans sa non reconnaissance. Comment des médecins isolés parviennent-ils à assister des malades souffrant gravement de pathologies chroniques à domicile, dispersés sur une vaste zone géographique ? Nous touchons là à une problématique éthique à mes yeux fondamentale : celle des choix de vie des soignants.
En effet, l’engagement professionnel des soignants n’est pas sans avoir un retentissement considérable tant sur leur vie que sur celle de leurs proches. Aujourd’hui, il est question d’une certaine désaffection, d’un désintérêt pour la médecine générale. Les internes qui pourraient potentiellement exercer de telles professions prennent rapidement conscience de leur difficulté. Ils opérent nécessairement leurs choix de vie en conséquence.

Pour aller au fond des choses, la temporalité du malade n’a rien à voir avec celle du médecin. Celui-ci peut avoir l’impression que le temps passé avec le patient importe sur un plan quantitatif. Or, du point de vue du malade, c’est la qualité de présence qui est essentielle. Le temps ne saurait donc être vu comme une ressource rare comptée en minutes. Une certaine épaisseur le caractérise et détermine toute l’efficacité d’une présence auprés d’un patient qu’elle soit médicale, soignante ou tout simplement bénévole.
La fin de vie n’est en principe pas un processus linéaire. Elle implique bien souvent une rupture brutale et traumatisante : l’hospitalisation. Aux urgences, le patient peut éprouver un sentiment de déréliction totale. Il en vient à avoir l’impression de n’être qu’une source de malheur. Ne nous y trompons pas, une rupture inopinée est en tous points comparable à une forme d’euthanasie.
Le temps du malade en fin de vie est complexe. Tout d’abord, il procéde à une relecture du temps passé de sa vie. A-t-il été un maillon digne – au sens moral – de la chaîne universelle ? Telle peut être l’une des questions qu’il se pose. Le futur, temps de projet et d’espoir, devient trés hypothétique. Il ne reste plus qu’une forme de présent à la personne dont l’existence touche à son terme. Seul temps dont le malade est sûr, c’est un temps particulier où l’authenticité du regard, de l’écoute et du geste est capitale. Si le médecin est ainsi capable d’être authentique, alors peu importe qu’il puisse consacrer dix minutes ou trente minutes à quelqu’un. Parfois, une fraction de temps somme toute infime peut revêtir une signification considérable.

En fin de vie, on ne se projette pas dans l’avenir à des années de distance. Pour certains, il importera de « tenir » jusqu’au mariage d’un enfant ou jusqu’à la naissance d’un petit enfant… Lorsqu’il n’existe réellement plus de futur envisageable surgit la perspective de l’euthanasie. Émane-t-elle vraiment de la personne proche de la fin ou de son entourage ? Il me semble évident que les authentiques demandes d’euthanasie sont trés rares. Elles sont fréquemment inspirées par l’entourage. Le médecin généraliste a toujours accompagné les patients durant les derniéres étapes de leur existence, bien avant que l’on ait cherché à promouvoir un « droit à mourir dans la dignité ». L’expérience de la médecine de proximité atteste que la mort fait, aussi, partie de la vie.


Valeurs originelles d’accompagnement

Pr Jean-Claude Ameisen
Président du Comité d’éthique de l’INSERM, membre du CCNE, Réseau INSERM de recherche en éthique médicale

« La personne humaine apparaît quand elle entre en relation avec d’autres personnes » disait Martin Buber. Et la personne s’efface quand ce lien disparaît. Accompagner, c’est maintenir ce lien : permettre à la personne de continuer à apparaître.
Alors que les avancées de la médecine repoussent toujours plus loin les frontiéres de la vie biologique, les pionniers des soins palliatifs, refusant l’acharnement thérapeutique et l’obstination déraisonnable ont, il y a 30 ans, fait redécouvrir à la médecine ses valeurs originelles d’accompagnement.

Cette évolution a inscrit, au cœur de la médecine, un nouveau compromis entre deux principes éthiques : l’assistance à personne en danger ; et le respect de la liberté, de l’autonomie et de la dignité humaine.
Fondée sur la notion de consentement libre et informé, la loi du 4 mars 2002 relative aux droits des malades donne au patient la possibilité de refuser un traitement, même si ce traitement pourrait prolonger sa vie. La loi du 9 juin 1999 sur les soins palliatifs, puis la loi du 22 avril 2005 font de l’accompagnement humain en fin de vie et du soulagement de la douleur une priorité.
Faut-il envisager d’aller plus loin ? Aujourd’hui, la demande d’un droit de mourir dans la dignité se traduit dans la société par une demande croissante de légalisation de l’euthanasie.
La principale raison en est probablement la peur de finir sa vie dans des conditions de souffrance et d’abandon. Peur malheureusement en grande partie justifiée. Prés de 500 000 personnes meurent chaque année dans notre pays, dont 70 % à l’hôpital ou en institution. Les études récentes réalisées par Edouard Ferrand indiquent que plus de la moitié des personnes qui meurent à l’hôpital vivent aujourd’hui leurs derniers instants sans soulagement de leur douleur et sans véritable accompagnement.

L’application de la loi permettrait d’éviter cet abandon en fin de vie. N’est-il pas dangereux, dans un tel contexte, d’envisager un recours à l’euthanasie comme alternative à un défaut d’accés aux soins palliatifs ? Ne s’agit-il pas, comme le dit Edouard Ferrand, d’« une mauvaise réponse à un vrai probléme » ?
Le terme ‘euthanasie’ est profondément ambigu. La premiére ambiguïté tient au sens même du mot euthanasie. Que signifie une ‘bonne’ mort ? Ne s’agit-il pas plutôt de vivre, le mieux possible, jusqu’à la fin ? Ne vaut-il pas mieux parler de « bonne vie jusqu’à la fin », d’un vivant qui est, pour reprendre le titre du dernier livre posthume de Paul Ricœur, Vivant jusqu’à la mort ?
La deuxiéme ambiguïté tient au fait que le terme euthanasie est utilisé pour décrire des situations radicalement différentes. Soit il s’agit d’une demande d’aide au suicide, de la part d’une personne lucide. Soit il s’agit d’une demande de la part d’une personne lucide, qu’on lui administre un produit qui la tue. Soit il s’agit d’une décision d’administrer à une personne inconsciente un produit qui la tue.
Il est évident que ces situations posent des problémes entiérement différents. Les confondre dans un seul et même mot empêche toute réflexion lucide.

Dans notre pays, ces trois pratiques sont interdites. Mais certains de nos voisins européens les ont autorisées. Ont-ils tort et nous raison ? Ont-ils raison et nous tort ? La Belgique et les Pays-Bas ont autorisé, dans des situations particuliéres, l’injection par des soignants d’une substance dans le but de provoquer la mort. Cette demande d’euthanasie ne concerne qu’une infime minorité des personnes qui meurent chaque année. Pourtant, il commence à y avoir des interrogations. Le consentement est-il toujours respecté ?
La Suisse, la Suéde, et l’État d’Oregon aux États-Unis interdisent l’injection par des soignants d’une substance dans le but de provoquer la mort, mais ont autorisé l’aide au suicide. Il semble que 75 % à 8 0% des personnes qui obtiennent les produits qui leur permettraient de mettre fin à leurs jours ne les utilisent pas. Ainsi, chez l’immense majorité de ces personnes, il ne s’agirait pas d’une véritable demande de mort, mais d’une peur de se retrouver un jour dans une situation de détresse insupportable. Y a-t-il d’autres moyens de rassurer la personne en fin de vie ?

« On entre véritablement en éthique » disait Paul Ricœur « quand à l’affirmation par soi de la liberté, s’ajoute la volonté que la liberté de l’autre soit. ». Comment inscrire cette reconnaissance de la liberté dans une démarche de solidarité ? Comment dialoguer, négocier, répondre ?
Il y a de rares cas où la médecine est, aujourd’hui, incapable de soulager une douleur qui rend la vie insupportable, ou une souffrance persistante qui conduit à un refus de vivre. Pour ces personnes, lorsque leur vie ne dépend pas de traitements qui pourraient être interrompus, la loi du 22 avril 2005 n’offre probablement pas de solution. C’est notamment devant ces situations que la société devrait se poser le probléme de décider comment répondre à une demande d’aide au suicide.

En 2000, dans son avis n° 63 « Fin de vie, arrêt de vie, euthanasie », le Comité consultatif national d’éthique soulignait que « l’éthique naît et vit moins de certitudes péremptoires que […] du refus de clore de façon définitive des questions dont le caractére récurrent et lancinant exprime un aspect fondamental de la condition humaine. » Et il nous faut, sans cesse, réinterroger nos certitudes
La fin de vie concerne chacun de nous. Mais nous ne la vivrons qu’une fois, pour la premiére et la derniére fois. « Tu aimeras l’étranger, parce que tu as été étranger au pays d’Egypte » nous dit l’Exode. Mais aucun d’entre nous n’a été, avant la fin, étranger au pays de la vie qui s’achéve. Et il nous faut essayer, selon les mots de Paul Ricœur, de se penser et de se vivre, dans cette situation extrême, « soi-même comme un autre ».
Mais tout ce qui concerne la fin de vie, et en particulier la question de l’aide au suicide, ne devrait peut-être pas être du domaine de la médecine. La médecine peut et doit soulager la douleur et participer à l’accompagnement. Mais nous avons peut-être trop tendance à médicaliser et à institutionnaliser tout ce qui reléve de la solidarité. Dans notre pays, les soins palliatifs à domicile sont encore trop peu développés. Tout se passe comme si la perspective d’une fin prochaine interdisait de demeurer au domicile, parmi les proches ou des bénévoles, et imposait d’aller ailleurs : à l’hôpital, où pourtant, le développement des soins palliatifs ne progresse encore que trop lentement. Et c’est peut-être cette angoisse de devoir partir, d’être déjà ‘ailleurs’ et vu comme ‘autre’ avant d’avoir disparu, qui, autant que la peur de la douleur et de la perte d’autonomie, est à l’origine de cette demande croissante de mettre fin à sa vie.

Ce qui est en question, c’est la maniére dont nous entourons les personnes les plus vulnérables. Les personnes en fin de vie. Les personnes âgées. Les personnes profondément handicapées. Les personnes atteintes de maladies mentales graves… Une société qui attribue une valeur excessive à la performance, la santé, la ‘normalité’… risque d’abandonner ceux qui sont les plus vulnérables. Et plus on abandonne une personne vulnérable, et plus son envie de disparaître peut devenir grande.
« La fin est l’endroit d’où nous partons » disait TS Eliot. Peut-être devrions-nous considérer l’accompagnement de la fin de vie non pas comme un devoir particulier, mais comme le point de départ d’une réflexion sur notre façon de vivre ensemble.
« Aucun être humain n’est une île, entier à lui seul », écrivait John Donne, « tout être humain est une partie de continent ». Ce dont il s’agit, c’est d’essayer de faire en sorte qu’aucune personne ne devienne un jour « une île » à la dérive, mais que chacun demeure toujours « une partie du continent ». De notre continent. De notre commune humanité.


Approche collégiale de la décision

Philippe Toullic
Cadre infirmier, Réanimation médicale, CHU Saint-Louis/AP-HP

Étant cadre supérieur infirmier, mon propos sera relatif à la maniére dont les personnels paramédicaux sont confrontés à la fin de vie, dans les services de réanimation. La référence à l’euthanasie souléve quatre types de problématiques :
- celle du sens de la poursuite de la thérapeutique chez des malades voués à demeurer dans des états végétatifs chroniques ;
- celle de la limitation thérapeutique (des dilemmes surviennent à ce titre au quotidien dans les champs de la réanimation et de l’oncologie) ;
- celle de l’arrêt thérapeutique (en particulier quand une intervention médicale pallie une défaillance d’organe irréversible) ;
- celle de l’euthanasie proprement dite, où une substance causant la mort est administrée.

Je n’ai jamais rencontré ce dernier schéma dans le service dans lequel je travaille. En réanimation, nous intervenons suivant une logique qui consiste à sauver. À ce titre, nous sommes amenés à prendre en charge des défaillances d’organes au moyen de technologies trés sophistiquées. Dans nos services, la mort survient statistiquement trés vite. Quel type de dilemme revient de façon récurrente en réanimation ? Dans certaines circonstances, l’état du malade ne s’améliore pas malgré le recours à des traitements curatifs conformes aux données actuelles de la science. Les équipes en viennent à s’interroger sur l’existence d’une éventuelle obstination et, partant, sur l’opportunité de la limitation thérapeutique.
Idéalement, tout patient devrait pouvoir donner son avis. En réanimation, un malade sur vingt est effectivement en mesure de faire part de ses souhaits au sujet de la limitation thérapeutique. Les équipes doivent donc en deviser avec les familles et avec l’entourage.

Dans mon quotidien de soignant, je suis confronté de plus en plus fréquemment à des cas appelant des décisions relatives à la limitation thérapeutique. Nous avons réalisé une enquête destinée à quantifier la fréquence des syndromes dépressifs chez les infirmiers en réanimation. Le périmétre de cette enquête est vaste : il englobe l’ensemble de la métropole et des DOM-TOM. Nous avons collecté de l’ordre de 2 600 réponses. Les enseignements majeurs du sondage auquel nous avons procédé sont que 27 % des infirmiers souffrent d’un syndrome d’épuisement et 11 % sont atteints de dépressions graves. Quels sont les facteurs favorisant la survenance de tels états ? Une mauvaise gestion de l’exécution de décisions de limitation thérapeutique apparaÎt comme un facteur redoutable. L’encadrement doit en être conscient et nous ne pouvons faire l’économie d’une réflexion sur le retentissement des actes de limitation thérapeutique sur la psyché des paramédicaux.

Il s’agit là de décisions lourdes. Lorsque le médecin a cliniquement identifié des cas où la poursuite de la thérapeutique est vouée à l’échec, il convient d’en informer l’entourage du malade dans des conditions qui soient acceptables pour tous. L’information des familles, la communication sur la mort ne s’improvisent pas. Dans notre service, nous avons mis en place un staff éthique le mardi et le jeudi, au cours duquel les personnels paramédicaux peuvent s’exprimer. De telles réunions ont l’immense vertu de clarifier la nature du projet thérapeutique qui peut être maintenu. Le cas échéant, elles sont l’occasion d’évoquer la perspective de limitations thérapeutiques.

Du point de vue paramédical, la collégialité de la prise de décision revêt une importance capitale. Certaines choses sont vécues de maniére bien moins traumatisante lorsqu’elles doivent être exécutées, si ce principe de collégialité est respecté. À une époque antérieure, on soulignait que de telles décisions relévent de la responsabilité légale du médecin. De fait, elles sont appliquées collectivement. Lorsque des actes difficiles sont accomplis en équipe, les infirmiers risquent bien moins d’en supporter seuls les conséquences psychologiques. Le risque d’épuisement ou d’incompréhension s’en trouve diminué.

Au sein du service dans lequel je travaille, la relation avec les familles fait l’objet d’efforts particuliers. Celles-ci peuvent se rendre dans le service 24 heures sur 24. Les décisions de limitation thérapeutiques sont prises en toute transparence et rien ne leur est caché. La transparence permet aussi à des professionnels confrontés à des défis difficiles de les relever sans que leurs pratiques impliquent des dommages collatéraux inévitables.
Notre démarche originale consomme évidemment du temps et des ressources. Le fait d’avoir promu un staff éthique bihebdomadaire n’est pas valorisé. Il ne nous a pas apporté de ressources supplémentaires, puisqu’il ne s’agit pas là d’une source traçable d’élévation d’activité du service. Or, sans authentique management psychologique des décisions de limitation thérapeutique, le prix à payer sera trés élevé. Nous ne disposons pas de psychologues compétents pour mettre nos actes en perspective, ne serait-ce que dans le cadre de notre relation à la famille. Mon propos est nécessairement conduit à être revendicatif. Nous attendons davantage de ressources d’accompagnement, car nous en avons authentiquement besoin. L’expertise infirmiére en réanimation devrait être évidemment autrement valorisée. À l’heure actuelle, les ressources dont nous disposons ne sont pas proportionnées aux défis qu’il nous faut relever.

Au sein de mon unité, je n’ai pas souvenir d’une décision de limitation thérapeutique qui aurait occasionné des heurts avec l’entourage d’un malade. Quand une équipe manifeste un consensus fort autour de telles décisions, les familles le perçoivent et le dialogue avec ces derniéres se déroule sur des bases saines. Sans un tel consensus, il ne me paraît pas envisageable de répondre à l’angoisse des entourages. Quelle est la source de l’angoisse originelle des familles ? Ces derniéres redoutent que quand la logique curative rencontre ses limites, il ne subsiste plus qu’une forme d’abandon. Elles veulent entendre et être convaincues qu’une autre forme de soins demeure, où il s’agit de gérer la douleur et d’apporter le confort maximal qui peut l’être. Les décisions de limitation thérapeutique ne sont pas aisées à gérer ; mais elles le sont pour peu que l’on respecte des régles d’action fondamentale.


Échanges avec la salle

Pr Patrick Queneau
À mon sens, le cas particulier du tétraplégique jeune n’a pas été évoqué. Sauf miracle thérapeutique dont la survenue est pour le moins aléatoire, nous sommes en présence de personnes profondément souffrantes, totalement conscientes et dont la situation est vouée à perdurer indéfiniment.

Dr Henri-Pierre Cornu
Même si nous parvenons, dans bien des cas, à atténuer les douleurs des malades en fin de vie, certains d’entre eux désirent malgré tout l’euthanasie. J’ai souvenir d’un patient qui a manifesté de la gratitude pour les soins que nous lui avons prodigué, mais qui a opté pour le suicide assisté en Suisse. Il a choisi de rester maître de sa mort.
Songeons encore aux équipes de gériatrie, bien plus pauvres et démunies encore que celles de réanimation. Réguliérement, des décisions de limitation thérapeutique s’imposent et elles ne sont pas sans affecter profondément les personnels qui doivent les prendre et à les appliquer.

Pr Olivier Goulet
Je remercie François Goldwasser de la clarté de son propos et des convictions qu’il a exprimées. Ceux qui pratiquaient l’euthanasie à l’époque de son internat la pratiquent-ils toujours aujourd’hui ? De plus, est-il vraiment possible de prétendre que l’accompagnement en fin de vie est toujours une affaire de compétence et de maîtrise ? Un discours faisant état des limites de la maîtrise du cancérologue est-il nécessairement inaudible ?

Pr François Goldwasser
La population médicale est hétérogéne. Certains médecins ne supportent pas l’impuissance de leur art et la perspective de devoir accompagner et non plus soigner. D’autres personnalités acceptent au contraire une telle perspective. C’est une affaire de culture, de formation et de renouvellement des générations de médecins. J’ai constaté que les médecins les plus jeunes ne se comportaient pas de la même maniére que leurs aînés.

Dr Louis Jehel
J’ai été choqué par une des réalités trés dures vécues dans certains services de région parisienne au cours de mon internat. Il est arrivé encore récemment que, faute de lit disponible, il faille préférer « arrêter les choses » et restituer le malade à la famille. Les décisions sont terribles à prendre lorsqu’elles s’imposent de maniére abrupte.
Je souhaite revenir sur la notion de choix du patient. On sait à quel point un malade en fin de vie est marqué par une angoisse colossale. Cette derniére est parfois d’une ampleur telle que les capacités cognitives de la personne en sont totalement bouleversées. Il arrive que cette angoisse soit comme jetée à la face du médecin pour mettre fin à une situation insoutenable subjectivement. De plus, il importe de savoir repérer un état dépressif réactionnel. La prise en charge de la fin de vie ne saurait faire l’économie d’une approche psychologique.

Pr Vincent Meininger
Dans le contexte de la sclérose latérale amyotrophique, ce ne sont pas tant les malades qui sont déprimés que leur entourage. La maîtrise médicale du malade est une chose, mais il n’est pas facile d’avoir une empathie avec l’angoisse qui est la sienne. Même si on tâche de prendre en charge les dépressions, il reste toujours des personnes qui n’ont plus qu’un seul désir : celui de mourir. Nous sommes parfois confrontés à des malades trachéotomisés qui ne souhaitent pas continuer à vivre dans des conditions qu’ils ne peuvent plus endurer. De telles demandes doivent être écoutées.
Enfin, à entendre certains propos, on en déduirait que l’hôpital est un mauvais lieu pour mourir. Or, ce serait faire injure au travail de nombre de médecins et d’infirmiéres que de dire qu’il est horrible de mourir à l’hôpital. Cela dit, si ce travail était authentiquement valorisé, alors on n’entendrait certainement plus qu’il « est horrible de devoir mourir à l’hôpital ».

Dr Renaud Péquignot
Méfions nous de certains effets de mode. À chaque période d’élections présidentielles, trois thémes de société émergent pour être occultés ensuite, comme des serpents de mer : le mariage des homosexuels, la légalisation de la consommation de cannabis et… l’euthanasie. Ils renvoient à un choix de société, celui qui consiste à poser des limites à la transgression. La Hollande a de ce point de vue promu un modéle clair, relativement à toutes ces questions de société. Néanmoins, jusqu’où doit-on permettre la transgression ? J’ai eu connaissance du cas d’un réanimateur en néonatologie pratiquant l’euthanasie de bébés car la souffrance de ces derniers était manifestement insupportable ? Jusqu’où risque-t-on d’aller dans la transgression en permettant légalement toujours plus ?

Dr Edouard Ferrand
En effet, la normativité peut être redoutable dans des domaines où il n’y a finalement que des exceptions. La limitation thérapeutique ne concerne qu’un pourcentage infime de malades. Qu’adviendra-t-il de centaines de milliers de patients si nous passons « officiellement » d’un projet thérapeutique d’amélioration de la fin de vie à… autre chose ? Il y a là matiére à beaucoup d’inquiétude. L’euthanasie pourrait être retenue au détriment complet du projet qui consiste à améliorer la fin de vie.


Une participante
En tant que responsable associatif, je suis frappé de constater que, dans un pays où l’euthanasie est proscrite, des décisions prises ici ou là en relévent bien, dans un vide juridique total. Il me semble qu’un médecin a été capable de décider de mettre fin à des souffrances intolérables chez un malade sans lui demander son avis au prétexte qu’alcoolique, il aurait certainement refusé… Ne faut-il pas encadrer légalement une bonne fois pour toutes les pratiques pour mettre à terme à un état de choses où n’importe quoi est envisageable, la gestion de la fin de vie restant totalement dérégulée ?

Dr Bernad Devallois
Président de la société française d’accompagnement et de soins palliatifs
Prochainement, nous allons mettre en ligne sur notre site un document émanant du ministére néerlandais de la justice. Il est symptomatique de l’esprit dans lequel le législateur des Pays Bas – pro-euthanasie – souhaite faire évoluer ses normes. Son contenu ne me rassure guére.
Nous sommes face à des situations extrêmes caractérisées par une extrême complexité et je suis donc choqué que, dans le débat public, certains affichent des positions simples, pour ne pas dire caricaturales. Tient-on compte de la réflexion des professionnels des soins palliatifs ? En effet, nous avons longuement réfléchi et débattu. De ce fait nous avons publié des textes, même si ces derniers n’ont pas vocation à clore la discussion définitivement. Nos forums attestent de la vivacité et de l’intensité du débat relatif à la fin de vie. Malgré cela, nous avons pu nous entendre sur le contenu de publications. L’une d’entre elles est par exemple relative au recours à la sédation, afin de limiter la souffrance des malades.
Les professionnels impliqués dans l’accompagnement de fins de vie savent entendre les demandes lorsqu’elles sont impérieusement formulées. Au demeurant, ils sont confrontés à d’authentiques cas de figure aporétiques. Il existe des cas où des questions ne peuvent que générer d’autres questions. À mon sens, la loi Leonetti répond parfaitement aux questions soulevées par le cas de Vincent Humbert. Ce texte de loi a des faiblesses, mais on ne saurait l’accuser d’avoir laissé les praticiens dans une situation identique à celle qui précédait sa publication.
C’est le probléme de la clause de conscience qui me paraît le plus aigu. Certains médecins refusent d’appliquer la loi Leonetti. Ce faisant, ils se défaussent plus ou moins consciemment sur ceux qui n’ont pas adopté la même posture qu’eux. Pour cette raison, nous avons appelé de nos vœux la création d’un observatoire des pratiques et d’une instance de médiation. Des familles estimant percevoir des pratiques d’acharnement thérapeutique pourraient saisir cette derniére. Il vaut mieux proposer des dispositifs de nature à faire entendre raison à certains médecins plutôt que de favoriser la judiciarisation des litiges autour de la fin de vie. Celle-ci est sans doute la pire des solutions.
Le débat sur l’euthanasie prête encore à certaines manipulations. Par exemple, beaucoup de signataires proclamés du « Manifeste des 2 000 » ne l’ont jamais effectivement signé. J’évoquerai encore le Livre blanc de l’ADMD à l’attention des présidentiables.

Dr Edouard Ferrand
À mon sens, la plupart des discours sont aujourd’hui inaudibles, dans l’état actuel du débat. C’est pour cela qu’il nous faut nous tourner vers des options pragmatiques, qui nous permettront de nous adresser à la raison. Proposons donc des voies d’amélioration des pratiques médicales auprés des patients et de leurs familles. Parlons de culture médicale et non de nouvelle loi. À l’heure actuelle, j’ai l’impression que tous les discours raisonnables ne peuvent pas être entendus.

Dr Jérôme Pellerin
En tant que psychiatre, je suis confronté à des attitudes confinant au suicide. Avant tout, c’est le sens du désir de mort qu’il nous faut comprendre. Or, j’ai observé que bien des patients s’étant « suicidés » vont mieux. Se donner la mort, psychologiquement, c’est aussi parfois une occasion de continuer à vivre.
J’ai pris connaissance comme tous ici du fait que la moitié des infirmiéres qui ont participé à une décision de fin de vie ont éprouvé une forme de dépression. Il est parfaitement normal que ces personnels se comportent de maniére empathique. Le contraire serait pour le moins inquiétant. Cependant, j’estime que l’hôpital à trop tendance à gommer les affects, en proscrivant leur expression dans l’institution. Au contraire, l’hôpital doit autoriser la manifestation de la dimension affective du soin, sous peine de fragiliser les soignants. Il est parfaitement normal que ces derniers passent par des moments de défaillance. La loi Leonetti ni aucune loi ne saurait nous dispenser d’une réflexion sur l’hôpital comme espace du possible et non plus comme seul espace de normativation. Ainsi, il nous sera sans doute plus facile d’appréhender la maniére dont les personnes y meurent.

Dr Jean-Marc Peyrat
Je trouve extrêmement angoissant que dans quantité de services, les décisions des chefs de service et de leurs équipes ne reflétent rien de normé. Tout est donc « service dépendant », me semble-t-il s’il n’existe aucun arbre décisionnel pour déterminer sa pratique.

Didier Oncina
Je me demande si nous n’avons pas tendance à confondre la santé et le soin. Par conséquent, nous serions en train d’appréhender un questionnement avec des outils un peu inadaptés.

Dr Alexis Burnod
Je suis médecin urgentiste engagé dans une association qui s’efforce de former les personnes qui le demandent à l’accompagnement des personnes en fin de vie. Certes, les médecins peuvent avoir tendance à s’intéresser à la maladie bien plus qu’au malade. Cependant lorsque je prends connaissance de certains sondages, qui font état de 71 % de la population favorable à l’euthanasie, je suis abasourdi. Il nous faut reconquérir le malade et répéter qu’il est effectivement au cœur de notre pratique médicale. Nous sommes conscients de la réalité de certaines angoisses et nous n’abandonnerons pas ceux qui les éprouvent.

Dr Anne Laure Boch
La norme me paraît redoutable, s’agissant de la mort. Que signifie un « droit à mourir dans la dignité ? » N’est-on digne que lorsque l’on meurt debout, en pleine possession de ses moyens physiologiques ? Les centaines de milliers de personnes qui meurent dans un lit d’hôpital doivent-elles se sentir indignes ? Ne nous propose-t-on finalement pas une pseudo-dignité avec l’euthanasie ? À mon sens, cette derniére confine même à une « anti-dignité ».

Dr Alda Horain
François Goldwasser me semble avoir raison en déplorant que, trop souvent, on restreigne le soin à sa partie technique. J’ai souvenir d’un patient qui, quinze jours avant sa mort, n’avait plus qu’un souhait : celui de pouvoir appeler sa famille en Afrique noire. Cette requête, humaine, n’a pas été entendue, alors même que, jusqu'au bout, des traitements complexes, variés, parfois trés coûteux ont été prodigués à cette personne. Il est urgent de savoir valoriser le savoir être et l’authenticité. Oui, un regard authentique peut avoir une valeur bien plus grande qu’un acte technique pour un malade en fin de vie. Si nous ne le reconnaissons pas, les soignants se trouveront perpétuellement en porte-à-faux dans l’exercice quotidien de leurs missions.

Benoît Colcanap
J’exerce la profession de kinésithérapeute en service de cancérologie. À mon sens la réalité peut être incroyablement frustrante dans certains services et certaines équipes. Le débat qui nous rassemble ne serait, avons nous dit, pas politique. Je ne suis pas de cet avis et j’estime qu’il faut légiférer. De plus, quand 70 % des Français meurent à l’hôpital, celui-ci doit disposer de moyens décents, proportionnés à l’ampleur de sa mission. Pour qu’elle soit remplie efficacement, des soignants, des techniciens, des ressources doivent être disponibles. Tel n’est pas le cas. L’argent, le temps, les postes sont contraints. Affirmons-le clairement : nous ne sommes pas toujours en mesure d’accomplir les tâches qui nous incombent.

Dr Michéle Lévy-Soussan
Dans le vaste mouvement de démocratie sanitaire qui nous a affectés, nous pouvons discerner une grande inquiétude de nos concitoyens relativement aux conditions actuelles de la mort. Les peurs sous-jacentes ne seront pas conjurées par des textes, des réglements qui, de toute maniére, sont toujours plus nombreux. Nous n’avons pas de réponses simples à des questions complexes. La mort ne sera pas belle demain, avec ou sans les soins palliatifs. Même si beaucoup reste à accomplir sur le plan de l’éducation à la citoyenneté, même si le mouvement de démocratie sanitaire est loin d’avoir porté tous ses fruits, les soins palliatifs ne rendront pas la mort de demain agréable et belle, comme le laissent entendre les partisans d’une loi sur l’euthanasie.

Dr Aude de la Dorie
En tant que médecin anesthésiste, j’aspire avant tout à sauver des vies. Nous sommes confrontés au quotidien à des cas de conscience. Les situations sont toutes singuliéres, même si des procédures existent. J’ai beaucoup apprécié l’accent mis sur la notion de compétence par François Goldwasser. Ce point est en effet capital. Au-delà de la mise en œuvre de n’importe quelle compétence, sommes-nous tenus de supporter que le suicide devienne une question médicale ?

Philippe Toullic
Il est effectivement logique que la majorité des infirmiéres soient perturbées psychologiquement à la suite de la participation à l’exécution d’un acte de limitation thérapeutique. En revanche, je suis révolté par le fait que rien de concret ne soit proposé pour les aider, au sein de leurs équipes. Ces derniéres n’ont pas de psychologue à disposition. La formation préalable fait encore défaut. Naturellement, même si l’environnement de la réanimation est trés organiciste, il est trés positif que le personnel infirmier s’investisse sur un plan psychologique.

Dr Edouard Ferrand
Dans le climat ambiant, notre rôle est aussi de positiver. Nous sommes face à un chantier majeur, qui consiste à intégrer l’éthique médicale à la médecine. Désormais, les erreurs ou les actes d’incompétence manifeste sont sanctionnés. La prochaine étape de l’évolution de nos pratiques consiste sans doute à faire entrer l’éthique et le respect des droits du malade dans la valorisation effective de l’exercice de la médecine.

Dr Claude Rougeron
La problématique de la fin de vie et celle du suicide appartiennent à la société dans son ensemble. Elle ne peut tout de même décemment se défausser de certaines charges sur ses médecins. En théorie, il appartient au patient d’opérer les choix cardinaux, relativement aux conditions de la fin de son existence. Ceci vaut tant pour le périmétre des soins hospitaliers que pour celui des soins ambulatoires. On ne saurait décider de certaines ruptures en lieu et place des principaux intéressés.

Pr François Goldwasser
Malheureusement, les médecins ont une faiblesse. Ils ont envie d’être de bons éléves. Sur quoi sont-ils effectivement évalués ? Sur la qualité des soins de l’accompagnement qu’ils prodiguent ? Non ! Ils sont évalués, à l’hôpital, sur la base de critéres d’activité et de dépenses. Dans un tel environnement, à quoi pourrait conduire une loi légalisant l’euthanasie ? Dans le scandale du sang contaminé, les médecins savaient. Ils n’ont rien fait. Qui aura le courage de ramer à contre-courant en améliorant les conditions d’accompagnement des malades, d’intégrer l’épuisement des soignants, au prix d’indices de gestion dépréciés ? Je recommanderai donc aux tenants d’une loi légalisant l’euthanasie de faire un peu attention. Les médecins sont parfois lâches !

Pr Vincent Meininger
Je me garderai aussi des certitudes. La mort, malheureusement, fait partie de ce que nous devons accepter. Nul ne doit être contraint d’accepter quelque chose qu’il récuse de tout son être. Je me méfie de la rigueur absolue et je privilégie au contraire une forme de sens de l’incertitude. Quand nous ne savons plus nous poser de questions, mieux vaut sans aucun doute changer d’activité.


Conclusion
Éthique de la responsabilité


Pr Christian Hervé
Directeur du Laboratoire d’éthique médicale et de médecine légale, Faculté de médecine, université Paris 5, Réseau INSERM de recherche en éthique médicale

Chacun a parfaitement le droit d’avoir des convictions et de les exprimer. Toutefois, notre objet, dans le présent cadre, est davantage l’éthique de responsabilité que l’éthique de conviction. L’évaluation des pratiques a parfois le défaut de compliquer certaines tâches. Nous sommes sans cesse renvoyés à la contrainte du temps, à l’impératif de la formation et à la problématique de la valorisation des pratiques médicales. Jean Bernard disait en substance que le temps est le premier de nos moyens, dont nous usons suivant une qualité éthique : la compétence.
Je souhaite encore évoquer le contenu d’un article d’André Mineau, qui expose comment Himmler a organisé la déportation et l’extermination des Juifs durant la Seconde guerre mondiale. Comment a-t-il procédé ? Il a explicitement souhaité allier la performance de la santé à l’économisme. Aujourd’hui, nous sommes confrontés à ces deux logiques. N’en ignorons donc pas les perversions.
Notre propos n’est pas politique. Cependant, nous essayons de pointer des lacunes et des manques que le politique peut être amené à combler.

Depuis une quinzaine d’années, nous ne cessons en effet de nous interroger sur la fin de vie au moyen de concepts et de méthodologies scientifiques. À titre personnel, j’ai demandé à mes éléves d’investiguer ce domaine de maniére à produire des éléments objectifs, qui soient de nature à faire progresser le débat. Il est de la compétence du réseau de recherche en éthique médicale de l’INSERM de savoir transformer des matiéres loin de faire l’unanimité en objets en recherches. Au demeurant, dans ce domaine, au-delà des sensibilités bien compréhensibles, seule une recherche/action nous apparaît une méthode efficace, c’est l’objet de ce soir de constituer un objet de recherche.
Au niveau universitaire, nous poursuivons notre investigation éthique de l’ensemble des activités de soins. Un DEA et un doctorat spécifiques ont été mis en place. D’ores et déjà, les conclusions de travaux méritent d’être reconnues et partagées, notamment avec ceux qui pensent que les questions relatives à la vie et à la mort sont simples.

flecheretour.gifOu page suivante :

 

Fin de vie : mobiliser l’éthique

Auteur(s) : E. Hirsch

A propos de la proposition de loi relative au droit de finir sa vie dans la dignité et de la proposition de loi visant à mieux prendre en compte les demandes des malades en fin de vie exprimant une volonté de mourir

Directeur de l’Espace éthique/AP-HP, professeur d’éthique médicale, Université Paris-Sud 11


En quelques semaines deux propositions de loi se proposent de revoir les principes édictés dans la loi du 22 avril 2005 relative aux droits des malades et à la fin de vie : la proposition de loi relative au droit de finir sa vie dans la dignité (enregistrée à la présidence de l’Assemblée nationale le 7 octobre 2009), la proposition de loi visant à mieux prendre en compte les demandes des malades en fin de vie exprimant une volonté de mourir (enregistrée à la présidence de l’Assemblée nationale le 5 novembre 2009). Une discussion de ces textes est prévue le 19 novembre.


Il y a un an, le 4 décembre 2008 était rendu public le rapport d’évaluation de la loi relative aux droits des malades et à la fin de vie. Le temps des vaines controverses pouvait, semble-t-il, prendre fin. La consultation menée dans la plus grande transparence et avec le souci de permettre à chacun d’exprimer ses positions, nous engageait désormais à mettre en œuvre la loi du 22 avril 2005 relative aux droits des malades et à la fin de vie, à en transposer les principes dans les pratiques du soin et à dégager les moyens indispensables à une approche enfin digne des réalités humaines et sociales de la fin de vie. Faute de quoi, d‘autres modéles seraient promus comme celui de la Belgique qui en quelques années a banalisé les pratiques de l’euthanasie jusqu’à les appliquer à des personnes atteintes d’Alzheimer ou de maladies psychiatriques, voire en salle d’opération afin de prélever les organes à des fins médicales ou scientifiques… Et voilà que nous reviennent les appels (pour certains même les injonctions) à aller plus loin dans la législation, à céder d’avantage, à s’inspirer du modéle en vigueur notamment aux Pays-Bas.

Au cours de sa session à Genéve (13-31 juillet 2009) le Comité des droits de l’homme (Pacte international relatif aux droits civils et politiques) a procédé à l’examen des rapports soumis par les États parties. Dans le Projet d’observations finales du Comité des droits de l’homme des Pays-Bas, les pratiques de l’euthanasie dans ce pays sont stigmatisées :

« 7. Le Comité reste préoccupé par l’étendue de l’euthanasie et de l’aide au suicide dans l’État partie. En application de la loi relative à l’interruption de la vie sur demande et à l’aide au suicide, même s’il faut l’avis d’un second médecin, un médecin peut mettre fin à la vie d’un patient sans que la décision ne fasse l’objet d’un examen indépendant conduit par un juge ou un magistrat pour s’assurer qu’elle n’est pas le résultat de pressions morales ou d’une mauvaise appréciation (art. 6). »

A quelques jours de la célébration du soixante-et-uniéme anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme, la revendication, par certains, de l’euthanasie pour mettre fin aux « vies indignes d’être vécues », a de quoi provoquer nos valeurs et surprendre nos mentalités.

Au mépris des leçons de l’histoire et des combats menés par les personnes malades et leurs proches afin d’être reconnus dans leur aspiration à pouvoir enfin vivre leur vie en société sans discriminations, l’idéologisation d’une liberté ultime, affirmée dans le recours à la mort médicalement administrée, bafoue les fondements mêmes de la démocratie. Elle nous livre en toute innocence aux dérives d’une évidente barbarie.

Dans la proposition de loi relative au droit de finir sa vie dans la dignité (enregistrée à la présidence de l’Assemblée nationale le 7 octobre 2009) qui doit être évoquée en session le 17 novembre, au-delà de propos convenus évoqués depuis 1978 l’article 8 est de nature à bouleverser les principes et les repéres professionnels dés lors qu’est préconisée «  dans le cadre de la formation initiale et continue des professionnels de santé, une formation sur les conditions de réalisation d’une euthanasie. » C’est ainsi que l’on vise à banaliser la portée d’une mutation déterminante qui, ainsi, devrait devenir routiniére, relever, comme dans les pays qui ont légiféré, constituer en quelque sorte de « bonnes pratiques professionnelles ».



On ne saurait tolérer davantage le discours des quelques beaux esprits qui proclament comme une conquête morale, l’urgence de dépénaliser l’euthanasie, sans consacrer la moindre attention à ceux, plus vulnérables que d’autres, qui éprouvent de tels arguments comme une injure, une imposture, l’insupportable manifestation d’un rejet qui révoque leur humanité même. Les propagandistes actuels du suicide médicalement assisté dévoient un engagement trés exceptionnel qui a permis au cours des derniéres années de mieux reconnaître le droit des personnes malades ou atteintes de handicaps, leurs aspirations à une qualité d’existence, à une position en société et à des soins respectueux, adaptés, attentifs à leurs choix profonds, à leurs véritables besoins. Ils confortent les logiques de l’indifférence, du renoncement ou de l’abandon et justifient ainsi les relégations de nos malades aux marges de la cité, dans un état de précarité et d’errance chroniques, au domicile ou dans des institutions vécues comme des lieux de ségrégation. La délivrance anticipée d’une vie à ce point indigne de la vie, leur semble alors préférable à l’expérience quotidienne d’une forme subreptice, anonyme, indifférenciée d’euthanasie sociale.



Il nous faut résister aux figures imposées d’une culture de la mort digne, repenser et refonder les solidarités indispensables à une vie en société digne d’être vécue jusqu’à son terme. C’est affirmer que l’existence, la dignité et les droits des personnes malades ou handicapées valent mieux que les débats indécents qui tentent d’organiser les conditions de gestion de la mort des plus vulnérables parmi nous : ceux à l’égard desquels nos obligations s’avérent au contraire les plus fortes. Il nous faut conférer un espace d’expression publique à la réflexion consacrée au sens de la vie, à la valeur des combats de vie menés par les personnes malades et leurs proches pour préserver une existence humaine, la signification d’une histoire d’homme, en dépit de ce qui les menace.

J’en appelle à une mobilisation éthique : elle concerne les fondements de la vie démocratique et sollicite une dynamique de la responsabilité partagée, un engagement auprés de celles et de ceux qui attendent de notre société d’autres réponses que la solution finale d’une mort assistée.


flecheretour.gifOu page suivante :

 

Fin de vie : pour une mobilisation éthique

Auteur(s) : E. Hirsch
Directeur de l’Espace éthique/AP-HP, Professeur d’éthique médicale, Université Paris-Sud 11


Après des mois de polémiques habilement fomentées par l’Association pour le droit de mourir dans la dignité, le 4 décembre 2008 sera rendu public le rapport d’évaluation de la loi relative aux droits des malades et à la fin de vie. Le temps des vaines controverses doit prendre fin.

La consultation menée dans la plus grande transparence et avec le souci de permettre à chacun d’exprimer ses positions, nous engage désormais à mettre en œuvre la loi du 22 avril 2005, à en transposer les principes dans les pratiques du soin et à dégager les moyens indispensables à une approche enfin digne des réalités humaines et sociales de la fin de vie. Faute de quoi, d‘autres modèles seront promus comme celui de la Belgique qui en quelques années a banalisé les pratiques de l’euthanasie jusqu’à les appliquer à des personnes atteintes d’Alzheimer ou de maladies psychiatriques, voire en salle d’opération afin de prélever les organes à des fins médicales ou scientifiques…


A quelques jours de la célébration du soixantième anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme, la revendication, par certains, de l’euthanasie pour mettre fin aux « vies indignes d’être vécues », provoque nos valeurs et surprend nos mentalités. Au mépris des leçons de l’histoire et des combats menés par les personnes malades et leurs proches afin d’être reconnus dans leur aspiration à pouvoir enfin vivre leur vie en société sans discriminations, cette idéologisation d’une liberté ultime, affirmée dans le recours à la mort médicalement administrée, bafoue les fondements mêmes de la démocratie. Elle nous livre en toute innocence aux dérives d’une évidente barbarie.

On ne saurait tolérer davantage le discours des quelques beaux esprits qui proclament comme une conquête morale, l’urgence de dépénaliser l’euthanasie, sans consacrer la moindre attention à ceux, plus vulnérables que d’autres, qui éprouvent de tels arguments comme une injure, une imposture, l’insupportable manifestation d’un rejet qui révoque leur humanité même. Les propagandistes actuels du suicide médicalement assisté dévoient un engagement très exceptionnel qui a permis au cours des dernières années de mieux reconnaître le droit des personnes malades ou handicapées, leurs aspirations à une qualité d’existence, à une position en société et à des soins respectueux, adaptés, attentifs à leurs choix profonds, à leurs véritables besoins. Ils confortent les logiques de l’indifférence, du renoncement ou de l’abandon et justifient ainsi les relégations de nos malades aux marges de la cité, dans un état de précarité et d’errance chroniques, au domicile ou dans des institutions vécues comme des lieux de ségrégation. La délivrance anticipée d’une vie à ce point indigne de la vie, leur semble alors préférable à l’expérience quotidienne d’une forme subreptice, anonyme, indifférenciée d’euthanasie sociale.

Il nous faut résister aux figures imposées d’une culture de la mort digne, repenser et refonder les solidarités indispensables à une vie en société digne d’être vécue jusqu’à son terme. C’est affirmer que l’existence, la dignité et les droits des personnes malades ou handicapées valent mieux que les débats indécents qui tentent d’organiser les conditions de gestion de la mort des plus vulnérables parmi nous : ceux à l’égard desquels nos obligations s’avèrent au contraire les plus fortes. Il nous faut conférer un espace d’expression publique à la réflexion consacrée au sens de la vie, à la valeur des combats de vie menés par les personnes malades et leurs proches pour préserver une existence humaine, la signification d’une histoire d’homme, en dépit de ce qui les menace.


J’en appelle à une mobilisation éthique : elle concerne les fondements de la vie démocratique et sollicite une dynamique de la responsabilité partagée, un engagement auprès de celles et de ceux qui attendent de notre société d’autres réponses que la solution finale d’une mort assistée.

flecheretour.gifOu page suivante :

 

Formuler une demande d’euthanasie en soins palliatifs

Auteur(s) : E. Hirsch

Président du Collectif Plus Digne la Vie, professeur d’éthique médicale, université Paris-Sud 11, Auteur de Apprendre à mourir, éditions Grasset


L’enquête nationale “Demande”, coordonnée par Edouard Ferrand, sera publiée à la fin du mois dans l'European Journal of Cancer. Sur 789 instances (unités, équipes, etc.) de soins palliatifs sollicitées de novembre 2010 à février 2011, 60 % ont participé à l’étude. 132 d’entre elles n'ont pas été confrontées à des demandes de mort anticipée, 342 ont recensé 783 demandes : 476 exprimées par une personne malade, 258 par des proches et 49 par des infirmiers. Nous présentons en annexe les premiéres données tirées de cette importante étude.

Il est essentiel de surmonter les controverses idéologiques pour enfin mieux identifier les réalités des demandes formulées dans le contexte si délicat d’une fin de vie. Le travail de trés grande qualité mené depuis des années par Edouard Ferrand et les équipes associées sur le terrain à ses investigations scientifiques, s’avére donc précieux.

L’enquête fait apparaître d’une part que la formulation d’une aide en terme d’euthanasie intervient plutôt lorsque le dispositif d’accompagnement dans le cadre des soins palliatifs se situe trop tardivement ou s’est avéré carentiel. D’autre part elle indique que contrairement aux propos avancés par les partisans d’une dépénalisation de l’euthanasie, les demandes formulées par les personnes s’avérent relativement limitées et ne concernent que dans 3.7 % des douleurs incurables. Il serait nécessaire d’être attentif au parcours de soin et à l’environnement des personnes sollicitant l’euthanasie, de même qu’une meilleure compréhension de ce qui distinguerait les 342 équipes confrontées à ces demandes par rapport au 132 qui ne constatent pas cette réalité pourrait présenter un intérêt. Enfin le ratio entre la demande formulée par la personne malade (476) et des tiers (307) interroge. C’est dire l’importance de cette enquête dont pourront être analysées sous peu les données qui ne manqueront pas de susciter d’utiles réflexions au moment où les choix politiques se doivent d’être clarifiés dans ce domaine également.


Puisque l’étude menée par Edouard Ferrand concerne les pratiques en soins palliatifs, il me semble justifié d’évoquer une fois encore l’esprit de cette démarche.

L’hôpital français n’a que lentement pris conscience des nouvelles obligations que suscitaient les évolutions biomédicales en phase terminale de la maladie. Une approche spécifiquement soignante s’est donc efforcée dans les années 1980 de pondérer les apparents excés d’un “jusqu’auboutisme” médical, proposant une démarche différente, notamment inspirée des pratiques en vigueur en Angleterre et au Canada : « recentrer la situation médicale dans une dimension de rencontre. » Dans un premier temps, cette attitude qui par la suite est devenue le mouvement des soins palliatifs a pu être perçue comme une forme de contestation, puisqu’elle relevait du souci de rétablir une sollicitude humaine là où, semble-t-il, elle faisait défaut. D’autre part, il convenait de situer la personne au cœur du projet de soin et donc de lui reconnaître des droits propres : « apprendre à écouter la vraie demande. » Les soins palliatifs mettaient également en cause une tendance à l’abandon des malades qui échappaient à l’efficacité des traitements ou à la banalisation de la pose des cocktails lytiques souvent prescrits lorsque le chef de service considérait que, d’un point du vue curatif, le patient ne relevait plus de ce qu’il estimait de l’ordre de sa compétence.

L’hôpital public est parvenu progressivement à s’investir dans cette autre part du soin assuré jusqu’au terme de l’existence, s’insérant progressivement dans une approche initiée au sein de structures privées, parfois de tradition religieuse. Il n’était pas évident d’envisager une telle option dans le contexte techniciste des centres hospitalo-universitaires, mais aussi dans un cadre laïc qui se devait d’être respectueux des personnes dans leurs convictions et leurs préférences : « laisser le patient faire son chemin, et le rendre possible. »


La culture des soins palliatifs s’est élaborée de maniére progressive dans un environnement social et institutionnel spécifique. Pour le dire de maniére rapide, jusqu’alors les questions relatives à la mort étaient au mieux évitées, les médecins et paramédicaux préoccupés par les enjeux relevant des fins de vie apparaissaient marginaux, car peu conformes aux modéles dominants qu’ils semblaient parfois confronter à leurs insuffisances quand il ne s’agissait pas d’impostures. À certains égards l’approche palliative s’est donc présentée comme une forme de résistance et de contestation au regard de certaines dérives biomédicales visant essentiellement l’efficience technologique et la performance, expression émergente d’un discernement relevant du souci témoigné à la personne dans l’expression de ce qui favorisait la qualité de son existence et l’adhésion autonome à ses traitements. Pour certains, il s’agissait d’affirmer que « lorsqu’on estime qu’il n’y a plus rien à faire, au contraire, comme soignants, nous avons encore tout à faire au service de la personne et de ses proches. »

Il importait également de présenter un front concret, et a priori non dogmatique aux idéologies du “tout euthanasique”, même si la démarche palliative ne doit pas se présenter comme une alternative à l’euthanasie. Elle procéde d’enjeux et de finalités spécifiques mais démontre pourtant qu’on peut envisager une fin de vie dans des conditions humainement dignes, c’est à dire de nature à respecter la personne dans l’accomplissement de son existence jusqu’à la mort sans pour autant l’anticiper.


Les soins palliatifs relévent de pratiques pluridisciplinaires qui peuvent décloisonner les fonctions et susciter de nouvelles dynamiques, y associant le bénévolat qui implique directement le corps social dans une mission avec laquelle il peut ainsi renouer. Cette démarche apporte parfois des éclairages et des ouvertures différents aux débats sociaux les plus actuels, qu’il s’agisse des soins de la douleur, du suivi des malades atteints de maladies chroniques, de la limitation et de l’arrêt de traitement, de la sédation ou du suicide médicalement assisté.

Il ne s'agit pas pour autant d'idéaliser les circonstances ou de les ramener à des considérations indues. Au contraire, il convient de se maintenir à la hauteur d'enjeux délicats et douloureux qui déjouent bien souvent les procédures du soin. Les décisions n'en prennent que davantage d'importance. Du moment que le projet de soin conforte la personne dans ses attentes, ses attachements et sa volonté, le respect et la dignité imposent le courage de ne pas abdiquer, dans un espace d'initiative et de liberté d'appréciation.

flecheretour.gifOu page suivante :

 

L’euthanasie, un choix de société

Auteur(s) : C. Pelluchon

Agrégée et docteur en philosophie, enseignante dans le master Éthique, science, sante et société, Espace éthique/AP-HP – Université Paris-Sud 11.

En bioéthique, le philosophe politique ne cherche pas à savoir si les pratiques médicales sont bonnes ou mauvaises en soi, mais il se demande si elles vont éroder les habitudes et valeurs communes qui sont au fondement d'une société et soutiennent ses institutions. Aussi les propositions de loi sont-elles examinées en fonction de leur cohérence avec ces valeurs communes qui expliquent que certains biens, valorisés par une communauté, deviennent des droits, comme celui de décider par soi-même.

Ainsi, on peut s'interroger sur la légalisation de l'euthanasie, alors que la loi Leonetti du 22 avril 2005 a apporté des solutions concrètes à la peur de mourir dans des conditions dégradantes et dans la souffrance. Cette loi, qui reconnaît le droit du patient à refuser tout traitement, est centrée sur la notion de "proportionnalité des soins" et le développement de la culture palliative. Un patient qui n'est pas en fin de vie peut demander l'arrêt des soins curatifs. Dans le cas d'un malade inconscient, une procédure collégiale permettant de motiver la décision de limitation ou d'arrêt des traitements est prévue. Ce dispositif juridique implique le passage d'une médecine encore liée à l'acharnement thérapeutique à une pratique maîtrisée, où les soignants savent donner des soins proportionnés à l'état du malade et à l'évolution de sa maladie, et soulager la douleur.

Quelles sont donc les motivations de ceux qui demandent aujourd'hui la légalisation de l'euthanasie ? Peut-on admettre que la société assigne aux médecins la tâche de tuer un patient et que soit prévue, par la loi, l'administration de la mort ?

La première question porte sur la place des médecins. Non seulement l'acte de tuer est incompatible avec le devoir de ne pas nuire, mais en plus le fait de l'associer aux soins saperait la confiance des familles envers les soignants. Cette confiance, qui se nourrit de la résolution des praticiens à ne jamais abandonner leur malade, est importante dans le cas d'une décision d'arrêt des traitements.

Deuxièmement, comment peut-on concilier les efforts qui sont faits, en France, pour intégrer ceux que la maladie, l'âge ou la différence excluent de la vie sociale et une revendication qui revient à considérer que la solution à la souffrance est la mort ? Cette solution consiste à se débarrasser du problème en se débarrassant du malade.

Le troisième argument concerne la dimension symbolique de cette ouverture d'un droit au suicide assisté et à l'euthanasie. Leur légalisation impliquerait la reconnaissance par la société que le suicide est une réponse légitime et naturelle à la souffrance. Cette banalisation du suicide va à l'encontre du courage et des valeurs de solidarité que nous transmettons à l'école et au sein des familles.

Le quatrième point renvoie à un conflit d'interprétation : l'autonomie équivaut-elle au droit de faire tout ce que nous voulons à n'importe quel prix, c'est-à-dire en obligeant les médecins et la société à reconnaître un acte contraire à leurs valeurs ? On peut reprendre l'argument de Hume et dire qu'un homme n'est pas obligé, en continuant à vivre, de se faire du mal pour le bien de la société, mais cette reconnaissance du suicide comme acte individuel n'implique pas que la société en général et les médecins en particulier doivent se faire du mal pour le bien d'un individu. Une telle interprétation n'est pas fidèle aux droits de l'homme.

Pourtant, c'est bien sur ce terrain politique que s'affrontent les partisans de la légalisation de l'euthanasie et ceux qui pensent que la loi du 22 avril 2005 est suffisante. Le cœur du problème est la signification conférée à la notion d'autonomie et le rapport entre individu et communauté qui en découle. Peut-on parler légitimement d'un "droit à la mort" ? Ceux qui veulent légaliser l'euthanasie affirment que ce droit est sans limite et constitue une créance de l'individu à l'égard de la société et des médecins. Un droit-créance. Ceux qui s'opposent à l'euthanasie disent que le souci du bien commun exige que l'on mette des limites à une revendication individuelle qui, si elle était reconnue par la loi, ouvrirait un droit à la mort incompatible avec les sources morales de la démocratie.

Deux visions du politique et de la finitude sont en compétition. Pour les uns, les lois servent à cautionner toutes les pratiques, et l'autonomie est absolue. Les autres veillent à la fonction symbolique des lois. Ils refusent de calquer la justice sur les seuls désirs individuels et ne séparent pas le droit d'une réflexion philosophique sur la condition humaine. Le politique, loin de se réduire à la politique ou à l'art de conquérir et de conserver le pouvoir, suppose que les décisions soient articulées aux valeurs communes que nous continuons d'honorer.

On peut rediscuter des lois en fonction des problèmes nouveaux que pose la technique. Mais, sans le rappel délibéré de nos valeurs et de nos choix de société, il y a peu de chances pour que nous arrivions à une législation sage. A ce sujet, la loi Leonetti est un exemple à suivre. A un moment où, aux Pays-Bas, patients et médecins se déclarent plus favorables aux soins palliatifs qu'à l'euthanasie, on peut espérer que ce qui était présenté hier comme une avancée devienne, aux yeux du public, une solution dépassée.


flecheretour.gifOu page suivante :

 

Réflexions sur la tentation de créer un droit à choisir sa mort

Auteur(s) : B. Devalois

Médecin, ancien président de la Société Française d’Accompagnement et de soins Palliatifs, SFAP

Alexis Burnod
Médecin urgentiste



L’approche de la mort implique depuis toujours des désirs contradictoires

L’approche de la mort et l’inéluctabilité de la finitude humaine ont de tous temps, alimentées les réflexions métaphysiques. « Philosopher, c’est apprendre à mourir » affirmait déjà Cicéron repris par Montaigne. Sophocle, dans les Trachiniennes, à propos de la mort d’Héraclés, décrit ce qui est probablement la plus ancienne trace d’une demande d’assistance au suicide. Le héros antique, dévoré par d’horribles brulures, exige de son fils Hylos qu’il mette fin à ses jours pour le soulager de sa souffrance. « Tu es mon seul médecin » lui affirme-t-il pour justifier son exigence ! Celui-ci est alors déchiré entre deux devoirs sacrés : l’obéissance filiale et l’interdit du parricide. Un autre phénoméne psychique lié à l’approche de la mort d’un être cher est le désir contradictoire que la mort ne survienne pas tout en souhaitant qu’elle survienne vite. C’est ce désir euthanasique dont témoigne l’épisode de la mort de Rabbi Yehouda Hanassi, appartenant à la tradition talmudique (1). La servante dévouée du vieux sage, mourant, commence par supplier qu’il ne meure pas car la communauté a encore besoin de lui. Puis, prenant en compte la situation personnelle de son maître, elle finit par inverser sa priére, en suppliant qu’il soit délivré des affres de l’agonie le plus vite possible.

Cet épisode illustre parfaitement les désirs contradictoires qui traversent les pensées de l’accompagnant. Le souhait d’abréger les souffrances du mourant peut aussi masquer le désir d’abréger la souffrance des proches puisque la mort de l’Autre renvoie brutalement à la mort de Soi. La demande d’assistance pour provoquer sa propre mort (assistance au suicide) ou le désir d’abréger une agonie (euthanasie stricto sensu) ne sont donc pas des phénoménes récents. L’une émane de celui qui va mourir. L’autre de ceux qui vont lui survivre. La demande de l’un n’est généralement pas sans liens avec le désir des autres. C’est de l’impossibilité morale du passage à l’acte, permettant de mettre en œuvre ce désir ou de répondre activement à la demande, que naît la situation tragique, aporétique ( c'est-à-dire sans qu’une solution n’apparaisse pour sortir du dilemme). Ainsi ce sont l’exacerbation des sentiments contradictoires et le sentiment d’impuissance qui caractérisent la complexité émotionnelle de la fin de la vie, autant pour celui qui meurt que pour celui qui l’assiste.


Mais c’est de la confusion entre la prise de conscience de cette demande ou de ce désir et la volonté récente de les traduire en terme de « droit à » que naissent les actuelles polémiques. Une certaine forme d’idéologie libertarienne tend à se substitue à toute autre approche en matiére de philosophie morale. Pour les libertariens il existe une prééminence absolue de la liberté individuelle. La société ne peut aucunement faire entrave aux demandes individuelles. Elle doit au contraire reconnaître comme un devoir le respect de ces demandes/désirs. Au moins dans le domaine de réflexion qui nous préoccupe ici (la fin de la vie) cette approche n’est pas sans dangers. Concernant la mise en œuvre inconsidérée d’un désir, Lacan nous a pourtant mis en garde (2) : céder sur son désir c’est ouvrir les vannes de l’inconscient et laisser revenir à la surface psychique des pulsions obscures. Quant à justifier légalement un acte normalement défendu (tuer autrui) au seul prétexte qu’il répond à la demande ou au désir de celui qui en est la victime (celui qui demande à être tué), c’est une pente glissante dont les conséquences pour la société sont potentiellement effrayantes.


La récente tentation de légiférer sur le droit à choisir sa mort

Une certaine forme de frénésie médiatique agite réguliérement notre « société du spectacle » : il s’agirait de « légaliser l’euthanasie ». Trois propositions de loi sur ce théme seront ainsi discutées fin janvier 2011 au Sénat. On va le voir, derriére des notions aguichantes mais floues se cachent en fait des problématiques plus complexes que la simplification abusive qui nous en est faite. Précisons bien qu’il ne s’agit pas ici de disserter sur la valeur morale de « l’euthanasie » mais bien de se cantonner à la question de la mise en œuvre d’un droit à choisir sa mort (sujet des propositions de lois en discussion au Sénat), laissant de coté les convictions métaphysiques et religieuses considérées comme appartenant strictement aux convictions individuelles de chacun. La reconnaissance effective d’un droit à choisir sa mort recouvre en fait trois champs distincts : le droit de ne pas subir de l’acharnement thérapeutique, le droit de raccourcir la phase agonique et le droit à un suicide assisté.


Le droit de ne pas subir d’obstination déraisonnable en est le volet le plus simple à aborder. Il a été clairement inscrit dans la loi française depuis 2005 en complément du droit à mourir soulagé et accompagné, accordé par la loi de juin 1999. Les différentes situations pour lesquelles peut se poser la question de traitements n’ayant pas d’autre finalité que le maintien artificiel de la vie sont envisagées par la loi du 22 avril 2005 et ses décrets d’application. C’est au final le malade lui-même qui a le dernier mot sur le caractére déraisonnable ou non des soins qui lui sont prodigués. S’il n’est plus en capacité d’en juger, différentes procédures permettent d’approcher au plus prés ce qu’aurait été sa volonté (personne de confiance, directives anticipées, concertation des membres de l’équipe soignante, procédure collégiale, etc.). La France est ainsi le pays qui s’est doté du dispositif législatif le plus avancé au monde dans la reconnaissance de ce droit. De nombreux pays s’en inspirent aujourd’hui (cf. le cas récent de l’Espagne par exemple). Il reste maintenant à en assurer la réalisation pratique et quotidienne pour chaque citoyen. Dans ce domaine de nombreux progrés restent à faire comme le soulignait par exemple le rapport d’évaluation de la loi de 2005 (3). Sur les 20 propositions de ce rapport, datant de fin 2008, moins de la moitié étaient réellement mises en œuvre deux ans plus tard. Ainsi, la mise en œuvre de facilitateurs régionaux en matiére d’application de la loi devient une urgence, pour permettre à tous ceux qui rencontrent des difficultés concrétes d’avoir d’autres solutions que d’utiliser médiatiquement la revendication d’une légalisation de l’euthanasie pour trouver une solution à leur situation.


Le droit de raccourcir la phase agonique pose par contre de véritables problémes et mérite mieux que des approximations simplistes. Ainsi convient-il de s’arrêter sur plusieurs points, qui ne sont pas de détails. Pour quelles raisons serait-on autorisé à pratiquer un tel acte ? Pas dans l’intérêt du patient puisqu’il est aujourd’hui possible de soulager celui-ci, y compris pour certains cas extrêmes et exceptionnels par le recours à des traitements à visée sédative. Ce serait donc avant tout pour l’entourage, comme évoqué ci-dessus. A qui ouvrir ce droit ? Faudrait-il l’ouvrir à tous ou le réserver seulement aux individus en ayant fait la demande anticipée, selon des formes réglementaires ? C’est ce second choix qu’a fait la Belgique en mettait en place un dispositif permettant de déposer en mairie une « demande anticipée d’euthanasie ». Ce n’est que si cette déclaration est enregistrée qu’un sujet qui se trouve dans l’incapacité d’en faire la demande lui-même peut faire l’objet d’une injection létale. Ce dispositif belge, dont le champ d’application est plus large que la phase agonique (démence ou coma sont aussi concernés) est toutefois unique au monde. En effet les dispositifs législatifs existants dans d’autres pays portent en fait sur le suicide assisté (cf. ci dessous) sans inclure la demande anticipée d’euthanasie. Ils excluent toute possibilité d’injections létales pour des patients incapables de décider pour eux-mêmes au moment de la mise en œuvre de cette décision. En effet, si la décision de pratiquer l’injection létale ne repose pas sur la volonté du patient au moment où elle est prise, elle ne peut reposer que, soit sur celle du médecin (à qui l’on confie la mission de choisir le moment de la mort de son patient), soit sur celle de l’entourage (à qui on confie la mission de choisir le moment de la mort de son proche).

Dans la premiére hypothése c’est aux désirs inconscients du médecin qu’on lâche la bride. Dans la seconde, c’est à la complexité de la notion d’entourage qu’il faudrait faire face, et aux inéluctables conflits inhérents. Le recours à un mandataire exclusif désigné par le patient avant qu’il ne soit devenu incapable de décider pour lui-même, permettrait certes de lever certaines de ces difficultés, mais en souléverait bien d’autres. Que peut signifier, au niveau de l’inconscient, le fait de déléguer à untel plutôt qu’a tel autre, le choix du moment de sa mort? Comment choisir l’un de ses proches et écarter l’autre ? Que se joue-t-il dans l’expression de ce choix ? Quels dégâts psychiques en résulteraient pour celui qui serait choisi, et pour celui qui ne le serait pas ? Quelle culpabilité péserait sur celui qui serait en charge – tel Néron devant un gladiateur vaincu – d’abaisser son pouce pour déclencher l’injection létale pour son pére, son conjoint, son fils ?


Un droit à l’assistance au suicide

On l’entraperçoit donc - même si le sujet est encore beaucoup plus complexe - la solution ne passe pas par la loi, mais plutôt par la mise en œuvre d’un accompagnent adapté de celles et ceux qui, perdant un être cher, sont submergés par ces émotions et désirs contradictoires. C’est en les aidant à mobiliser les ressources psychiques nécessaires à la mise en œuvre du travail de deuil qu’on leur permettra de surmonter l’épreuve. C’est bien là qu’est la véritable mission des professionnels de santé, chargés de « prendre soin » et non pas de pratiquer des injections létales, fussent-elles autorisées par la loi.

Mais c’est au final la mise en œuvre d’un droit au suicide assisté qui constitue la demande essentielle de ceux qui réclament « la légalisation de l’euthanasie ». Le suicide est une liberté individuelle que chacun peut choisir d’exercer. Dans nos sociétés modernes, elle n’est pas légalement contestée. Certains militent pour que cette liberté devienne un droit. Ils estiment que la société doit mettre en œuvre la décision de mourir de tout ou partie de ceux qui en font la demande. Pour eux, la premiére étape de la reconnaissance de ce qu’ils appellent « le droit à mourir » (et qui est en fait un droit à l’assistance au suicide) est qu’un tel droit soit accordé aux patients en phase terminale de leur maladie. Une fois cette étape franchie, il ne restera plus qu’à l’élargir à tous ceux qui en feront la demande. C’est à cette fin que différentes paraphrases euphémisantes sont distillées en direction de l’opinion publique : interruption volontaire de vie, interruption volontaire de vieillesse, ultime liberté, assistance médicalisée pour mourir, aide active à mourir, mourir dans la dignité (4), etc.


Les rares dispositifs législatifs existants victimes de dérives inquiétantes

Malgré la forte pression des partisans d’une telle évolution législative, cultivant de puissants relais d’opinion, un nombre finalement assez limités de dispositifs législatifs existent dans le monde autour de ces questions. Sous certaines conditions, variables, ils autorisent et organisent (Benelux, Oregon et État de Washington) ou permettent de ne pas poursuivre (Suisse) les pratiques mettant en œuvre une forme d’assistance au suicide pour les malades en faisant la demande. Tous ces dispositifs insistent sur une condition sine qua non : l’autonomie de décision de l’intéressé. Dans l’Oregon (et plus récemment dans l’État de Washington) la loi impose de fournir, à ceux qui remplissent les conditions, les moyens (une pilule létale) leur permettant de mettre fin à leurs jours au moment qu’ils jugeront opportun. En Suisse, c’est une faille du Code Pénal datant du début du XXéme siécle qui permet à certaines associations (Exit, Dignitas) de proposer une aide bénévole et désintéressée aux candidats au suicide. Elles leur fournissent une potion létale et toute l’assistance nécessaire à la mise en œuvre de leur suicide. Dans les pays du Benelux (avec quelques variantes au sein des 3 pays) la loi organise la mise en œuvre d’une injection létale (pratiquée à l’hôpital ou à domicile) pour ceux qui expriment la volonté de finir leurs jours, sous réserve qu’ils remplissent les conditions fixées.


À l’image de ces dispositifs étrangers, les propositions de loi déposées réguliérement devant le Parlement français visent à instituer une forme de droit à l’assistance au suicide pour certains malades (tout en utilisant le terme générique et inapproprié d’euthanasie). Le corollaire obligé en est le devoir fait à la société de « suicider » le titulaire de ce droit. Et il existe un certain consensus chez les partisans d’une telle légalisation pour charger de « l’exécution » de ce devoir les médecins. Cette question mériterait pourtant un débat plus approfondi. Il est de même nature que celui portant sur le rôle que les médecins devaient ou pas jouer dans la mise en œuvre des peines capitales décidées conformément aux lois américaines. Aucune compétence médicale n’est requise pour mettre à disposition ou administrer une substance létale. Rien, bien au contraire, n’impose donc si la loi décidait d’autoriser ces pratiques, d’en confier la responsabilité aux médecins.



L’analyse attentive des pratiques réelles, loin de certaines visions angéliques, montre qu’aucun des dispositifs législatifs existant n’échappe à des dérives inquiétantes.

Ainsi en Suisse, les pratiques déviantes de l’association Dignitas ont fait l’objet de nombreuses investigations. La pratique de tarifs prohibitifs et l’organisation lucrative d’un véritable tourisme de la mort apparaissent choquantes. L’utilisation à la place d’une potion létale, jugée trop coûteuse, d’un sac en plastique rempli de gaz argon afin de provoquer la mort par asphyxie, la vente aux enchéres des effets personnels des suicidés, le dépôt illégal des urnes funéraires au fond du lac de Zurich, l’utilisation de chambres d’hôtel ou de parkings comme lieu de mise en œuvre des suicides, l’organisation du suicide de personnes non atteintes de pathologies graves et/ou victimes d’une erreur de diagnostic, font partie des nombreux faits reprochés à la sulfureuse association – notamment au travers des témoignages de proches de suicidés et de salariés de la structure. Le gouvernement fédéral helvétique est d’ailleurs en train de travailler à une réforme législative sur l’assistance au suicide.

En Belgique, souvent présentée comme un modéle, par les partisans d’une légalisation du « droit à l’euthanasie » la réalisation d’études scientifiques portant sur la réalité des pratiques, démontre que la loi n’est en fait pas respectée et que les dérives sont habituelles (5). En 2010, deux publications (6) viennent de le confirmer. Ces études scientifiques basées sur une procédure rigoureuse, publiées dans un grand journal médical, émanent d’une structure reconnue comme plutôt favorable à la législation en vigueur dans ce pays. La premiére révéle que des administrations de produits destinés à provoquer la mort, sans que cela réponde explicite à une demande du patient, sont réguliérement pratiquées en Belgique. Loin d’être exceptionnelles, la pratique de ces injections létales illégales au regard de la loi belge, représente un nombre de décés équivalent à celui lié à des euthanasies officielles et légales. Elles sont majoritairement pratiquées sur des personnes âgées, considérées comme incapable d’émettre une volonté, et que les professionnels de santé jugent donc inutiles de consulter . La seconde révéle que dans prés de la moitié des cas des euthanasies officielles et légales, l’injection létale est en fait réalisée, non pas par un médecin, comme la loi l’exige, mais par des infirmier(iére)s. Ainsi, on peut conclure de ces 2 études que trois quart des injections à visée létales pratiquées en Belgique sont en fait pratiquées en dehors du cadre légal : 2/4 ne reposent pas sur la demande explicite du patient, 1/4 est pratiquée par une infirmiére et non par un médecin. Pourtant, ces pratiques illégales ne donnent pourtant lieu à aucune poursuite. Elles semblent même parfaitement banalisées. Elles échappent totalement aux mécanismes de contrôle officiellement mis en place pour éviter les dérives. Ce contrôle repose uniquement sur un examen a posteriori d’un simple dossier déclaratif. D’autres articles scientifiques avaient également révélés la pratique d’euthanasies de nouveau-nés (absolument prohibées par la loi belge) et même l’organisation de prélévements d’organes sur des patients ayant subi une euthanasie (pratique non illégale en Belgique mais ouvrant des questions éthiques vertigineuses). Même l’inexplicable différence entre les pratiques en territoire flamand (où sont pratiquées 80 % des euthanasies légales) et en territoire wallon (seulement 20 % des euthanasies légales) ne semblent pas retenir l’attention.

Aux Pays-Bas, de plus en plus de questions se posent sur la mise en œuvre des dispositifs légaux. Ainsi la publication du rapport officiel de la pratique des euthanasies en 2009 vient d’être l’objet d’une sérieuse polémique entre les autorités et les commissions régionales de contrôle en raison de divergences d’appréciation sur les poursuites à engager en cas de non-respect des dispositions légales (7). Par ailleurs un débat est engagé sur le projet d’ouverture d’une « clinique de l’euthanasie » par les militants du droit au suicide assisté, afin d’accueillir tous ceux qui rencontrent des difficultés dans le cadre légal actuel pour la mise en œuvre de leur désir de mourir (8).



Conclusion

La mort est dans la vie, la vie aidant la mort, La vie est dans la mort, la mort aidant la vie


Si, comme nous le rappelle Jacques Prévert, la mort est un élément naturel de la vie, elle en est aussi un élément structurant. Se préoccuper d’accompagner celui qui meurt est un devoir fondamental. C’est une tâche qui revient naturellement aux proches. Mais c’est aussi la tache des professionnels de santé. Ils doivent également prendre soin de ces proches affectés par la mort d’un être cher et bouleversés par des émotions contradictoires. Si on a coutume de dire que l’on peut juger d’une société à la façon dont elle respecte ses morts, on peut sans doute juger de la médecine à la façon dont elle accompagne les mourants. En France, en 2010, si des progrés certains ont été accomplis, de nombreux restent à faire. Le développement de la démarche palliative et celui des équipes spécialisées en constitue un élément majeur. Des modes de financement adaptés doivent être mis en place afin de corriger les effets pervers actuellement observés. Des modifications significatives dans la formation initiale et continue de tous les professionnels de santé doivent permettre de repenser les paradigmes du soin. La composante palliative doit contribuer au juste soin, au même titre que la composante curative. Mais c’est à l’évidence une chimére que de croire qu’une légalisation des pratiques visant à raccourcir la phase agonique ou l’instauration d’un droit à l’assistance au suicide permettraient d’empêcher que la mort ne soit une épreuve terrible. Non la mort n’est jamais douce, même quant elle est provoquée par une injection légale (!). Mais nous pouvons la rendre moins cruelle par un accompagnement de qualité.



Notes :

(1) Rapportée notamment dans l’ouvrage de David Le Breton, Anthropologie de la douleur, Paris, Métaillé, 2006.

(2) Cf. notamment Jacques Lacan, Séminaire, livre VII : L’éthique de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1986.

(3) Rapport d’information fait au nom de la mission d’évaluation de la loi n° 2005-370 du 22 avril 2005 relative aux droits des malades et à la fin de vie, n° 1287. Novembre 2008.

(4) Cette expression, utilisée pour promouvoir la mort provoquée par une assistance extérieure et à la demande de l’intéressé, suggére de maniére assez scandaleuse que mourir d’une autre façon ne serait pas digne. Sur cette captation parfaitement infondée du concept de dignité voir notamment Dignité Et Euthanasie, Jacques Ricot. Editions Pleins Feux, 2003.

(5) « Medical End-of-Life Practices under the Euthanasia Law in Belgium » N Engl J Med 2009; 361:1119-1121 (September 10, 2009)

(6) Kenneth Chambaere et coll, « Physician-assisted deaths under the euthanasia law in Belgium: a population-based survey », et Els Inghelbrecht et coll, « The role of nurses in physician-assisted deaths in Belgium », ces 2 articles sont publiés dans le numéro de mai 2010 du Canadian Medical Association Journal.

(7) « Jaarverslag euthanasie tegengehouden », Medischcontact, 22 juillet 2010.

(8) « Kliniek voor euthanasie en zelfdoding », Trouw, 7 août 2010.

 

flecheretour.gifOu page suivante :

 

NOTES SUR L'EUTHANASIE par Michel Cavey médecin gériatre

La question de l'euthanasie est posée à notre société depuis longtemps. Il y a eu, spécialement dans les années 94-95, plusieurs débats télévisés sur le sujet, et la pression se fait de plus en plus insistante pour instituer une loi sur le sujet. Une association, l'Association pour le Droit de Mourir dans la Dignité, milite dans ce sens.

Au cours de l'été, deux affaires ont remis le problème sur le devant de la scène :

Une infirmière de l'hôpital de Mantes-la-Jolie, dans les Yvelines, a reconnu avoir mis fin aux jours d'une trentaine de malades.

Un médecin de la région toulousaine a été traduit devant l'Ordre régional pour avoir effectué une euthanasie. Il a été relaxé par ses pairs.

C'est ce qui a poussé le Secrétaire d'Etat à la Santé à demander l'ouverture d'un débat parlementaire sur le thème de l'euthanasie.

Il est donc indispensable de reprendre la discussion, en essayant de préciser les notions utilisées : une grande part du débat vient en effet de ce que les différents interlocuteurs ne mettent pas les mêmes choses derrière les mêmes mots.

 

DEFINITIONS :

Le premier mot à définir est celui d'euthanasie, ou plutôt d'euthanasie active.

Lorsqu'un malade est en proie à une souffrance particulièrement mal supportée, il arrive que le médecin se sente désarmé. Il ne sait plus quoi faire, et il ne peut laisser le malade dans cet état. Alors il le tue. Cela peut se faire de diverses manières, notamment par un gaz , mais plus souvent par un médicament qui est le plus souvent très simple.

Le problème est que, tout bien considéré, il n'existe aucune situation qui impose le recours à l'euthanasie active pour mettre un terme à une souffrance quelle qu'elle soit. Il n'est jamais nécessaire de tuer les gens pour améliorer leur confort de vie : dans l'immense majorité des cas le confort physique est très convenablement maintenu par des moyens assez simples ; par exemple la morphine vient à bout de 90% des douleurs, à condition d'être maniée avec discernement ; de même la détresse psychologique peut être considérablement améliorée par l'accompagnement.

 

Mais on parle souvent d'" euthanasie passive ". Le terme d'euthanasie passive est l'un des plus ambigus qui soient, et il faudrait le bannir du vocabulaire. C'est en gros le fait de renoncer à effectuer de soins à un malade, de manière à ne pas prolonger sa vie. Mais il faut comprendre que ceci recouvre des situations extrêmement différentes.

On a dit que dans les services de réanimation 50% des décès proviennent d'un acte d'euthanasie. C'est évidemment faux : la réalité est que la moitié des décès sont survenus après que les réanimateurs ont constaté l'inutilité de leurs efforts, et qu'ils on pris la décision d'abandonner les soins par crainte de verser dans l'acharnement thérapeutique.

Il n'existe là aucune notion d'euthanasie.

La maladie est due à l'action de la nature. Toute action de l'homme se définit toujours comme ce qui s'oppose au cours naturel des choses. L'euthanasie est un comportement par lequel, au lieu de laisser faire la nature, on cherche à en dévier le cours en l'accélérant. Au contraire l'abandon thérapeutique est un comportement par lequel, au lieu de chercher à dévier le cours de la nature, on décide de laisser faire. La seule question qui se pose alors est technique : les réanimateurs ont-ils bien apprécié la situation en décidant que le malade est perdu ?

Prenons maintenant l'exemple de cette malade de 95 ans, lucide, qui a décidé après une bronchite au demeurant guérie qu'elle ne voulait plus manger ni boire, encore moins être soignée. La solution technique est simple : il faut la perfuser, mettre une sonde gastrique, attacher les mains de la malade pour l'empêcher d'arracher ses sondes et la traiter de force. Nous avons choisi de ne pas le faire, considérant que la décision de la malade était claire, que de toute manière elle parviendrait à ce qu'elle voulait, et que la perte de qualité de vie imposée par ce traitement agressif était inacceptable en regard du bénéfice attendu en termes de durée.

Il se peut que l'équipe ait mal apprécié la situation. Mais il ne s'agit pas là d'euthanasie. Certains prétendront voir là une non-assistance à personne en danger mais on discutera cette notion plus loin.

Cette patiente de 87 ans, grabataire, démente, ne communiquant plus, présente un trouble apparemment grave et d'origine inconnue. La solution technique est simple : il faut la transférer dans un grand centre et procéder à des examens agressifs et complexes. Après concertation avec la famille, nous y avons renoncé, considérant que le pronostic à court terme n'est pas bon, et qu'il ne convient pas d'assombrir les derniers jours de la malade par des investigations pénibles, que le transfert, le changement d'équipe soignante, le dépaysement de la malade, l'agressivité des gestes proposés, sont des facteurs susceptibles d'aggraver considérablement l'état de la malade, et de mettre sa vie en danger, que les examens envisagés ont toute chance d'aboutir à des diagnostics pour lesquels aucun traitement ne pourrait être mis en oeuvre.

Il se peut là aussi que l'équipe ait été trop pessimiste ; mais l'erreur d'appréciation ne saurait être assimilée à une euthanasie.

Par contre, si cette patiente se met à faire une pneumonie, faut-il la traiter en considérant qu'elle doit en guérir, ou faut-il s'abstenir au motif qu'elle est au bout de sa vie, qu'il faut bien mourir de quelque chose, et que la mort qui se propose là est somme toute assez confortable ? Il arrive en effet que le médecin se sente en position de devoir décider de quoi le malade doit mourir. Le choix est ici délicat, car les risques d'erreur d'appréciation sont grands ; mais il semble que le médecin qui s'abstiendrait totalement pourrait peut-être là être taxé d'euthanasie passive. On serait dans le même cas si on avait affaire à un malade atteint de cancer, et pour qui on renoncerait à une chimiothérapie qui, pourtant, permettrait sans doute de lui donner trois mois de vie supplémentaires, sous prétexte que ce sursis ne vaut pas la peine d'être vécu.

On voit que dans ce débat l'essentiel de la difficulté n'est pas dans le fait de savoir s'il y a ou non euthanasie, mais dans le fait que la décision ne peut être prise qu'en pesant toute les données de la situation. Autant dire que toute décision est forcément individuelle, non systématisable, et toujours douteuse.

On parle aussi du " droit de mourir dans la dignité " : il existe des gens qui considèrent que la fin de la vie ne les intéresse pas, et que, quels que soient les moyens qu'on déploiera pour assurer leur confort, ils ne veulent pas vivre ces instants-là. Leur revendication est de pouvoir décider alors de leur mort. La question qui est posée là est celle du droit au suicide, et il ne s'agit pas d'euthanasie.

Cette question est sans doute la plus difficile, et c'est là que le malentendu est assurément le plus total ; la mauvaise foi également. Car les militants de l'Association pour le Droit de Mourir dans la Dignité se prévalent du résultats des sondages : ces sondages indiquent que 75% des Français souhaitent qu'on mette fin à leurs jours dans le cas où leur fin de vie se déroulerait dans des souffrances insupportables. Mais ceci n'a aucun rapport avec la question posée ! On imagine bien que personne ne souhaite mourir dans des souffrances insupportables, et l'anomalie est qu'il n'y ait que 75% des gens pour réclamer la mort : les 25% restants doivent être des masochistesÉ En ce qui me concerne il va de soi que je souhaite qu'il soit mis fin à mes jours en cas de souffrances insupportables. Le problème est qu'il n'existe aucune situation où le confort ne puisse être assuré. Le sondage doit donc être refait avec une question plus honnête : " Sachant que nous vous garantissons une fin de vie sans souffrances insupportables, souhaitez-vous quand même qu'on mette fin à vos jours ? ". On pourrait alors distinguer ceux qui ne veulent pas vivre la souffrance, et réclament l'euthanasie dans ce cas et ceux qui veulent simplement écourter une fin de vie jugée sans intérêt, et qui réclament une aide au suicide.

 

Il y a enfin des situations exceptionnelles : car toute règle a des exceptions, même si on ne voit pas très bien quelle situation pourrait ne pas être réglée par le recours au sommeil induit, qu'on présentera plus loin. Mais on doit rappeler d'une part que les choses exceptionnelles, précisément, ne sont pas fréquentes ; d'autre part que la loi n'a aucune capacité à traiter les exceptions.

 

LA LOI :

La loi n'est rien d'autre qu'un ensemble de conventions destinées à organiser la vie en société. Il s'ensuit deux conséquences :

D'une part la loi ne connaît pas d'autre critère que l'efficacité. En particulier elle n'a que faire de la morale ou de l'éthique. C'est ainsi que les faux-monnayeurs sont passibles de peines plus lourdes que les violeurs : la société tolérerait plus facilement l'insécurité sexuelle que l'insécurité monétaire... Ou encore on sait que dans les Etats-Unis de l'époque du western, les voleurs de bétail étaient pendus plus systématiquement que les assassins. C'est que l'élevage extensif ne pouvait être sécurisé, et que toute l'économie américaine s'effondrait si on ne pouvait plus pratiquer l'élevage. La société de ce temps-là pouvait donc tolérer en son sein quelque brutes, mais pas de voleurs de chevaux. De la même manière la loi anglaise prévoyait la peine de mort systématique en cas de meurtre d'un policier : c'est que les policiers anglais ne sont pas armés. En pratique il est souvent efficace de fonder une loi sur la morale, mais c'est là un simple concours de circonstances : les mathématiques modernes feraient aussi bien l'affaire si les lois en résultant étaient efficaces .

En aucun cas d'autre part la loi ne peut prendre en compte les exceptions. C'est même le contraire qui se produit. Si les hommes édictent des lois, c'est parce qu'ils sont incapables de régler le problèmes au cas par cas dans de bonnes conditions. On doit méditer ce point particulièrement effarant : la démocratie est un système dans lequel tous les citoyens sont soumis aux mêmes lois ; cela veut dire qu'on s'en remet à un papier du soin de régler les affaires humaines, faute de pouvoir s'en remettre à l'intelligence de chacun. Il y a là quelque chose de profondément désolant : le seul système réellement digne de l'humain serait leÉ despotisme, dans lequel le prince utilise sa sagesse pour régler les problèmes un par un dans le seul souci du bien commun. Le problème est que le prince n'est jamais sage, ce qui fait que le démocratie est le seul système pratiquement convenable ; ce n'en est pas moins désolant.

Il s'ensuit que la loi est une convention permettant de régler un problème donné dans le cas général. Non seulement la loi ne permet pas de résoudre les problèmes posés par les exceptions, mais elle crée nécessairement des exceptions aux marges de la question qu'elle résout. La loi est d'abord une définition.

Prenons par exemple la couleur : je vais par une loi définir le jaune et par une autre loi le rouge. Puis je vais classer les nuances : il y a des jaunes indiscutablement jaunes et des rouges indiscutablement rouges. Mais il y a des jaunes pas très jaunes, qui tirent sur le rouge, et des rouges pas très rouges, qui tirent sur le jaune. Plus je m'éloigne du jaune et moins je suis à l'aise. A la marge du jaune il y a des couleurs qui ressemblent au rouge, et à la marge du rouge des presque jaunes ; bref il y a une couleur que je n'ai pas le droit de dire jaune ou rouge, il y a une couleur qui échappe à la loi.

Naturellement, je vais résoudre le problème en créant une nouvelle couleur que j'appelle orangée. Mais quand je l'aurai fait je n'aurai rien fait d'autre que déplacer le problème : car il y aura des orangés qui sont presque jaunes et d'autres qui sont presque rougesÉ J'ai ainsi cru régler la question de la marge, mais en réalité j'ai maintenant deux marges au lieu d'une.

Non seulement la loi n'est pas faite pour être juste (son seul critère est l'efficacité), mais elle crée l'injustice : elle est faite pour régler le cas général, mais plus on s'éloigne du cas moyen moins bien elle s'applique ; il en va de la loi comme des planisphères, qui sont justes à l'équateur et de plus en plus faux à mesure qu'on s'approche des pôles. A la marge elle devient totalement injuste. Et le problème n'a pas de solution : multiplier les lois revient à multiplier les marges. Le plus bel exemple est sans doute celui de la loi sur les internements psychiatriques : la loi de 1838 permettait d'enfermer tous les fous ; son inconvénient était que, parfois, elle permettait d'enfermer des sujets qui n'étaient pas fous ; la loi de 1991 permet d'assurer que jamais on n'enfermera un sujet qui n'est pas fou ; l'inconvénient est qu'il y a des fous, éventuellement dangereux, qu'elle ne permet plus d'enfermerÉ

S'imaginer, donc, que la loi peut régler les exceptions, c'est ne rien comprendre à ce qu'est une loi. S'imaginer qu'on peut faire une loi pour chaque exception, c'est poursuivre l'utopie du cas par cas.

La question de l'euthanasie ne se pose que de manière exceptionnelle. En toute hypothèse elle n'est donc pas du ressort de la loi. C'est un simple cas d'école.

D'une manière générale il faut être très prudent face à ce qu'on appelle des " cas d'école ". Le cas d'école est une situation exceptionnelle qui permet de saisir les limites d'un raisonnement.

Ainsi par exemple, on se prononce habituellement contre la torture au non du respect de l'homme. Mais, objecte-t-on, que doit-on faire quand on arrête un terroriste qui a caché une bombe menaçant de tuer de centaines d'innocents ? Il n'est pas difficile de voir que dans ce cas aucune solution n'est satisfaisante.

Toute la question est de savoir ce qu'on en conclut. Et il n'y a rien à conclure d'une exception. La loi vise à régler des situations concrètes et fréquentes, elle est dans le monde du réel. Le cas d'école est une situation imaginaire, qui n'a rien à voir avec le réel. Se produirait-elle que le cas d'école n'aboutirait qu'au cas de conscience, ce qui veut dire que l'homme s'y trouverait, précisément, démuni du secours de la loi et réduit à se servir pour une fois de son cerveau.

 

LA FIN DE VIE DIFFICILE :

Tout de même, si la médecine permet de soulager la quasi-totalité des situations, cela signifie précisément qu'elle ne les soulage pas toutes. Très rarement on se trouve confronté à des douleurs rebelles à la morphine ; il existe des troubles respiratoires très pénibles ; des symptômes en apparence anodins, comme des démangeaisons opiniâtres, un hoquet insupportable, des nausées violentes, peuvent prendre le soignant en défaut. Face à ces situations dramatiques, le médecin n'a alors que trois possibilités : assumer son impuissance à aider le malade ; procéder à une euthanasie ; faire dormir le malade. C'est ce qu'on appelle le sommeil induit.

Le sommeil induit est l'acte par lequel le médecin décide de plonger un malade dans l'inconscience. Ceci est effectué couramment en réanimation lorsque les soins sont trop douloureux. De même on peut décider, si le malade présente des symptômes particulièrement pénibles, de l'endormir en attendant la mort. C'est le cas par exemple lorsqu'il s'asphyxie. Fait capital, les médicaments qui sont actuellement utilisés pour le sommeil induit présentent la particularité de n'avoir aucune toxicité et d'être totalement réversibles : le malade qui présente des troubles respiratoires pénibles peut ainsi être endormi en quelques secondes pour être réveillé aussi rapidement quand il a une visite.

Quelle différence entre le sommeil induit le " cocktail lytique " ? Le cocktail lytique est pour les médecins de soins palliatifs l'abomination de la désolation. De fait il est utilisé fréquemment à l'hôpital pour entraîner des euthanasies. Il importe donc de s'y attarder.

Le cocktail lytique, contrairement à ce que son nom paraît indiquer, est très peu toxique. Cela est si vrai que les anesthésistes ont longtemps utilisé des variantes du cocktail lytique (la " neuroleptanalgésie ") pour la chirurgie des sujets âgés fragiles, au motif que ce type d'anesthésie était beaucoup moins dangereux que les autres.

Dans ces conditions, que lui reproche-t-on ? Deux choses : d'abord son caractère désuet : il est trop peu dosé en morphine, ce qui fait que le malade ne perd conscience qu'au prix de doses inutiles de sédatifs ; d'autre part il existe maintenant des sédatifs infiniment plus maniables que les neuroleptiques, permettant notamment un réveil plus rapide et de meilleure qualité. D'autre part le fait que si, convenablement utilisé, il est très peu toxique, il suffit de forcer les doses pour qu'il devienne redoutable. Et les médecins qui le prescrivent en fin de vie le font généralement en espérant bien qu'ils vont commettre une imprudence. Ainsi se trouve réalisée une " euthanasie fortuite ", qui est tout de même un modèle d'hypocrisie.

Donc, quand les possibilités de soulager le malade sont épuisées, on a toujours la ressource de le faire dormir. Mais cela n'est pas sans poser des problèmes éthiques qui ne sont pas toujours simples : certes, on ne tue pas, mais on supprime la conscience et l'aptitude à communiquer ; or la mort se définit, précisément, comme la perte définitive de cette aptitude... C'est la raison pour laquelle on a parlé à propos du sommeil induit d' " euthanasie psychique ". De fait il importe d'être particulièrement vigilant quant à son utilisation : le sommeil induit n'est légitime qu'en désespoir de cause, et il doit être utilisé pour vaincre la souffrance du malade, non celle de l'entourage, encore moins celle des soignants. D'autre part il doit toujours être réversible. Le sommeil induit n'est pas une euthanasie parce qu'on peut toujours revenir dessus.

Naturellement la question demeure de l'hypocrisie, dont les partisans de l'euthanasie ne se font pas faute de nous taxer. On y reviendra en parlant de la dignité.

 

LES RISQUES DU METIER :

Prendre en charge un malade en fin de vie, c'est osciller perpétuellement entre trois dangers : l'acharnement thérapeutique, la non-assistance à personne en danger et le risque thérapeutique.

L'acharnement thérapeutique est le fait d'effectuer sur un malade des soins dont on ne peut pourtant pas raisonnablement attendre de résultats en termes de durée de vie.

La question de l'acharnement thérapeutique est la plus difficile de toutes. D'un côté l'idée qu' " on fait souffrir le malade pour rien " est une des grandes angoisses des malades, des familles et des soignants . Le mouvement des soins palliatifs milite contre l'acharnement thérapeutique, et on sait bien qu'il y a des médecins qui ne savent pas jeter l'éponge. De l'autre, rien n'est plus hasardeux que de prendre une décision d'abandon thérapeutique : les miracles existent, et les erreurs d'appréciation aussi.

Le problème est que la famille nous dit : " Surtout, qu'il ne souffre pas ". Ce faisant elle pense avoir tout dit, alors que cette demande est la plus suspecte qui soit. Il ne faut pas méconnaître que la mort n'est jamais un bon moment, et qu'il faut à tout prix être présent, accompagnant. " Surtout, qu'il ne souffre pas " se décline aisément, et devient très vite : " faites comme vous voulez, je ne veux pas le savoir " ; on est là aux portes de l'euthanasie. " Surtout, qu'il ne souffre pas " porte en germe le refus de vivre cette souffrance qu'est le spectacle de la mort de l'autre ; on est là aux portes du deuil anticipé. La voie est donc étroite entre l'abandon thérapeutique et l'abandon tout court, pour ne rien dire de l'erreur de pronostic.

Bref, si le refus de l'acharnement thérapeutique emporte l'adhésion, il ne faut pas oublier ce que cela impose : d'abord une réflexion sur le concept de non-assistance à personne en danger ; ensuite une position claire vis-à-vis du risque de l'erreur de jugement ; enfin une droiture absolue de tous les protagonistes : si le risque d' une erreur de jugement est pris d'un cÏur léger, on tombe dans une perspective d'euthanasie.

La loi décrit l'infraction de non-assistance à personne en danger : il importe que tout individu qui voit un autre dans une situation de danger fasse tout ce qui est en son pouvoir pour écarter ce danger. Naturellement cette obligation s'impose encore plus aux médecins, et longtemps ils l'ont brandie pour éviter toute réflexion sur ce thème ; il est étrange de constater que ce sont maintenant les partisans d'une loi sur l'euthanasie qui le reprennent, à seule fin de montrer l'inadéquation des textes.

En fait les choses se présentent différemment : ce à quoi la non-assistance à personne en danger oblige c'est à une intervention appropriée. La loi ne précise pas ce qu'est un danger, et ce qu'est une intervention appropriée. On ne connaît pas de texte prescrivant que tout soit mis en oeuvre pour prolonger le plus possible la durée de l'activité cardiaque... C'est la jurisprudence, et non la loi, qui a longtemps permis d'assimiler le devoir d'assistance et la prolongation inconsidérée de l'existence. En d'autres termes, la loi prescrit de secourir son semblable. Elle dit que le sujet déprimé qui tente de mettre fin à ses jours doit en être empêché. Elle se garde bien de dire que tout sujet qui tente de mettre fin à ses jours est un déprimé qui doit être secouru (mais le médecin, lui, ne peut guère agir autrement : s'il le fait, il se condamne vite à ne plus pouvoir aider les déprimés) ; elle se garde bien de dire que le seul danger est le danger de mort.

Bref il est absurde de tirer du texte sur la non-assistance à personne en danger la notion que le médecin est condamné à maintenir les gens en vie. Il y a place dans la loi pour le respect de la volonté d'autrui et la prise en compte de la qualité de sa vie.

Actuellement il est toujours possible d'assurer le confort en fin de vie. Cela demande d'utiliser des doses adéquates des médicaments adéquats. Le problème est que, même si les drogues utilisées sont assez peu toxiques (c'est notamment le cas de la morphine ou des sédatifs), on peut être amené à utiliser des doses ou des procédés dont la sécurité n'est pas absolue : le sommeil induit est une anesthésie générale, et on ne sait pas comment le malade réagira à la première dose. Quoi qu'on en dise la morphine aggrave tout de même l'état respiratoire des insuffisants respiratoires, surtout s'ils sont encombrés. Il en résulte que l'utilisation de ces procédés peut être dangereuse, voire entraîner la mort. Il arrive même que le risque de tuer le malade en les utilisant soit tellement grand que c'est presque une certitude. Mais même dans ce cas il ne s'agit pas d'euthanasie : le médecin qui prend ce risque, parfois énorme, a l'intention de soulager le malade, non de le tuer ; même il s'appliquera à prescrire avec une grande rigueur, de manière à minimiser le risque, et il surveillera plus étroitement encore le malade. Il faut noter à ce sujet que l'un des textes les plus anciens dont on dispose sur ce point est celui de Pie XII en 1958, qui déclare que la douleur des mourants doit être calmée même au prix d'un raccourcissement de la vie.

 

LE DOMAINE CONCEPTUEL DE L'EUTHANASIE :

Il est usuel de dire que morale et éthique désignent la même chose : le Littré définit l'éthique comme " la science de la morale " ; l'étymologie identifie ces deux notions, et C'est vrai, notamment au plan étymologique : le latin appelle morale ce que le grec appelle éthique.

Cependant cette étymologie même montre l'ambiguïté du concept.

Car en français, le mot " mÏurs ", qui désigne la manière dont les gens se comportent, a la même origine que le mot " morale ", qui désigne la manière dont les gens devraient se comporter. Cette relation provient du latin, ou mores désigne les us et moralia les choses de la morale. En grec les choses sont pires puisque eqoV désigne la coutume et hqoV désigne la vertu (d'où en français " éthologie " et " éthique "). La belle unité du concept d'éthique se fendille ainsi dangereusement, et ceci invite à réfléchir sur l'usage qui peut être fait des mots dont nous disposons.

La notion d'éthique peut être comprise à partir d'une réflexion sur un thème comme le racisme.

Il convient d'admettre en effet que nous n'avons à opposer aux thèses racistes aucun argument sérieux. La position officielle (Ruffié, Jacquard, MonodÉ) est qu' " il n'y a pas de races dans l'espèce humaine ". Or ceci correspond à un triple non-sens.

Non-sens philosophique : " il n'y a pas de races dans l'espèce humaine ". Il n'y a pas de races du tout, et dans aucune espèce animale. La notion de race ne correspond pas le moins du monde à un objet concret, c'est une simple catégorie fabriquée par les hommes en vue de faciliter le classement des animaux. Autant dire que je suis libre de créer des races comme il me convient.

Non-sens scientifique : la démarche du zoologiste est de classer les animaux en fonction de critères de ressemblance le long d'une arborescence qui comporte les ordres, les embranchements, les classes, les groupes, les familles, les genres, les espèces, etc. Ainsi le requin-marteau est un requin, donc un sélacien, donc un poisson, donc un vertébré, donc un animal. Ce classement est pertinent, ce qui signifie que le fait de classer correctement un animal permet d'en déduire des caractéristiques. Ainsi le fait d'observer une colonne vertébrale fait classer l'animal parmi les vertébrés ; on peut alors affirmer que cet animal a deux yeux, et qu'ils ne sont pas à facettes. De la même manière dans les animaux il y a les vertébrés, dans les vertébrés les mammifères, dans les mammifères les primates, dans les primates homo sapiens.

Il n'existe aucune raison de ne pas continuer : peut-on définir dans l'espèce homo sapiens des clivages pertinents ? Cela reste à voir. Mais tous les éleveurs savent que parmi les vaches il y a la frisonne, qui est noire et blanche, la charolaise, qui est blanche, et la blonde d'Aquitaine, qui est ocre. De même chez l'homme il y a les Blancs, les Noirs et les Jaunes. Ce classement est-il pertinent ? Cela reste à voir. Mais tous les éleveurs savent que la frisonne est meilleure laitière, la charolaise meilleure pour la viande et la blonde d'Aquitaine polyvalente. De même il semble bien que les Noirs courent plus vite que les Blancs, et que les Blancs nagent plus vite que les Noirs. Ce peut être là un simple facteur culturel, mais outre que le déni de la différence relève largement de la pétition de principe, on ne voit guère où serait le scandale si on reconnaissait de telles différences. Allons plus loin : on ne saisit pas davantage au nom de quoi on refuserait d'envisager des différences intellectuelles.

Ce qui fait le racisme, ce n'est pas la notion de race mais le fait d'affirmer que certaines races sont inférieures.

Bref nous n'avons aucun argument scientifique à opposer à ces gens-là. Et ceci conduit au non-sens stratégique : car il faut accepter d'en arriver au complet dénuement intellectuel pour pouvoir découvrir le seul argument qui vaille face aux racistes. Cet argument est éthique, et il est éthique parce qu'il n'est pas scientifique : il s'agit d'une libre décision de ma volonté : l'homme est un animal qui s'abstient de créer des catégories au sein de sa propre espèce. La seule réponse aux thèses racistes, c'est la fraternité humaine.

Dire cela, c'est formuler un propos qui a la structure d'une définition : l'homme est un animal quiÉ Il importe de réfléchir sur ce point : car à l'homme appartient le privilège de faire venir les objets à l'être en les nommant. Rien n'existe autour de moi, qu'une bouillie moléculaire au sein de laquelle, par une libre décision de ma pensée, j'isole un amas moléculaire particulier que je nomme " moi ", et que je distingue d'un autre amas moléculaire que je nomme " la chaise ", lesquels baignent dans un amas moléculaire que je nomme " l'air ". Alors seulement les choses se mettent à exister. De même les chevaux n'existent pas. Ce qui s'est produit c'est que je me suis promené dans la prairie et que j'ai observé des animaux qui se ressemblaient ; j'ai donc décidé de leur donner un nom en commun, et depuis lorsque je vois un animal qui ressemble à ceux que j'ai ainsi dénommés, je dis : " c'est un cheval ".

Notons à ce sujet :

Que la Bible ne déclare pas autre chose : Dieu créa les animaux, puis il les amena devant l'homme pour voir comment celui-ci les appellerait.

Que ce qui précède tranche en quelques phrases le débat central de la philosophie. On croit savoir que les choses sont un peu plus compliquées.

Bref, l'homme apparaît comme l'animal qui définit. Il est ainsi amené à se définir lui-même. On peut alors penser l'éthique comme la discipline par laquelle l'homme en devenir au sein du monde se donne à lui-même l'être en disant ce qu'il est. Toutes les propositions de l'éthique sont de la forme : " L'homme est un animal quiÉ ".

Cette définition de l'éthique n'annule pas les autres. Elle ne prétend pas davantage être la seule recevable, ou avoir raison contre d'autres visions du problème. Elle indique simplement une autre manière d'agencer les propositions. Toute la question est de savoir si cette manière de faire est plus performante que les définitions usuelles. Et si a contrario elle pose des problèmes plus difficiles.

Or il ne faut pas se cacher qu'elle en pose : par exemple, que serait une éthique chrétienne ? Ce qu'en effet la Bible dit, c'est que si l'homme est l'animal à qui échoit de définir les autres , il ne lui appartient pas de se définir lui-même : l'homme est l'animal qui peut manger de tous les arbres du jardin, sauf de celui de la connaissance du bien et du mal, ce qui suggère que le champ de l'éthique, précisément, lui est interdit ; la base éthique de la définition de l'homme est du domaine divin. Ceci pose incontestablement problème au regard de la définition de l'éthique ci-dessus proposée ; il n'est pas sûr que cette difficulté soit insurmontable.

La constatation d'une similitude étymologique entre éthique et morale ne saurait nous lier, car l'étymologie ne suffit pas à tout décider dans une langue : les mots ne sont que des outils, et une des conditions de la pensée droite est que des notions distinctes soient nommées par des mots distincts, et qu'inversement des mots distincts nomment toujours des notions distinctes . Or, s'agissant de la morale et de l'éthique, il demeure qu'en français nous avons deux mots, et qu'au plan des concepts il y a bel et bien deux choses distinctes. Ne serait-il donc pas possible d'affecter chacun des uns à chacune des autres ?

L'homme reconnaît le plus souvent qu'il n'est pas autorisé à faire tout ce qu'il veut. Il existe un certain nombre de choses qu'il s'interdit ou s'impose. Parmi celles-ci, la plupart sont interdites ou obligatoires en raison d'un dommage qui pourrait en résulter pour autrui. Mais il existe un petit groupe d'actions que l'homme s'interdit ou s'impose alors qu'on ne voit guère quel tort cela pourrait causer à un autre. Ce que nous proposons, c'est de dire que les premières sont dans le champ de la morale, et les secondes dans le champ de l'éthique.

Supposons par exemple que mon ami me demande de porter ce bijou à cette dame. Je prends le bijou et la garde pour moi. J'ai fait du tort à la dame, qui n'a pas reçu le bijou ; j'ai fait du tort à mon ami, qui saura que la dame n'a pas reçu son cadeau. Il est facile de voir que j'ai mal agi.

Supposons maintenant que mon ami me demande de jeter ce bijou à la mer. Je prends le bijou et la garde pour moi. Incontestablement mon action est mauvaise et pourtant mon ami n'a subi aucun dommage .

On pourrait dire (philosophiquement les choses sont moins simplistes, mais cette distinction a une énorme valeur pratique) que la morale concerne ma relation à l'autre, alors que l'éthique concerne ma relation à moi. Naturellement toute position morale repose sur une position éthique : si je ne vole pas (morale), c'est parce que je ne suis pas quelqu'un qui vole (éthique) ; mais l'inverse n'est pas vrai : il existe des positions éthiques qui n'ont aucune conséquence morale.

Par exemple, la peine de mort n'est pas un problème moral : rien ne s'oppose en morale à ce que la vie d'un homme soit réclamée pour prix de sa faute. La question est purement éthique : L'homme est-il un animal qui peut désespérer de son semblable au point de lui prendre sa vie ?

Il est des domaines où cette distinction entre éthique et morale prend une importance capitale : c'est notamment le cas de la bioéthique. On peut même aller plus loin : si la bioéthique apparaît si souvent dans l'impasse, c'est peut-être parce qu'elle méconnaît cette différence fondamentale.

Ainsi la question des mères porteuses ne pose aucun problème de morale. Soit une femme qui veut un enfant et ne peut en avoir, et qui rencontre une femme qui peut avoir un enfant et n'en veut pas ; elles se mettent d'accord et, moyennant un dédommagement, la femme qui peut avoir un enfant le portera pour le remettre à sa naissance à celle qui en veut un. Il s'agit d'un contrat passé librement entre deux personnes dans un but louable ; la morale n'a rien à redire . Sur le plan éthique par contre les problèmes se posent très rapidement : entre autres, que signifie le fait de payer pour un enfant ?

Dès que la discussion éthique paraît aboutir à des résultats pratiques, il faut se montrer particulièrement prudent.

Ainsi les manipulations génétiques sur l'humain font l'objet de restrictions sévères. Le motif habituellement invoqué est le risque écologique. Mais il va de soi que ce qui est utilisé ici s'appelle alors le principe de précaution, qui n'a que peu à voir avec l'éthique. La question réellement posée est de savoir si l'humain en tant qu'humain est défini par son patrimoine génétique d'une manière telle qu'il ne puisse y avoir accès. Cela pose la question éthique de manière radicale et inconfortable, puisqu'on ne voit plus guère dès lors comment justifier les manipulations à but thérapeutique.

De même il est interdit d'indemniser le don d'organes. La raison invoquée est ici le risque de dérapage. Ce risque est réel, et on sait quels abus sont commis dans ce domaine. Mais cette raison relève de la morale, et non de l'éthique. Une bonne manière de poser cette question en éthique est de demander si l'homme a le droit de disposer de son corps au point de pouvoir le vendre.

Même si la brièveté de ce texte interdit d'aller trop loin dans cette voie, on ne prend guère de risques en affirmant qu'une des principales caractéristiques de l'éthique est qu'elle ne sert à rien.

Quelle pourrait être alors la visée éthique ? On peut essayer de s'en faire une idée en réfléchissant sur des questions qui, peut-être, ne sont pas exactement éthiques mais qui posent tout de même des problèmes agaçants.

C'est le cas de l'échographie obstétricale. On ne voit guère pourtant ce qu'on pourrait objecter à cette pratique. Ceci cependant : l'échographie obstétricale permet de voir l'enfant avant l'accouchement. Depuis qu'on la pratique, il est devenu commun de parler à l'enfant, de le soigner, de l'opérer. Mais le fait d'établir avec cet enfant une relation (concrète autant que symbolique) aussi forte aboutit à une difficulté : comment peut-on désormais définir la naissance ? Jusqu'alors l'enfant naissait en sortant du ventre de sa mère ; peut-on dire de nos jours qu'il n'est pas né, cet enfant à qui l'on parle ? On sait d'ailleurs qu'il existe des civilisations où l'enfant n'est réellement né que lorsqu'on lui a donné son nom ; or nos jeunes couples modernes nomment l'enfant dès qu'ils en connaissent le sexe É Mais dans la mesure même où on touche à la définition de la naissance, on touche, peu gravement peut-être mais réellement, à la définition de l'humain.

De la même manière, on sait que la ménopause est maintenant considérée à juste titre comme une source majeure d'infirmités (aggravation du risque cardio-vasculaire, fracture du col du fémur). Il est donc devenu évident que la ménopause doit être traitée. La question qui est posée aux médecins est de savoir combien de temps on doit traiter la ménopause ; et l'accord se fait sur 5 à 7 ans. Mais quelle est la justification de cette durée ? Rien, biologiquement, ne s'oppose à l'idée de traiter indéfiniment. Mais faisant cela on ralentit l'essentiel du processus de vieillissement chez la femme, qui voit en quelque sorte sa jeunesse se prolonger. Ce qui gêne ici, c'est peut-être le vertige qui prend à l'idée que les hommes auraient inventé l'eau de jouvence, et surtout que seules les femmes en profiteraient. : jusqu'alors les femmes vieillissaient plus vite que les hommes. C'est maintenant l'inverse, tant il est vrai que les vieillissement est d'abord vieillissement du pouvoir de séduction. Ce qui se trouve ainsi bouleversé c'est le rapport de l'homme à la femme, et dans cette toute petite mesure on touche encore à la définition de l'humain.

 

On voit ainsi ce que peut être la visée éthique : la question que se pose l'éthique est celle-ci : à quelles conditions puis-je me considérer comme un humain au moment où je me prépare à entrer en relation avec l'autre ? Et on voit du même coup l'erreur la plus fréquemment commise quand on prétend parler d'éthique : l'éthique ne vise pas ce que je pense de l'autre, mais ce que je pense de moi.

Si l'on consent à ce renversement, alors bien des difficultés s'évanouissent. La question de l'euthanasie par exemple peut être abordée d'une manière totalement différente.

Il arrive souvent au cours des discussions sur l'euthanasie que l'un des intervenants rapporte le cas de tel ou tel patient qui a posé une demande d'euthanasie en pleine lucidité, en pleine sérénité. Dans ces conditions le groupe répond habituellement de deux manières : soit en estimant qu'il ne s'agissait pas réellement d'une demande d'euthanasie, soit en faisant observer que le malade était certainement bien plus en souffrance qu'il n'y paraissait.

On a évidemment raison de parler ainsi, et devant une demande d'euthanasie le devoir du soignant est de s'acharner à rechercher les signes de souffrance méconnus, et à décrypter la demande réelle du malade. Mais il faut remarquer que les réponses qui sont ainsi faites sont les réponses qui nous arrangent, celles qui permettent de maintenir à peu de frais le tabou de l'euthanasie.

Le véritable courage est de reconnaître qu'il existe, même si c'est très rare, des demandes d'euthanasie légitimes, justifiées, recevables . Dire autre chose, c'est s'interdire d'entendre le malade, c'est s'ériger en juge de ce qu'il pense réellement, ou de ce qu'il a le droit de vouloir. Il fait s'acharner à écouter le malade, à condition toutefois que le projet ne soit pas de l'écouter jusqu'à ce qu'il nous ait dit ce que nous voulions entendreÉ

Il y a donc des demandes d'euthanasie recevables. Du point de vue de la morale, la chose ne fait aucune difficulté, et rien ne s'oppose à ce qu'on accède au désir de quelqu'un s'il veut voir ses jours abrégés. Le seul problème est d'ordre éthique : l'homme est un animal qui ne tue pas son semblable. L'euthanasie est interdite, non pas parce que sa demande est illégitime, mais parce que sa réalisation l'est. Quiconque admet en éthique l'euthanasie admet du même coup que l'homme peut désespérer de son semblable au point de lui prendre sa vie, ce qui légitime la peine de mort.

Depuis quelques dizaines d'années l'éthique fait l'objet d'un débat. Il y a en gros deux manières de considérer le problème.

Il y a tout d'abord ce qu'on peut appeler la conception classique de l'éthique, celle qu'on pratique en France et en Allemagne : Elle se fonde sur l'idée qu'il y a des principes, et que l'éthique obéit à des règles. C'est dans cette perspective qu'ont écrit Aristote, Descartes, ou Spinoza ; mais c'est surtout à Kant qu'on fait référence. Il s'agit de définir ce que l'homme a le droit de faire et ce qui lui est interdit. La conséquence de cette position est que lorsque l'éthique se charge d'un problème elle a pour objectif de l'examiner et de tâcher d'en dégager les fondements rationnels, au moyen d'un raisonnement philosophique rigoureux. Cette fondation en raison aboutit à une vision claire des situations, avec l'inconvénient de parvenir éventuellement à la conclusion que le problème n'a pas de solution. C'est l'éthique qui pose des questions.

Mais il existe une autre manière de prendre le problème ; c'est celle qui se développe dans les pays anglo-saxons ; ici les référents sont Hobbes et Locke. Dans cette manière de voir on dit qu'il n'y a pas de principes. Ce qui est bon pour l'homme est éthiquement acceptable. On peut alors envisager une éthique du moindre mal. La conséquence est que lorsqu'elle se charge d'un problème elle a pour objectif de trouver coûte que coûte une solution, qui ne peut être alors que la moins mauvaise possible, avec l'inconvénient d'être souvent très mal assurée en raison. C'est l'éthique qui donne des réponses.

Par exemple comment aborder la question de l'avortement thérapeutique ? Que se passe-t-il dans le cas d'un fÏtus atteint d'une malformation incompatible avec la vie : faut-il imposer à mère de mener à son terme une grossesse dépourvue de sens ?

L'éthique classique fait observer que s'il est douteux que la vie humaine commence dès la conception, il demeure en revanche certain qu'un fÏtus de cinq mois est un être humain. Il n'y a donc pas de solution, car il est difficile de laisser la mère en détresse, et on ne voit pas qu'il soit possible de tuer un être humain. L'issue est alors de dire, ce qui tout de même laisse un peu insatisfait, que la maternité est un risque et que l'homme n'est homme que pour autant qu'il assume ces risques.

L'éthique anglo-saxonne n'a pas ces hésitations : le fÏtus est un être humain, certes, mais il y a des degrés dans les niveaux d'humanité : elle rappellera que la souffrance est une notion largement culturelle, ce qui fait que la mère est plus susceptible de souffrir que le fÏtus. Dans ces conditions le moindre mal est de tuer le fÏtus. Naturellement on voit tout de suite l'énorme danger qu'il y a à entrer dans cette voie : que signifie la notion de " niveaux d'humanité " ? Comment en fixe-t-on les limites ? N'y a-t-il donc pas des niveaux d'humanité chez les personnes âgées, et le dément n'est-il pas tout de même moins humain que le non-dément ? N'aurait-on pas raison alors de dire que le moindre mal est d'orienter les dépenses de santé vers la prise en charge des non-déments ?

Les tenants de l'éthique anglo-saxonne ne manquent certes pas de dire que tout de même ils ont du bon sens, et qu'ils savent se garder de ces excès. Mais outre qu'ils ne s'en gardent pas si bien que cela (comme en témoigne par exemple le débat sur l'opportunité de commercialiser le génome), il ne faut pas oublier que si l'éthique est nécessaire, c'est précisément parce que le bon sens ne suffit pas.

Cette distinction entre deux formes d'éthique est une très ancienne histoire : il est facile de la faire remonter aux débuts de la pensée grecque.

Les hommes de cette époque prenaient conscience avec étonnement de ce qu'il y avait un monde autour d'eux, et qu'on pouvait le connaître. Mais je connais le monde grâce à mon cerveau, et je le décris grâce à des mots. Par exemple si je vois cette feuille de papier c'est qu'elle existe ; mais en fait ce n'est pas si sûr : car il faut s'entendre sur ce que je vois.

ß Je vois une feuille de papier, c'est-à-dire un fragment d'une matière faite avec la pâte à bois procurée par un arbre.

ß Je vois une feuille de papier, c'est-à-dire un objet que je peux utiliser pour écrire.

ß D'ailleurs il n'y a pas de feuille de papier : ce qu'il y a c'est un simple amas de molécules ; et c'est par un effort de ma pensée que j'isole un amas particulier que j'appelle l'air, un autre amas que j'appelle ma main, et un troisième que j'appelle la feuille de papier.

Ce débat peut sembler oiseux, il ne l'est pas, car c'est précisément cela qui arrive au dément : si l'objet qu'il voit est simplement un cylindre gris plus large que haut avec une partie horizontale plus étroite, il y a peu de chance pour qu'il arrive à se servir d'une casserole. Ce dont nous savons nous servir, ce n'est pas d'un cylindre gris plus large que haut avec une partie horizontale plus étroite, mais d'une casserole. C'est parce que nous nommons les choses qu'elles deviennent des objets. La fonction du langage est une fonction d'appropriation, d'humanisation, c'est la parole qui nous rend maîtres du monde. On croise ici sans doute la notion heideggerienne d'util.

La question est en bref de savoir si ce que je perçois existe en soi, ou si c'est un simple perception.

Et au départ les hommes pensent que c'est la deuxième position qui est la vraie :

ß Héraclite dit : " Nul ne peut se baigner deux fois dans le même fleuve " ; tout change, le réel est instable, et s'il est instable on ne peut le connaître.

ß Parménide, qu'on lui oppose souvent, dit cependant : " Car même chose sont et le penser et l'être " ; si je pense quelque chose cela existe et si je ne le pense pas cela n'existe pas.

ß Protagoras déclare : " L'homme est la mesure de toute chose ", ce qui revient à dire qu'il n'y a pas de principes, et que rien n'existe sinon ce que l'homme peut décider.

C'est Socrate qui fera évoluer le esprits en soutenant qu'il y a un réel en soi. Ainsi il dit par exemple que je sais reconnaître un lit. Mais si je sais le reconnaître, c'est parce qu'il y a beaucoup de lits, qu'il existe une notion de lit. Cette notion, Socrate l'appelle l'" idée " de lit, et il pose que cette idée existe en soi, et que nous l'avons connue dans une vie antérieure, etc. Ainsi donc Socrate pose qu'il y a des principes ; l'homme n'est pas la mesure de toute chose, le réel s'impose à lui, et il doit des comptes.

On méconnaît souvent que le grand combat de Platon se livre contre les sophistes. Mais quel était l'enjeu ? Les sophistes partaient du principe que puisqu'il n'y a pas de réalité on peut jouer avec les mots et s'en servir comme d'outils. Platon pensait, lui, que les mots sont le reflet sacré d'une réalité. A noter que le débat en fait était politique : Athènes avait perdu son pouvoir dans la terrible guerre du Péloponnèse, et il s'agissait de recréer ses institutions ; Platon penchait pour l'aristocratie, les sophistes pour la démocratie ; c'est un combat droite-gauche, un combat entre Michel Foucault et Raymond Aron, (et Platon, notre Platon se révèle un penseur de droite). Ce combat traversera toute la philosophie, jusqu'à Heidegger, et nous n'en sommes pas sortis, loin de là, d'autant que l'enjeu est immense : il y va de notre capacité à connaître.

Bref, pour ce qui nous concerne, que peut-on dire ?

Certes, il n'est pas possible de se borner à une éthique rationaliste de type kantien : elle est trop souvent prise en flagrant délit d'impuissance, et on a vu que les conclusions qui se tirent alors sont souvent très dures ; c'est un discours réactionnaire. D'un autre côté on ne peut accepter l'éthique empiriste avec les monstrueuses dérives qu'elle provoque déjà : le stalinisme en est un exemple suffisant. Ce que je crois c'est d'une part que le plus urgent pour notre civilisation est sans doute de retrouver un peu de rigueur intellectuelle ; d'autre part qu'il convient d'imaginer un mouvement de va-et-vient : certes il y a une éthique qui pose des questions et une éthique qui donne des réponses, mais si l'on veut à tout prix trouver les bonnes réponses il vaudrait mieux commencer par poser les bonnes questions, de sorte qu'une analyse éthique complète ne peut faire l'économie d'une fondation en raison, quitte à redescendre des cimes où elle se sera hissée pour en tant que de besoin mettre les mains dans le cambouis. On doit d'abord dégager les principes. Ensuite il faut sans doute, dans une seconde étape, décider concrètement ce qu'on veut faire, et s'il le faut on choisira de violer les principes. Mais une précaution indispensable est de pouvoir dire à chaque fois quels principes on a violés, et pourquoi on l'a fait.

 

On a vu que l'euthanasie n'est pas du domaine de la loi. Elle n'est pas non plus du domaine de la morale : il s'agit d'un acte compassionnel, effectué dans le but de venir en aide à autrui sans aucun bénéfice personnel ; de même l'exercice du droit au suicide ne lèse personne d'autre que le suicidant. Les questions posées sont donc d'ordre éthique : elles sont de la forme : l'homme est-il quelqu'un quiÉ ? Et il y a au moins deux manières de dire la question posée. D'abord, l'homme est-il quelqu'un qui tue un autre homme ? Ensuite, que signifie le fait de dire qu'une vie n'est plus bonne qu'à être supprimée ? Ce qui revient à demander : l'homme considère-t-il la vie comme un absolu ?

 

 

LA QUESTION DE LA DIGNITE :

 

Le droit de mourir dans la dignité apparaît inaliénable. L'un des points les plus tristement comiques dans cette affaire est qu'autour de la notion de dignité les tenants de l'euthanasie et les militants des soins palliatifs font surenchère de zèle et assaut d'amabilités. Alors qu'en fait le malentendu est massif : on a oublié de dire ce qu'est la dignité. Il faut dire que la chose n'est pas simple, à en juger par cet article de l'European Journal of Palliative Care où un auteur s'essaye à définir la dignité et ne peut parler que de pudeur, de décence, de respect, toutes choses qui certes ont à voir avec la dignité mais n'en sont pas pour autant des synonymes.

Mais la question de la dignité demande à être clarifiée. Reprenons donc la discussion sur ce point : il est probable en effet que sous ce terme on entend des notions très différentes.

Un point tout d'abord, qui va renvoyer à la problématique précédente et au combat entre Platon et les sophistes. Il est fréquent d'entendre dire : " Vous avez votre conception de la dignité, j'ai la mienne, vous ne pouvez pas m'imposer la vôtre ". Cette manière de voir est totalement fausse.

Il y a des mots, et il y a des choses. Les mots servent à désigner des choses. La première nécessité pour se parler, c'est de vérifier que les mots servent à désigner la même chose pour tout le monde. Dès lors il y a deux positions :

ß Soit on dit : le mot " dignité " existe, et chacun a le droit d'y mettre ce qu'il veut : c'est le mot qui crée la chose. Il faut donc accepter que les avis sur la dignité soient divergents : c'est la position des sophistes.

ß Soit on dit : la dignité est une notion qui existe. Avant d'en parler il faut se mettre d'accord sur ce qu'on entend par là, et s'il s'avère que sous le nom de dignité on regroupe des notions différentes, alors il faudra trouver un nom pour chaque notion : le mot est au service de la chose. C'est la position des platoniciens.

Or il est probable que sur ce point c'est Platon qui a raison : si on ne se met pas d'accord sur les mots, on a peu de chance de pouvoir se parler.

Il faut donc essayer d'analyser le concept de dignité. Et on observe que deux opinions s'affrontent : pour l'une la dignité est une valeur inaliénable de tout être humain ; pour l'autre il s'agit d'une notion subjective, dont la personne même est seule juge. On retrouve ici, soit dit en passant, notre vieux clivage : les platoniciens diront que la dignité est une valeur absolue, transcendante, dont l'homme n'a pas la maîtrise, les sophistes penseront au contraire que c'est moi qui juge de ma dignité.

Rappelons tout d'abord que le mot tire son origine du latin. La dignitas est une notion juridique : il s'agissait d'un titre honorifique qu'on attribuait à certaines personnalités. Le fait de recevoir la dignitas impliquait que les autres modifient leur comportement : on se levait devant le chevalier, on ne parlait pas avant le sénateur, etc. En d'autres termes l'attribution de la digintas avait avant tout des effets visibles. C'est cette notion qu'on retrouve dans des formulations comme : " Il a été élevé à la dignité de commandeur de la Légion d'Honneur ". C'est également cette notion qui permet de dire : il a reçu un cadeau digne de lui ; ou même : je n'ai pas de traitement digne de ce nom. A noter que dans ce contexte la notion de dignité croise celle de bien : un traitement digne de ce nom est un traitement qui correspond à ce qu'il est bon de faire ; le latin d'église connaissait la formule dignum et justum est : cela est bon et juste.

Ce qui importe ici c'est le caractère visible de la dignitas. En elle-même, la dignitas ne produit rien ; par contre elle déclenche une attitude particulière de l'entourage, et cette attitude se dit re-spicere : regarder de manière positive et aimante (quia respexit humilitatem ancillae suaeÉ) ; re-spicere donne respect, le respect que méritent les personnes respectables ; autrement dit il s'agit de cette considération distinguée dont on nous assure à la fin des courriers ; ou la considération dont on entoure les personnages considérables. La dignitas, c'est la médaille : la fonction de la médaille est de signaler au public que celui qui l'arbore doit être traité avec des égards particuliers. Bref, la dignité ne vaut que par la modification qu'elle déclenche dans le regard de l'autre, et cette modification s'appelle le respect. Ce qui est important dans la dignité, ce n'est pas la dignité mais le respect. Il s'ensuit naturellement que ceux qui ne sont pas revêtus de la dignitas n'ont pas à être respectés.

C'est le christianisme qui vient modifier la donne. Et il le fait de manière proprement révolutionnaire : Ce qu'il dit, c'est que la dignitas n'est pas conférée par un pouvoir terrestre, mais que c'est Dieu qui en est maître. Et que Dieu accorde la dignitas à tout humain, du fait même qu'il est humain. Cela signifie simplement que toute personne humaine a droit au respect, c'est-à-dire à ce regard de considération que réclame la dignitas.

Dans ces conditions, comment peut-on entendre les propos différents qui se tiennent au sujet de la dignité ?

Ceux qui parlent de la dignité comme d'un caractère immanent à l'homme sont dans la position chrétienne. Ce qui importe c'est le regard de l'autre.

D'autres, c'est le cas des tenants des soins palliatifs, font valoir au fond que la question de la dignité n'a pas à être posée : il n'existe aucune situation où le sujet n'appelle pas un regard de respect.

Sans qu'ils s'en rendent compte, ceux pour qui la dignité est laissée à l'appréciation du sujet disent la même chose : que signifie en effet " mourir dans la dignité " ? Il s'agit très exactement de garder la possibilité de se conduire de manière à susciter dans le regard de l'autre la même considération que si on était revêtu de la dignitas (au demeurant les épithètes sont bien ici " noble ", " impérial ", " hiératique ", etc.). On voit ici que le lieu du jugement est bien ce fameux regard de l'autre : ce que revendiquent les tenants de l'euthanasie, c'est le droit de dire ce qui est digne à leurs yeux. Or la pierre de touche n'est pas la dignité mais le respect ; comment fera-t-on pour régenter le regard de l'autre ?

A leur insu, ce qu'ils disent fonctionne différemment : ils disent que s'ils étaient spectateurs de leur situation ce qu'ils verraient ne les conduirait pas à poser sur eux un regard de respect. Ce dont ils parlent c'est de la crainte de la déchéance (et juridiquement on peut bel et bien être déchu d'une dignitas). Ils disent que certaines situations interdisent de recevoir la dignitas. Ainsi ils méconnaissent que la question de la dignité est totalement étrangère à cette problématique : la dignité n'est que ce qui oriente le regard d'un autre. Et l'on sait bien d'ailleurs que les situations qui terrorisent les tenants de l'euthanasie renvoient surtout à des fantasmes de décomposition ou de régression intellectuelle qui n'ont rien à voir avec la dignité et qui d'ailleurs ne les empêcheraient nullement de regarder avec respect l'autre qui en serait victime. Il suffit de demander si à leurs yeux il est possible qu'un homme tombe dans une situation où il ne mériterait pas d'être regardé avec respect.

Et ce qui suit n'est pas facile à exposer, encore moins à admettre. On peut approcher la question au moyen d'une expérience, que chacun a déjà faite, mais qui a toute chance d'être fondatrice pour la conscience humaine.

Supposons que je me mette à parler ; comme je parle l'autre entend ma voix. Moi aussi j'entends ma voix ; et pourtant, je n'entends pas la même chose que lui. Lui, il entend les vibrations qui sont transmises par l'air à partir de mes cordes vocales. Moi j'entends cela aussi, bien sûr ! mais en plus j'entends les vibrations qui sont transmises par mes cordes vocales à travers ma tête. Cela fait que le timbre de la voix que j'entends n'est pas celui que l'autre entend. C'est ce qui explique que quand j'entends une conversation au magnétophone je reconnais instantanément sa voix, mais que je ne reconnais pas la mienne, et que quand je la reconnais je ne l'aime pas. A lors on dit : c'est le magnétophone qui marche mal ; mais c'est faux : sa voix à lui n'est pas déformée, c'est seulement la mienne! et ma voix au vrai n'est pas déformée : simplement je n'ai pas l'habitude de l'entendre. L'autre entend ma voix alors que moi je ne l'entends pas.

De la même façon, je ne vois jamais mon visage. Le miroir ne me renvoie qu'une image symétrique, et ce n'est pas la même. C'est ce qui fait que sur la photographie je reconnais instantanément le visage de l'autre, mais que le mien a toujours à mes propres yeux quelque chose d'étranger.

On pourrais multiplier les exemples ; peu importe.

Ceci n'est d'ailleurs pas seulement négatif : c'est ce qui fait que j'ai une identité. Tout l'univers en effet est accessible à mes yeux; pour les étoiles il y faut le télescope, pour les microbes le microscope, mais enfin, au moins symboliquement, je peux tout voir. Tout sauf une petite partie : moi. Moi, par définition, c'est le point aveugle, c'est cette partie de l'univers qui me sera à tout jamais inaccessible parce que, quoi que je fasse, elle sera toujours derrière mes yeux. De ce point de vue (de ce seul point de vue, naturellement !) je suis, et je ne suis, que ce qui pour moi ne peut faire l'objet d'aucune connaissance : je ne connais que l'autre, et seul l'autre me connaît.

Il s'ensuit un certain nombre d'évidences qu'il faut cependant méditer. Par exemple la manière dont je me coiffe n'a pour moi aucun intérêt : je ne vois pas mes propres cheveux. Si je me coiffe, c'est en raison de l'autre : ce qui m'intéresse c'est le regard de l'autre et ce que je vais lire dedans. Les soins de l'apparence extérieure en général n'ont de raison d'être que dans la mesure où l'autre les voit. Autrement dit, je ne me coiffe que pour plaire. Il en est qui prétendent se coiffer ou s'habiller simplement parce que cela leur plaît, et qu'ils n'ont que faire du regard de l'autre. Mais c'est évidemment faux, le look qu'ils se sont choisi est de toute manière fait pour être vu, même si ce qui doit être vu n'est que le désir de braver le regard de l'autre.

C'est seulement de cette manière qu'on peut aborder la question de la dignité. La dignité n'est pas une valeur en soi, c'est au contraire toujours une fonction du regard de l'autre. On n'est pas digne : on est digne de quelque chose, ou on est digne dans son comportement devant les autres. Cela signifie que c'est toujours l'autre qui est juge de ma propre dignité. L'être se donne au monde par cette partie de lui qui échappe, précisément, à sa propre connaissance, ce qui fait qu'il ne peut savoir et encore moins juger de ce qu'il est pour l'autre.

Ainsi le mot de dignité n'a aucun sens en dehors d'une relation. Qu'en serait-il, au demeurant, de la dignité d'un homme seul, d'un homme que personne ne verrait ? Peut-on penser la dignité en dehors d'un regard ? Qui est seul n'a par définition de comptes à rendre à personne, et s'il se prend à se poser la question de sa dignité c'est toujours sous la forme : " Et si quelqu'un me voyait ? ". Cela ne veut pas dire que je ne peux absolument pas en juger pour moi-même : les humains s'accordent sur une conception de la dignité, et je sais à quelles conditions l'autre est digne ou ne l'est pas. Mais quand j'extrapole de la dignité que j'accorde à l'autre à celle que je m'accorde à moi-même, je prends un risque : il demeure qu'en son fond la question de ma dignité est du ressort de celui qui me regarde. J'ai donc le droit de mourir dans la dignité, mais je ne suis pas libre de dire ce qu'est ma dignité. Il est surprenant de constater que la revendication de l'euthanasie naît dans des milieux socialisants, qui affirment haut et fort leur attachement à la solidarité. Or on vient de démontrer que cette conception aberrante de la dignité repose sur un déni du lien social, seul habilité à dire ce qui est digne.

 

LE DROIT AU SUICIDE :

Le droit au suicide paraît incontestable, d'autant plus que celui qui met fin à ses jours ne lèse personne.

L'idée de base du droit au suicide est que chacun est maître de sa propre vie. Quoi de plus naturel ? Et il est possible que disant cela on ait raison. Toutefois il y a quelques objections.

Celle-ci en particulier : toute la vie humaine se déroule dans un lien social. On en voit la trace dans le débat sur le courage : il en est qui disent que le suicide est un acte de courage, d'autres qui disent que c'est une preuve de lâcheté. C'est que celui qui se tue laisse derrière lui d'autres humains qui peut-être attendaient quelque chose de lui. L'homme ne naît pas de rien, ni en un lieu isolé. Il se développe et vit dans une communauté qui finance sa croissance, sa formation. Il fabrique d'autres humains devant qui il s'engage à les accompagner dans la vie. Il se peut qu'on arrive à décider qu'à un moment l'homme a le droit de prétendre avoir payé sa dette envers la société. Il se peut aussi que le problème ne se pose pas ainsi.

Bref l'homme est un animal social, et quand on dit qu'il est seul maître de sa mort et que le droit au suicide est inaliénable, on ne dit pas une évidence. On peut tout aussi bien soutenir qu'aucun humain n'existe seul, ne serait-ce qu'en raison du fait qu'il est né d'autres humains, d'où il suit qu'il a des comptes à rendre au sujet de ce qu'il fait de sa vie (et naturellement de sa mort).

 

LE FOND DU PROBLEME :

Il est facile de voir que la revendication de l'euthanasie repose sur la peur.

L'expérience constante de la prise en charge des malades en fin de vie permet de constater que ceux-ci sont en proie à deux peurs, et deux seulement : la peur d'avoir mal et la peur d'être abandonné. La perspective de la mort est vécue comme désagréable, déprimante, répugnante, mais pas exactement terrifiante. Quant à la peur de la déchéance, c'est un problème qui n'existe pratiquement pas chez le malade. Il ne faut jamais oublier que ceux qui parlent de la mort sont dans leur écrasante majorité des bien-portants qui ont des préoccupations de bien-portants.

Ce à quoi s'engagent les praticiens des soins palliatifs, c'est à résoudre le problème de l'inconfort physique et à ne pas abandonner leur malade à sa souffrance ; ajoutons qu'ils s'engagent, si la situation devient incontrôlable, à pratiquer un sommeil induit.

Ceci ne satisfait pas les tenants de l'euthanasie. D'un côté ils ont visiblement peur que les médecins ne tiennent pas leurs engagements, ce qu'on peut comprendre. Mais si les médecins les tiennent, ils sont assurés d'une fin de vie confortable. Dans ces conditions, qu'en est-il de leur désir ? Veulent-ils écourter l'évolution ? Il n'est pas si difficile de mettre fin à ses jours. Craignent-ils de se trouver incapables de le faire ? Il leur appartient de prendre leurs dispositions en temps opportun. Craignent-ils de se trouver pris en charge par des médecins incompétents ? Ils auraient davantage raison.

Mais c'est toujours là affaire de crainte, non de sérénité. Il se pourrait bien qu'au fond de tout cela on trouve une peur plus diffuse, celle du coup de faux, peur irrationnelle, qui conduit à revendiquer en fait une mort sous anesthésie générale...

Ce qui est remarquable dans cette affaire, c'est la confusion et la manière dont elle est entretenue. Il y en a essentiellement deux manifestations.

D'une part il y a l'idée que l'euthanasie est une : il n'y aurait pas de différence entre le fait de tuer un sujet en raison de sa souffrance et celui d'aider au suicide d'un sujet qui veut écourter sa fin. Pourtant il est clair que le second est libre alors que le premier est aliéné par sa souffrance. Si l'on tient à mélanger les deux, c'est sans doute parce que le caractère dramatique et compassionnel de la première situation permet d'emporter la conviction sur la seconde.

D'autre part il y a l'idée que l'euthanasie est un geste compliqué. Les films hollandais en particulier montrent des procédures extrêmement complexes, avec recours à des drogues d'accès limité comme les curares, alors qu'il y a infiniment plus simple, et que l'aspirine à dose convenable rend les mêmes services. L'art de mourir n'est pas si difficile à apprendre, et on est en droit de demander à qui veut le pratiquer de se renseigner au moins autant qu'il le fait pour acheter sa voiture. Pourquoi faut-il donc que l'euthanasie soit un geste compliqué ?

Il est difficile de répondre à cette question. Tout ce qu'on peut affirmer c'est que le résultat de cette complication est que le recours à un autre est ainsi rendu indispensable. L'euthanasie est maquillée en geste technique exigeant une compétence et imposant la présence du médecin. Il faudra réfléchir à cette curieuse inversion des données : ainsi donc, je suis le seul maître de ma vie, et je suis le seul maître de ma dignité ; mais pour ma mort j'aurais besoin de l'autre. Ma vie m'appartient, mais pas ma mort.

Etrange.

 

Le maître mot des tenants de l'euthanasie est qu'il s'agit d'un " geste fraternel ". Il s'agirait de l'aide désintéressée qu'un humain apporte à un autre humain : celui-là a décidé de ne pas vivre sa fin de vie ; quand il est devenu incapable de mettre fin à ses jours, il revient à un autre d'accomplir ce geste à sa place.

Rien de plus simple à comprendre, et une telle proposition est recevable. Mais il y a une difficulté : celui qui décide de maîtriser sa vie jusqu'au bout a tout à fait le droit de le vouloir, mais alors il lui appartient de prendre ses dispositions en temps utile, c'est-à-dire de mettre fin à ses jours tant qu'il en a encore la force.

Certes il est simple d'objecter que cette proposition est particulièrement cruelle : il n'est tout de même pas si facile de décider de mourir alors qu'on est encore un peu valide, que les affres de l'agonie ne sont pas encore là et que la vie vaut encore un peu la peine d'être vécue. Mais ne peut-on vraiment maintenir cette exigence ? Les gens qui veulent promouvoir l'euthanasie sont tout de même bien obligés de la réserver à ceux qui ne veulent a aucun prix d'une fin de vie difficile, et ce n'est pas trop leur demander alors que de le prouver en mourant pendant qu'il en est encore temps : si on ne le faisait pas, on serait fondé à dire qu'en fait il ne s'agit que de l'expression d'une peur. Quant à celui qui aurait laissé passer le temps opportun, on le comprend sans peine ; mais il demeure que ce faisant il s'en est remis à un autre du soin d'accomplir le geste décisif, et que cet autre à qui il s'en est remis a le droit d'avoir ses propres conceptions. En d'autres termes, je ne conteste pas à l'autre la liberté de mourir comme il l'entend, mais s'il ne prend pas ses dispositions et si les circonstances l'amènent à se trouver hospitalisé chez moi, ce sera non. Il est libre, mais moi aussi.

Le geste fraternel est un geste qui engage l'homme dans ce qu'il a de plus humain. C'est à la lumière de cette notion qu'on peut reprendre le débat sur le sommeil induit. Car les partisans de l'euthanasie voient dans le sommeil induit une hypocrisie : puisque cela aboutit à faire perdre au sujet la conscience qui le définit en tant qu'humain, pourquoi donc ne pas le tuer tout simplement ?

On ne saurait admettre que les gestes que l'on pose ne valent que par leur résultat ;on ne reprendra pas à ce sujet le débat sur le léninisme. Si le sommeil induit n'est pas une euthanasie, c'est parce qu'il est toujours réversible. Mais c'est aussi parce qu'il y a une différence entre le fait d'injecter le plus rapidement possible une dose massive de toxique et le fait de doser au plus précis les drogues somnifères, en s'ingéniant à être le moins toxique possible. Pour le soignant qui fait le geste il y a un monde : dans un cas il s'agit d'administrer un produit le plus vite et le plus fort possible, dans l'autre il s'agit au contraire d'aller le plus doucement le plus scrupuleusement qu'on peut.

Ceci, le malade en sommeil induit n'en a certainement pas conscience, et la chose lui importe peu. Mais parmi le gestes que je pose pour celui que j'aime, il y a précisément les gestes dont il sera informé et ceux qu'il ne connaîtra jamais. Les gestes les plus parfaits sont à l'évidence les seconds. On retrouve ici ce qui a été dit à propos de l'éthique : ce que je fais pour l'autre en sachant qu'il ne le saura pas sont des actes éthiques. Nier le sens de ces actes d'accompagnement, prétendre qu'au lieu de pratiquer le sommeil induit on ferait tout aussi bien de tuer le malade, c'est nier sur ce point à l'homme sa dimension éthique.

Ce qui revient à dire que l'homme se définit comme celui qui est capable de poser des actes dont il ne retire aucun bénéfice. L'homme est un curieux animal qui se reconnaît à sa propension à poser des actes impossibles et qui ne servent à rien.

 

LES QUATRE RAISONS :

 

Le médecin a quatre raisons de ne pas pratiquer l'euthanasie.

La première de ces raisons est que les malades qu'il soigne ont pour la plupart absolument besoin de savoir qu'en aucun cas il ne poserait un geste pour les tuer. En général les malades recourent au médecin pour vivre, non pour mourir. La confiance qu'ils lui font ne saurait être mise en doute. Le refus de donner la mort doit donc être un absolu, et toute exception détruirait définitivement cette certitude.

Imaginons que se trouve une situation où la seule chose à faire pour ce sujet soit de le tuer (et nous contestons formellement l'existence de telles situations). La question est de savoir si on peut effectivement le tuer, sans se demander quelles conséquences cela aura pour les autres. Sans doute, dans un tel cas, on va lui rendre service ; mais on aura ainsi mis en péril la confiance que lui font tous les autres patients, qui, eux, ont absolument besoin de savoir que le médecin ne les tuera pas.

Le modèle conceptuel est ici celui de cette jeune femme qui voulait être inséminée avec le sperme de son mari mort, ce qui impliquait que soit levé le secret sur les dons de sperme. Le Comité National d'Ethique avait refusé en disant que le fait de rendre ce service ( passons sur le fait que, peut-être, l'idée d'avoir un enfant d'un cadavre pourrait relever davantage d'un deuil pathologique que d'un véritable acte d'amour) à une personne en desservirait beaucoup. Il avait raison, même si la justice a été d'un autre avis.

 

La seconde est que si on peut concevoir qu'un homme mette fin à ses jours, il ne s'ensuit pas qu'il soit licite de se faire tuer par un autre. Ou plus exactement (car l'idée d'un acte licite pourrait renvoyer à un caractère sacré de la vie, notion qui n'est pas partagée par tous), il n'est pas possible de dire que la mort qu'on se donne équivaut à celle qu'on reçoit, à preuve, on l'a vu, que les tenants de l'euthanasie semblent vouloir à toute force que la mort soit donnée par un autre.

 

La troisième est que la décision d'euthanasie repose sur un accord mutuel : le sujet est parvenu à la conclusion que sa vie ne vaut plus d'être vécue, et le soignant aussi. Or le médecin digne de ce nom ne parvient jamais à cette conclusion. On retrouve ici la notion de dignité : la notion de dignité, n'est pas associée à une question d'escarres ou d'incontinence, et il n'est pas de vie qu ne soit pas digne. Dans ces conditions nul ne peut jamais acquiescer à une demande de mort. A noter que les tenants de l'euthanasie ne sont pas clairs sur ce point : ils parlent en effet de faire droit à une demande " licite, lucide et réitérée ". Si l'on peut définir ce qu'est une demande réitérée, si l'on peut envisager de définir ce qu'est la lucidité, on sera plus en peine pour définir ce qui est licite et ce qui ne l'est pas. On est donc acculé à dire que c'est l'autre qui dirait si ma demande est licite. On ne dit pas ici autre chose : c'est l'autre, et non moi, qui est juge de ma dignité.

 

La quatrième est qu'il y a toujours mieux à faire.

 

LE REFUS D'UNE LOI :

Cela dit, pourquoi ne pas accepter une loi sur l'euthanasie ?

On pourrait tout de même imaginer une loi qui stipulerait que ceux qui le désirent pourraient signer un texte demandant que dans telle et telle condition les médecins soient autorisés à les tuer, étant entendu qu'une clause de conscience leur garantirait la liberté de refuser, à titre personnel, de pratiquer cet acte. Ainsi pour l'avortement, qu'un médecin peut toujours refuser d'effectuer. Si la garantie est effective, si la liberté de chacun est préservée, de quoi se mêlent donc ceux qui refusent l'idée même d'une loi ?

Il y a trois arguments.

Le premier est que le principe de l'euthanasie est suspect dans ses fondements. La plus implacable condamnation de l'euthanasie a été prononcée par le sénateur Caillavet, Président deÉ l'ADMD. Celui-ci raconte la mort de son père, qui fit venir ses enfants et leur demanda : " Pensez-vous que le moment est venu ? " Les enfants ont répondu : " Oui ", et l'ont tué. Une conception qui pousse un père à demander à ses enfants s'il est bon à tuer, et qui pousse ses enfants à répondre oui est une monstruosité.

 

Le second est que ce principe est suspect dans ses conséquences. On a beaucoup dit qu'une loi sur l'euthanasie ouvrirait la porte à des abus. C'est vrai, et tous ceux qui parlent pour l'euthanasie montrent tôt ou tard qu'ils ne sont pas clairs sur ce point ; tôt ou tard leur échappe l'idée que, pour les déments par exemple, on pourrait s'autoriser à se passer de leur consentement formel. On les comprend : si tel sujet a clairement manifesté son désir d'être éventuellement euthanasié en cas de besoin, puis qu'il devient dément et que, dément, il souffre d'un cancer et se trouve en fin de vie, on ne saurait espérer qu'il renouvelle sa demande de mourir. Mais si l'on va dans cette voie on ne manque pas d'écorner sérieusement le principe, posé comme infrangible, de la volonté clairement exprimée et réitérée. Dès lors, à quels errements ne s'expose-t-on pas ! Notamment on va dire qu'il existe des cas où l'euthanasie est licite et des cas où elle ne l'est pas, et c'est la société qui va le dire. Comment peut-on ensuite soutenir que c'est le sujet et lui seul qui décide de ce qui est digne ?

 

Le troisième est qu'une loi, même si elle n'ouvre qu'un espace de liberté, modifie l'environnement social pour tous. C'est le problème du PACS : certes, il s'agit d'un acte volontaire, qui ne concerne que ceux qui le veulent et n'enlève rien à ceux qui préfèrent le mariage. Mais il y a tout de même un changement de statut fondamental : jusqu'à présent, la société réservait des avantages (fiscalité, succession, mutation des couples de fonctionnaires) à ceux qui prenaient un engagement de stabilité. On ne peut revendiquer à la fois la liberté du non-mariage et les avantages du mariage : c'est le beurre et l'argent du beurre. Le PACS est donc une absurdité, parce qu'il est ouvert à tous. Ce qu'il faut c'est tout autre chose : il faut organiser la vie commune de ceux qui ne peuvent pas se marier, c'est-à-dire les homosexuels et les parents ; quant à ceux qui ne veulent pas se marier, qu'ils acceptent les inconvénients de leur option. La loi sur le PACS ne change rien au mariage, elle se contente de le rendre inutile. De même une loi sur l'euthanasie pèserait nécessairement sur tous ; on le voit bien dans le discours des partisans de cette loi, qui affirment haut et fort qu'il y aurait une clause de conscience, mais qui disent en même temps que personne n'a le droit de les priver de ce qu'ils appellent " leur ultime liberté ".

 

 

EPPUR :

Il reste, quand on a tout dit, une ultime ligne de résistance : tout ceci est bel et bon, mais on se doute bien qu'il y a des exceptions, des cas-limite. Le plus manifeste, et ce n'est plus du tout, là, un cas d'école, est celui de pays du tiers-monde. Certes, la technique moderne, les morphiniques, les hypnotiques, permettent d'assurer le confort des malades en fin de vie. Encore faut-il les avoir à disposition. Comment se pose le problème de l'euthanasie dans les pays où il n'y a pas de morphine ? Ou, pour reprendre le cas (supposé, car rien ne prouve que les médecins en cause aient été incompétents ou négligents, et il faut jusqu'à preuve du contraire conserver l'hypothèse que l'infirmière en question a tout simplement mal agi) de Mantes-la-Jolie, que peut faire l'infirmière quand le médecin qui la commande ne veut pas remplir son rôle de médecin ?

Ce type de question ne peut être résolu. Mais il faut ici dénoncer ce qui est peut-être l'imposture fondamentale de cette fin de siècle : contrairement à ce qu'on veut nous faire croire, il y a des problèmes qui n'ont pas de solution. Le pire qu'on puisse faire est alors d'en trouver une de force.

michel cavey

8 novembre 1998

flecheretour.gifOu page suivante :

 

L’euthanasie ; le « cocktail lytique » ; les soins palliatifs

L’euthanasie est en fait beaucoup plus souvent pratiquée qu’on ne le dit. C’est à mes yeux une pratique barbare et perverse, parce que les consignes restent dans le flou et l’irresponsabilité.

C’est à mes yeux une pratique barbare et perverse, parce que les consignes restent dans le flou et l’irresponsabilité. Est-ce de l’euthanasie, est-ce de la thérapeutique ? Médicalement, le cocktail lytique est très apaisant. 
Personne n’avoue que c’est aussi un cocktail léthal. Le médecin prescrit sobrement : « De douze gouttes vous passerez à vingt. » Cela s’appelle « accélérer la perfusion ». 
Qui accélère la perfusion ? Pas le médecin bien sûr, qui est un prescripteur mais pas un technicien des soins. C’est la tâche des exécutants, des infirmières. Qu’on laisse alors se débrouiller seules face àcette écrasante mission. (...)

L’euthanasie est une réponse brutale à un problème mal posé. On ne sait au profit de qui elle s’exerce : est-ce pour le confort du soignant qui ne supporte pas l’échec de ses dogmes ? pour celui de la famille confrontée à une douleur insensée ? ou pour celui du malade mal entouré, mal soutenu, qui souffre et qui a peur parce qu’il n’a jamais affronté les questions existentielles et n’a jamais recherché les clés métaphysiques ?
Si au contraire on conçoit la médecine comme une aide à l’épanouissement de la personne, un accompagnement dans son cheminement vers l’ouverture spirituelle, un soutien dans sa quête d’un sens à son passage dans la vie, l’euthanasie n’a pas lieu d’être.
Cette conception enfin humaniste, généreuse et complète, on la trouve à l’oeuvre dans les soins palliatifs - et, de fait, il n’y est jamais question d’euthanasie. Affirmons-le avec force face à la volonté de puissance de nos apprentis sorciers : l’agonie peut être une apothéose spirituelle. (...)

L’euthanasie est aujourd’hui le signe que la médecine est dans l’impasse. Celle-ci a certes rendu d’immenses services et a apporté des bienfaits inestimables. Mais elle s’est figée au sommet de sa logique, pendant que le monde continuait de tourner.

Aujourd’hui, nous sommes au milieu du gué. Tout en réclamant plus, toujours plus d’efficacité, nous nous demandons avec une certaine angoisse où mènent cette quête et ces conquêtes. Nous savons bien que ce sont déjà les gestionnaires, les financiers, qui décident de notre santé, qui autorisent ou non telle ou telle méthode, remboursent ou non tel ou tel acte, telle ou telle molécule. 
Et il ne peut en être autrement : par définition, l’excellence n’est pas destinée à tous. La logique d’excellence exclut donc automatiquement tout ce qui en déborde. (p. 110 sq)

Souce tirée de la lecture du livre :
Xavier Emmanuelli, « Out : La malédiction de l’exclusion peut-elle être vaincue ? »

Editions Robert Laffont, Paris 2003, 276 pages

Xavier Emmanuelli a été cofondateur de Médecins sans frontières, médecin-chef à Fleury-Mérogis, fondateur du SAMU social de Paris et secrétaire d'Etat chargé de l'action humanitaire d'urgence.

 flecheretour.gif

Commentaires (1)

1. Salenson jacqueline Jeudi 16 Février 2012

les partisans de l'euthanasie n'ont jamais dit que seule une piqure létale permettait de mourir dans la dignité! c'est un mensonge, tout simplement
je suis partisante de l'euthanasie possible, si elle est demandée par l'intéressée, pour soulager ses souffrances, après que tous les autres moyens aient été épuisés
notre euthanasie étant définie différemment de la vôtre: pour nous, nous appelons euthanasie, comme les belges, une mort provoquée à la demande du patient, pour soulager ses souffrances, alors que les autres méthodes n'ont pas donné les résultats escomptés: c'est pour cela qu'en belgique, l'euthanasie est souvent la suite des soins palliatifs, accessibles à tous, contrairement à la france, dont les médecins refusent d'appliquer la loi, qui leur demande de soulager les souffrances, tant morales que physiques, et d'accompagner leur malade, sans acharnement, ce n'est pas appliqué, loin de là, et pourtant ce devoir médical date de 1986!!!
on préfère toujours s'acharner, faire souffrir et le malade et ses proches, en prolongeant els agonies... ce n'est qu'une constatation, malheureusement
votre définition de l'euthanasie est celle d'un meurtre par compassion, sans que vous parliez de la demande de l'intéressé, elle inclut l'arrêt des soins, puisque pour vous il est normal que le médecin décide, comme s'il était le bras de Dieu, ce que je ne comprends pas
vouloir faire croire qu'on pourrait soulager toutes les souffrances, morales et physiques es t encore un mensonge

Ajouter un commentaire
Code incorrect ! Essayez à nouveau

Date de dernière mise à jour : Jeudi 16 Février 2012

logo-amalthee.png  banniere-lire-h-98.jpg  couv-haut-de-page-site.jpg  4-eme-couv-haut-de-page-site.jpg