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Alexandre Jollien

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Alexandre Jollien

 

Son site :alexandre-jollien.ch

Parcours

Naissance de vocations

C’est à Sierre que je pousse mes premiers cris le 26 novembre de l’an de grâce 1975. De 3 à 20 ans, je vis dans une institution spécialisée pour personnes handicapées dans cette ville. A trop vouloir bouger dans le sein maternel, je m’enroule en effet par trois fois le cordon ombilical autour du cou ce qui provoque, au passage, quelques « dégâts ». S’en suit une infirmité motrice cérébrale.

A l’institut, je découvre la joie de vivre de solides amitiés avec mes camarades et malgré le contexte, un brin délicat, je constate que la vie gagne toujours du terrain. Tout y est motif d’étonnement et d’émerveillement.  D’où peut-être très jeune, une vocation pour « les choses de l’esprit ».

Le weekend, je rentre à la maison pour savourer la tendresse de ma mère Louiselle, l’humour de mon papa Norbert et le soutien bienveillant de mon frère Franck.

Très tôt, la vie s’annonce sous le mode d’un parcours du combattant. C’est ainsi qu’à l’institut, je passe un à un les obstacles pour arriver à suivre une scolarité dite normale. Entre temps, j’apprends à l’âge de 8 ans à marcher. Mais la grande affaire est ailleurs.

En 1993, je m’inscris dans une école de commerce pour « assurer mes arrières » et apprendre un métier. Par hasard, j’entre dans une librairie pour accompagner une fille et tombe sur un ouvrage sur Platon qui invite à vivre meilleur plutôt qu’à vivre mieux. La révélation est inouïe. Je sors de la librairie, le livre sous le bras et bientôt un projet naît : étudier la philosophie. Je rentre donc au Lycée au Collège de la Planta à Sion en 1997 qui m’ouvre les portes de l’Université de Fribourg où j’obtiens une licence en lettres au printemps 2004. Mon mémoire porte sur la thérapie de l’âme dans la Consolation de la Philosophie de Boèce. Juste avant, j’étudie le grec ancien au Trinity College de Dublin de 2001 à 2002.

Parti pour y parfaire mon anglais, j’y rencontre Corine, elle aussi valaisanne, avec qui j’ai la joie de me marier et d’avoir deux enfants, Victorine, née le 30 octobre 2004 et Augustin qui voit le jour le 31 mars 2006. Aujourd’hui, j’essaie de vivre à fond les trois vocations que m’a données l’existence : père de famille, personne handicapée et écrivain.

 


Citations choisies par Alexandre Jollien

 

« 21 octobre, après dîner. Processus long et douloureux que cette naissance à une véritable indépendance intérieure. Certitude de plus en plus ferme de ne devoir attendre des autres ni aide, ni soutien, ni refuge, jamais. Les autres sont aussi incertains, aussi faibles, aussi démunis que toi-même. » Une vie bouleversée, Etty Hillesum, Edition du Seuil, 1985, p.69

« Vendredi matin, 9 heures moins le quart. Je commence à me rendre compte que lorsqu’on a de l’aversion pour son prochain, on doit en chercher la racine dans le dégoût de soi-même. » Une vie bouleversée, Etty Hillesum, Edition du Seuil, 1985, p. 80-81

« Je me suis souvent sentie – et je me sens encore – comme un navire qui vient d’embarquer une précieuse cargaison ; on largue les amarres et le navire prend la mer, libre de toute entrave ; il relâche dans tous les pays et prend partout à son bord ce qu’il y a de plus précieux. On doit être sa propre patrie. » Une vie bouleversée, Etty Hillesum, Edition du Seuil, 1985, p. 212

« Je me crois capable de tout supporter, de tout assumer de cette vie et de  cette époque. Et si les turbulences sont trop fortes, si je ne sais plus comment m’en sortir, il me restera toujours deux mains à joindre et un genou à fléchir ». Une vie bouleversée, Etty Hillesum, Edition du Seuil, 1985, p. 242

« L’illumination n’est rien d’autre que la libération de scories entassées au cours d’apprentissages et d’expériences, inconsciemment accumulées comme autant de sédiments. Un peu comme le cholestérol qui se dépose dans nos artères. L’illumination, c’est la manifestation vivante, vitale, du cœur avec lequel nous sommes venus au monde. » La leçon du Zen, Soko Morinaga, Editions Le Courrier du Livre, 2004, p. 108

« Les pensées se succèdent sans jamais s’arrêter : pensées passées, pensées présentes, pensées futures s’enchaînent les unes aux autres sans interruption. Si une seule pensée était interrompue totalement, le Corps de la Loi se séparerait du corps de chair. Il faut qu’à chaque instant de cette succession continuelle de pensées aucune ne se fixe sur quoi que ce soit. Dès qu’on s’arrête sur une pensée, le flux de pensées s’arrête aussi immédiatement, et cela se nomme attachement. Mais si aucune pensée de ce flux ne demeure sur quoi que ce soit, il n’y a pas de liens. C’est cela  prendre le sans-fixation pour fondement. »

 

Le Soûtra de l’Estrade du Sixième Patriarche Houei-neng, Fa-hai, Editions du Seuil, 1995, chapitre 17

« L’esprit humain n’est pas la pensée, mais le vide et la paix qui forment le fond et la source de la pensée. Se détacher des vues fausses, voilà donc «l’unique cause de cette seule grande chose». » Le Soûtra de l’Estrade du Sixième Patriarche Houei-neng, Fa-hai, Editions du Seuil, 1995, p. 85

« Qui cherche le Bouddha hors de soi-même sans aspirer au réel, battra la campagne comme un superbe crétin. » Le Soûtra de l’Estrade du Sixième Patriarche Houei-neng, Fa-hai, Editions du Seuil, 1995, p. 108

« Pour recevoir le royaume de Dieu, il faut avec joie entrer chez soi et vendre tout ce qu’on a ; c’est le total abandon. On doit revenir à son propre soi et alors abandonner ce soi avec toute la force de son esprit et de son corps. Accueillir le royaume de Dieu c’est lancer son énergie entière dans l’abandon de son ego. » Le Zen et la Bible, J.K. Kadowaki, Editions Albin Michel, 1992, p. 119

« En fait, il n’est pas possible pour « vous » de penser. Cela signifie qu’il n’est pas bon de laisser s’introduire les propres opinions de votre ego. Si votre ego intervient, cela signifie qu’inévitablement, vous verrez les choses en les comparant. La pratique du zen est la pratique du laisser passer cette intervention de l’ego. » L’Essence du Zen, Sekkei Harada, Editions de l’Eveil, 2003, p. 20

« Cette chose » que vous pensez être vous-même n’est ni vous, ni personne. Ce n’est absolument rien. Elle est tout, et est égale à toute chose. Donc, l’expression « cette chose » est la plus adéquate pour la décrire. Les fonctions de voir, entendre, sentir, goûter, toucher et penser sont des fonctions de « cette chose » qui n’appartiennent ni à vous, ni à autrui. Nos vies sont constituées par le rassemblement de ces sortes d’outils que sont les fonctions de ces six sens.

L’Essence du Zen, Sekkei Harada, Editions de l’Eveil, 2003, p.50

« L’objectif de notre pratique est essentiellement de nous éveiller à notre vrai Soi. Ce vrai Soi ne peut être perçu. Il est vaste et sans limite. S’éveiller à son vrai Soi peut aussi se dire s’éveiller au « non-Soi » ou au « non-esprit », ou à la « vacuité », ou bien « oublier son ego ». Aucune chose, êtres humaines inclus, n’est jamais figée dans le même état d’instant en instant. » L’Essence du Zen, Sekkei Harada, Editions de l’Eveil, 2003, p.53

« Ne pas chercher d’excuses veut dire que lorsqu’on se sent anxieux, par exemple, l’on ne cherche pas à calmer son esprit. Lorsqu’on ne fait qu’un avec l’anxiété elle-même, telle qu’elle est, tout est résolu. Si nous devions trouver la satisfaction pour contrer un état d’insatisfaction, nous ne pourrions pas dire qu’il est tel qu’il est. Procurée de cette manière, cette satisfaction disparaîtrait après quelque temps. Elle serait la source de la prochaine insatisfaction. » L’Essence du Zen, Sekkei Harada, Editions de l’Eveil, 2003, p.55

« Ce qui doit être respecté et observé, c’est que nous ne devons pas discuter ce qui se produit ici et maintenant. En d’autres termes, notre ego ne doit pas intervenir. Voilà à quoi nous devons nous en tenir. » L’Essence du Zen, Sekkei Harada, Editions de l’Eveil, 2003, p. 142

 


Son oeuvre :

 

 

Eloge de la faiblesse Le métier d’homme La construction de soi

Le philosophe nu
La philosophie de la joie

 


Les livres qui m’ont formé et les ouvrages qui m’ont déformé

 

Voici quelques livres qui m’ont éclairé tout au long de mon chemin. Certains m’ont orienté, d’autres m’ont carrément conduit à changer de cap. Avant tout, j’aimerais être un passeur et témoigner en ces quelques lignes des livres qui ont sans doute désorienté un peu mon destin.
-> L’étonnement philosophique, Jeanne Hersch
-> Les lettres à Lucilius, Sénèque
-> Lettres, Maximes, Sentences, Epicure
-> L’Apologie de Socrate, Platon
-> La consolation de la philosophie, Boèce
-> Le Gai Savoir, Nietzsche
-> Qu’est-ce que la philosophie antique ?, Pierre Hadot
-> Une vie bouleversée, Etty Hillesum
-> Conseils spirituels, Maître Eckhart
-> Le Soûtra de l’Estrade du Sixième Patriarche Houei-neng, Fa-hai
-> L’enseignement du Bouddha, Walpola Rahula
-> Bonheur de la méditation, Yongey Mingyour Rinpotché
-> Ethique, Spinoza
-> Comment peut-on être zen ?, Jacques Castermane
-> Esprit zen esprit neuf, Shunryu Suzuki
-> Les quatre Evangiles, Soeur Jeanne d’Arc
-> Eclats de silence, l’indicible simplicité d’être, Daniel Morin
-> Vivre heureux, Christophe André
-> L’Essence du Zen, Sekkei Harada
-> Le Miroir vide, Janwillem Van de Wetering
-> Initiations au zazen, Kido Inoué
-> Méditation zen et prière chrétienne, Enomiya Lassalle

-> Dmitri Kabalevsky, Piano Sonatas OP. 6, 45, 46, Christoph Deluze
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Le savoir-vivre du bonheur d’Alexandre Jollien


Ses précédents essais racontaient sa lutte contre le « destin de handicapé » auquel le destinait son étiquette d’infirme moteur cérébral. Dans La Construction de soi, Alexandre Jollien s’interroge sur notre incapacité à profiter du présent. Au cours d’une rencontre, il nous a livré ses « recettes » philosophiques.

Violaine Gelly

Philosophe suisse, handicapé de naissance, auteur d’Eloge de la faiblesse (Cerf, 2000) et du Métier d’homme (Seuil, 2002). Son troisième ouvrage, La Construction de soi, vient de paraître au Seuil. Le dernier livre d’Alexandre Jollien est né d’une constatation : la philosophie n’est pas tout… « J’ai beaucoup lutté contre l’adversité.

Pourtant, une fois en paix, avec un métier, une femme que j’aime et de beaux enfants, je me suis trouvé incapable de savourer mon bonheur, raconte-t-il. Quand ma femme était enceinte, tandis que je craignais la toxoplasmose (maladie qui peut toucher les femmes enceintes non immunisées, et dont elles se protègent en évitant le contact avec les aliments crus et ceux issus de la terre, mais aussi les chats), je ne pouvais pas la voir manger une salade sans entrer dans des angoisses terribles. Je me suis alors demandé à quoi servait toute ma belle sagesse si elle ne m’aidait pas devant une feuille de salade ! Je suis donc retourné auprès des philosophes qui m’avaient tant aidé à nourrir une vie de combat, afin de trouver avec eux une philosophie pour la vie, une philosophie de la joie. » Avec l’humour, le détachement et l’implication que ses lecteurs lui connaissent désormais, Alexandre Jollien nous confie ce qu’il a rapporté de sa plongée chez ses maîtres de vie.

Vivre dans la joie

« Du fait de mon handicap, j’ai été nourri par le besoin, mais également le désir de la lutte. Et le bonheur était inclus dans ce combat : il fallait se battre pour être heureux. Et puis j’ai eu des enfants. J’ai compris qu’ils étaient dans la joie naturellement, et que moi, pauvre philosophe, je ne savais pas. J’ai découvert que la logique de guerre que j’avais appliquée à ma vie depuis toujours m’avait finalement fragilisé, parce que je ne savais pas par quoi la remplacer. C’est peut-être confortable de vivre dans le combat, parce qu’il est toujours plus facile de se battre contre quelque chose que d’affirmer ce que l’on veut vraiment. C’est ainsi qu’il est plus facile de taper sur Dieu que de trouver des raisons de vivre sa foi au quotidien. Il est plus facile de se battre contre les immigrés que de trouver des solutions pour les intégrer. Etre en lutte, c’est se lever le matin pour changer le monde.

Demeurer dans la joie, c’est sans doute se réveiller le matin avec une question : “Qui, quel geste, quelle action va me rendre joyeux aujourd’hui ?” Cela ne nie pas les difficultés du quotidien. Au contraire, cette attitude nous permet de les affronter. Elle empêche la souffrance d’être le centre de notre vie. Loin de la naïveté, il s’agit d’habituer son regard à voir toute la réalité, le positif comme le négatif, le bien comme le mal. Chaque jour, nous nous imposons des responsabilités, des missions, des devoirs, au premier rang desquels celui d’être heureux.

A mon sens, c’est lorsque l’on renonce à être heureux à tout prix qu’on le devient. Le véritable hédonisme, ce n’est pas renoncer à être heureux, c’est se libérer de la volonté de l’être. Spinoza me sert de guide : “Bien faire et se tenir en joie.” Pour moi, la morale peut tenir dans ces mots. »

Vivre dans l’instant

« Notre course au bonheur ne cesse de nous pousser en avant. “Quand j’aurai rencontré la femme de ma vie, je serai heureux” ; “Quand j’aurai changé de boulot…” ; “Quand j’aurai perdu dix kilos…” ; “Quand j’aurai fait ce lifting…”


A attendre notre grand bonheur, on en oublie de regarder les petites joies du quotidien. Hier, je me promenais avec ma fille de 2 ans, en vélo, au bord de l’eau, et je pensais, en pédalant : “Pourvu que mon livre marche.” Tout à coup, Victorine m’a dit : “Regarde, papa, bateau.” J’ai compris qu’elle était totalement dans le présent et que moi, à pédaler sur mon vélo et dans ma tête, j’étais incapable de voir la beauté du paysage. Le bonheur, il est là.

De nombreuses philosophies le répètent : soyez dans l’ici et maintenant. Avec l’essor des philosophies orientales, c’est même devenu une expression à la mode. Mais le message est souvent galvaudé et devient : “Jouissons dans l’ici et maintenant.” Il peut même devenir une fuite : “A moi, tout et tout de suite.” Au contraire, être véritablement dans l’ici et maintenant, c’est s’ouvrir à ce que nous ressentons. Y compris à la souffrance. Vivre dans le présent, c’est reconnaître que je souffre et me demander ce que je peux faire ici et maintenant pour diminuer cette souffrance. »

Vivre dans l’imparfait

« Pour Schopenhauer, nous sommes tyrannisés par le désir. Et nous ne prenons jamais le temps d’interroger celui-ci. L’important est de comprendre qu’existe en nous un désir d’absolu. On pense y répondre en obéissant à quantité de petits désirs – une nouvelle voiture, un nouveau vêtement… – mais il ne sera jamais comblé. Cela ne veut pas dire qu’il faille vivre sans désir, mais être conscient qu’il y a peut-être en nous une blessure, une béance qui réclame réparation ou compensation. Il ne s’agit pas de culpabiliser en disant : “Je ne devrais pas compenser.” Mais voir que nous compensons. Vivre imparfait, c’est accepter d’être soi et non quelqu’un d’autre de plus riche, plus beau, plus heureux.

Bien sûr, nous voudrions tous être au-dessus de nos faiblesses, avoir soldé les comptes qui nous alourdissent. Mais non : parfois, il nous faut juste vivre avec. Accepter notre place. Vivre dans l’imparfait, c’est revenir à la distinction d’Epictète : “Qu’est-ce qui dépend de moi et qu’est-ce qui ne dépend pas de moi ?” Dès lors, il est plus facile de faire le tri entre ce que nous pouvons changer et ce que nous devons accepter. Si l’action prend sa source en nous, si elle obéit à un vrai désir de joie, c’est formidable. Mais prenons garde au désir de fuite. »

Vivre avec soi

« L’affirmation de soi, c’est repérer ce qui est le plus profond en moi, le plus fidèle à moi. Une grande source de souffrance consiste à vouloir ce qu’ont les autres. Pour s’en guérir, il faut cesser d’être son propre juge et arrêter de se comparer aux autres.
Spinoza rapporte l’exemple de l’aveugle, qui est parfait en soi : ce n’est que s’il se compare aux autres qu’il perçoit sa cécité comme un manque. Quelle est la place de la comparaison dans ma vie ? Je me souviens d’une discussion avec un jeune moine bouddhiste à qui je disais : “Vous, vous êtes au-dessus de ça”, et qui m’a répondu : “Pas du tout, je suis jaloux de cet autre moine parce qu’il est plus compatissant que moi.” Une fois encore, il ne s’agit ni de se priver, ni de culpabiliser. Il faut juste ne pas être dupe de notre désir.

Faire semblant de ne pas être envieux ou jaloux serait se mentir à soi-même. Quand j’entre dans une librairie et que je vois des piles de livres de Luc Ferry (philosophe et écrivain, ancien ministre de l’Education nationale. Dernier ouvrage paru : Philosopher aujourd’hui - Odile Jacob, 2006), je suis envieux de sa réussite, je l’admets. Mais si je commence à faire semblant de ne pas l’être, je ne suis pas dans la vérité de moi-même. »

Vivre avec la peur

« Avec mes enfants, j’ai découvert la peur, l’angoisse au ventre qu’il leur arrive quelque chose. Tous les parents connaissent cette inquiétude. Mais faut-il nous débarrasser de cette angoisse ou apprendre à vivre avec ?

Plus on lutte contre la peur, plus on lui donne de la force, et plus elle est présente dans nos vies. La peur fait partie de chacun d’entre nous. Accepter notre peur sans devenir son esclave, l’admettre sans lui obéir : voilà tout l’enjeu. De nouveau, il convient de revenir à soi et de s’interroger : “Qu’est-ce que je fais par peur ?” Non pour qu’elle disparaisse mais pour l’accepter. Le principal n’est pas dans la peur elle-même mais dans ce que j’en fais. Après tout, elle peut être stimulante, elle peut être un moteur.
Comprendre sa peur ne signifie pas se résigner à la subir. Ce n’est pas dire : “Je suis fier de ma peur”, mais tenter de la comprendre pour diminuer son pouvoir. Vouloir abattre tous les ennemis intérieurs nous donne l’illusion qu’un jour viendra où l’on sera à l’abri. Mais on ne sera jamais à l’abri. Il faut composer avec ses démons, ici et maintenant. »

Extraits

Dans La Construction de soi, Alexandre Jollien écrit aux philosophes qui l’ont marqué pour les remercier de ce qu’ils lui ont apporté. Ainsi, dans sa lettre à Spinoza, il s’interroge sur la notion de liberté.

« Cher Baruch Spinoza, […] En vous lisant, j’ai également essayé de convertir ma vision de la liberté. Auparavant, je la considérais comme une simple absence de contraintes. Je me croyais libre lorsque je pouvais parvenir à mes fins sans entraves. Je l’associais à la spontanéité, à l’ivresse de celui qui fait ce qui lui plaît quand bon lui semble. C’est devant mon poste de télévision que s’est accomplie cette petite révélation.

J’aurais peine à éprouver plaisir plus vif que celui que je savoure devant la série du lieutenant Columbo. L’officier de la brigade criminelle de Los Angeles, en disséquant les crimes perpétrés à Beverly Hills et ses environs, m’offre une catharsis qui me remplit d’allégresse.

Paisiblement, je découvre les prouesses de l’intelligence humaine mise au service de l’ambition, de la jalousie, de l’avarice, du pouvoir oude la vengeance. Mais Peter Falk [qui interprète Columbo, ndlr] m’a surtout fourni l’occasion d’expérimenter la servitude que j’ai cru repérer en vous lisant. Bref, tandis que je goûtais un épisode – sans doute Adorable, mais mortelle ou Fumer tue –, votre démystification du libre arbitre m’est apparue avec une lumineuse clarté. Alors que je traquais avec l’homme à l’imper un servile criminel, j’ai senti monter en moi l’envie de dévorer une glace aux noix. J’ai aussitôt braqué ma télécommande vers le poste et j’ai pressé le bouton “pause”.

Après avoir ouvert l’armoire, j’ai déballé frénétiquement l’objet convoité. Avec la friandise, j’ai alors savouré la chance de pouvoir librement accéder à ce plaisir. A la fin du film, l’estomac un peu chargé, j’ai rembobiné la cassette. Puis, lorsque j’ai vérifié si j’étais arrivé au début, l’écran m’a littéralement mitraillé pour une publicité pour feu la glace aux noix. Je ne me souvenais pas de l’avoir vue. Je ne pourrais trouver une meilleure illustration de votre propos : “Les hommes se croient libres par cela seul qu’ils sont conscients de leurs actions, mais qu’ils ignorent les causes qui les déterminent (In Ethique (Seuil, “Points”, 1999).

Je suis alors parti à la découverte des automatismes, des habitudes, pour essayer d’être à l’origine de mes actions. Sans me condamner, ni me juger, j’ai retiré de votre éthique le souhait de m’affranchir de l’anarchie des affects et de laisser la raison éclairer mon désir. On ne naît pas libre, on le devient. Et se libérer procède d’un acte généreux, simple et exigeant. Sans rien nier, je peux, de proche en proche, m’émanciper pour cesser d’être l’esclave résigné des circonstances, le jouet de mes passions. J’ai compris l’origine de mon asservissement : je me connais mal, je désire mal.

Loin de m’automutiler d’un vouloir qui m’aliène, je souhaite œuvrer à la réappropriation de soi. Sous mes obsessions, mes craintes, mon besoin de reconnaissance, ma soif de sécurité, sous mes complexes, mes manques, se trouve la béatitude, cette autonomie de l’âme, cet état d’esprit, cette transparence à soi. Si mes appétits sont effectivement déterminés par des causes ignorées, je peux, néanmoins, diminuer par degré cet aveuglement. Il est périlleux de poursuivre des buts imaginaires, de se fuir dans de vains projets. Et nos rêves, nos ambitions risquent de nous trahir. Il sied de dissoudre ce qui n’est pas moi et d’intérioriser le désir pour qu’il reste fidèle au meilleur de mon être.

Pourquoi ai-je espéré plaire ? Pourquoi me suis-je lancé dans la quête d’une perfection illusoire ? D’où me vient cette passion pour la philosophie ? Nous n’entrons dans la liberté qu’en distinguant les aspirations qui élargissent notre existence des attentes qui nous asservissent.

Mais être libre, ce n’est pas simplement avoir le choix. Un désir vrai, un authentique amourpeuvent s’imposer à nous. Ainsi, je ne saurais fournir les raisons qui m’inclinent à chérir mes enfants et ma femme. Cet amour relève de l’évidence et je ne puis le réduire à une explication extérieure à moi. D’où ma gêne. D’où ma liberté. Je n’ai pas choisi d’aimer mes proches. Pourtant, je crois que cet attachement me libère.

En revanche, combien de passions, d’objectifs, de rôles, d’activités me sont dictés par une causalité externe ? Je désire alors par imitation. Je lis tel ouvrage pour en tirer prestige. Afin de purifier mes ambitions et ne plus me mentir, je souhaite réenvisager le regard que l’on porte sur soi. »

 

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Alexandre (Jollien) le bienheureux...

Alexandre (Jollien) le bienheureux...

T’as pas honte, salaud !

mercredi 25 février 2009, par François-Xavier Ajavon

« T’as pas honte, salaud !? »… c’est par cette interrogation lapidaire que mon amie Aliénor, une jeune et ravissante étudiante en médecine, a accueilli ce projet d’article persifleur consacré à la pensée du suisse Alexandre Jollien, philosophe médiatique atteint d’un handicap neuromusculaire sévère, connu pour sa diction difficile et son grand regard émerveillé par la beauté des choses. A moins que cela ne soit l’ahurissement. Faisant son stage d’internat dans un service hospitalier parisien de psychiatrie, ma petite mouflette n’encaissait pas ma méfiance à l’égard de Jollien, elle ne supportait plus mes sarcasmes à l’encontre de son statut de people médiatique, mes moqueries concernant sa posture victimaire de crucifié, mes saillies ironiques à propos de sa sagesse approximative et sa sévérité de donneur de leçon malgré lui. Assez ! « Je n’aurais vraiment pas cru ça de toi ! C’est dégueulasse FX de t’attaquer à un malade ! » Car oui, évidemment, Aliénor avait des tropismes psychologiques de carabin… et son monde binaire se découpait en individus malades et en individus sains. Les « sains » ne présentaient quasiment aucun intérêt, tandis qu’il convenait de « couver » avec toute la bienveillance maternelle possible les « malades ». Ces veinards ! Jollien, dans le camp des « malades » méritait tout notre respect et toute notre religieuse compassion. « Je ne vois pas ce qui te gêne ! C’est plutôt une bonne chose qu’un handicapé mental accède à la visibilité médiatique ! Bon. Il fait de la philosophie ! Et alors ? T’es jaloux parce que lui il passe à la télé et pas toi ? C’est ça ? Tu me dégoutes là ! » Balayant l’attaque de la belle d’un sourire narquois, et d’une attendrissante invitation à aller manger un morceau dans une élégante brasserie de Saint-Germain des Prés, il ne me fallut que quelques heures pour faire oublier son dégoût à Aliénor. Mais le lendemain matin, au réveil, cette phrase me hantait toujours… « T’as pas honte, salaud ?! »… Etait-il vraiment interdit de s’interroger sur les modalités de la médiatisation d’Alexandre Jollien, philosophe télévisuel et handicapé modèle ? Au nom de quoi fallait-il s’interdire de chahuter sa sagesse reçue dans les médias comme parole d’Evangile ? Hein ? Franchement ?

Un article hagiographique consacré à Jollien, dans Le Point, en 2006.

Le lendemain Aliénor était de permanence au service de psychiatrie clinique de l’hôpital européen Georges Pompidou. J’étais tranquille pour toute la journée, seul dans notre petit appartement. Cet hôpital était imposant, moderne, efficace, rassurant, massif, odieux, gigantesque, accueillant, mortifère, impersonnel, à la pointe de la technologie, monstrueux, aseptisé, attristant, performant, beau, décadent, revigorant, sombre… comme Aliénor, qui était d’ailleurs ravie de faire son internat dans cet établissement si prestigieux. En son absence je pus enfin rassembler et mettre en forme quelques notes consacrées au philosophe-handicapé-mental préféré de la télé, au nouveau cador de la dialectique chancelante, au nouveau Hegel de la pampa helvétique, au grand sage qui, tel un grand fauve, va régulièrement étancher sa noble soif au lac rafraîchissant, et sans fond, de la médiatisationAlexandre Jollien, le « penseur minute », la victime millimétrée de notre univers intellectuel chamarré, sachant accueillir bon an mal an le philosophe sorbonnard pur et dur, le « témoin » victimaire, l’essayiste politisé ou encore le poète maudit… Mais Alexandre Jollien, la perle des tropiques, déclasse tout le monde ! La Sainte-Relique des néo-dévots ! Le porteur de la bonne parole des chrétiens laïcs ! Le nouveau Jésus des cathos de gauche ! La petite mascotte dont les téléspectatrices en fleur de Mireille Dumas vont s’amouracher ! Ah ! Bordel ! Entre ici, Alexandre Jollien… toi et ton terrible cortège !

Né en 1975 à Savièse, très modeste commune du district de Sion, dans le canton du Valais, Alexandre Jollien est connu de tous en tant que philosophe handicapé Suisse. Jollien n’a pas de chance dans la vie… peu avant de venir au monde, dans le ventre maternel, il s’étrangle avec son propre cordon ombilical… le malheureux survit, mais avec les séquelles inhérentes à une infirmité motrice cérébrale. Pas de quoi rire, en somme, direz-vous... Malgré ce mauvais départ, et après un long parcours en Instituts spécialisés, Jollien s’accroche et suit un cursus scolaire exemplaire pour un individu aussi lourdement handicapé… il finit même par décrocher une licence de philosophie à l’Université de Fribourg, en Suisse, au printemps 2004. Mais bien avant d’obtenir ces médailles académiques, Jollien était déjà considéré par le tout Genève et le tout Paris, comme un philosophe en bonne et due forme… dès 1999 il publiait son premier best-seller, Eloge de la faiblesse (Cerf), peu avant son second, en 2002, Le métier d’homme (Seuil). Sa rencontre avec le comique troupier Michel Onfray finira de sceller son destin de philosophe médiatique.

Jollien est une figure morale étincelante, dont la presse s’est saisie avec autorité, et rend compte avec gourmandise. Avant de partir fait du trekking en Irak, Florence Aubenas consacrait, en 2000, un portrait à Jollien dans Libération sous le titre « Moteur cérébral ». La journaliste commençait son portrait par la longue description imagée de ses troubles moteurs : « C’est un long et périlleux voyage que celui de cette cuillère, chargée de gâteau au chocolat, qui décolle de l’assiette et se dirige vers la bouche d’Alexandre. Elle survole en tanguant la nappe. Presque en vrille, elle passe par-dessus le pantalon, se redresse in extremis pour tenter d’escalader le pull. Elle monte, hésite, manque verser son contenu. Puis, au dernier moment, se redresse et fonce en piqué. Alexandre ouvre la bouche. Et part une autre cuillère de gâteau au chocolat. » Le Parisien en remet une couche, quelques années plus tard… l’infirmité motrice cérébrale se mesure vraiment à une table de restaurant : « Il a marché à 9 ans, a mis des mois à réussir à boutonner un pantalon et, aujourd’hui encore, il faut le voir donner une claque à sa part de tarte afin qu’elle glisse dans un récipient pour mesurer l’ampleur de son handicap. » Mais ce que la presse préfère incontestablement c’est souligner son courage singulier, et sa vigueur humaniste. « Sa vie l’a beaucoup fait réfléchir sur la communauté des hommes, la solidarité, le respect. » (Libé) « Alexandre est dans le don de soi. Sa capacité d’amour est immense. Ecoutez son rire ! » (Le Temps) Et maintenant écoutez mon ricanement !

Alexandre Jollien est aussi un grand habitué des plateaux de télévision. Il le survole le nid de coucous ! A l’aise comme un poisson dans l’eau du bocal télévisuel, on le voit évoluer avec beaucoup d’aisance sur les terres du baron Franz-Olivier… L’émission « Chez Fog », diffusée sur la chaîne éducative France 5, avait cette semaine-là comme invité principal le Ministre Jean-Louis Borloo, et Alexandre Jollien – notamment - comme « grand témoin ». Et il paraît évident – en visionnant ce programme - que rien, ni personne, ne peut porter honnêtement la contradiction aux propos de Jollien, qui est ici chez lui. Contredire Jollien, couper sa diction difficile, interrompre son logos laborieux, c’est avouer que l’on est un salaud valide. Et même un « salaud de valide ! ». Un homme debout. Un homme qui marche. Un homme sans handicap ! Un homme de l’équilibre mental, c’est à dire de la déviance ! En somme il est impossible d’avoir raison (ou même tort) contre Jollien.

C’est vers la 14ème minute du programme, après une longue séquence promotionnelle en faveur de l’action de J-L Borloo, que Franz-Olivier Giesbert donne la parole à Jollien, présenté sans aucune pitié comme « philosophe et handicapé ». Borloo semble effaré, et médusé, par la prise de parole pour le moins étrange de notre ami Suisse, qui fait parler la voix de la morale : les médias devraient accorder davantage d’importance aux idées qu’aux hommes dans le débat politique ! Et tac ! Et toc ! C’est dit ! Déjà à cet instant Borloo peut rentrer chez sa mère avec ses cheveux crados et ses costumes froissés. Mais l’helvète est plein de ressource, et il ne peut s’empêcher de faire vibrer la fibre anti-Le Pen : « Une voix pour Le Pen est déjà une voix de trop ! ». A côté, la jolie normalienne et agrégée de lettres classiques Aurélie Filipetti ne pèse pas bien lourd. On sait d’avance qu’elle sera écrasée sous le poids de la sagesse jollienne. Autour de la 27ème minute du programme le philosophe se lance dans une appréciation de la « démocratie » qui serait mise en danger par l’effacement du débat d’idée (Une démocratie qui, comme chacun le sait, est en danger entre la place de l’Etoile et la rue Popincourt les jours ouvrables et de pleine lune). Vers la 36ème minute Jollien revient à la charge, cette fois-ci pour vendre son nouveau livre « La construction de soi », à travers la narration de son parcours (rabâchée sur tous les plateaux qu’il vient à hanter) : le cordon ombilical qui le rend handicapé, sa rencontre avec « Dame philosophie » dans une librairie, les mauvais souvenirs de ses passages en hôpitaux psychiatriques, sa quête du bonheur, etc. etc. Elément assez inhabituel : Jollien évoque le soutien qu’il a reçu de la part d’un prêtre dans sa « quête ». Tiens. Il y aurait donc quelque chose de religieux derrière ce volontarisme ardent et cette face de prophète transfiguré ? Pourtant Jollien lâche, dans une grimace : « Non, je ne fais surtout pas la morale. Dieu m’en préserve ! » Ben voyons ! Le quotidien Le Parisien disait de lui, dans un papier de 2005 : « L’homme n’a rien d’un gourou mais, quand il prend la parole, tout s’arrête ». Jollien subjugue. Impose le respect. Chut ! Il parle…

En 2007 le site web du quotidien Le Figaro invitait une poignée d’intellectuels francophones à passer l’épreuve de philosophie du baccalauréat, en même temps que les candidats. Histoire de voir. Parmi ces candidats de choix… le brillant Paul-Marie Couteaux, la charmante Eliette Abécassis, l’épouvantail du XIX ème siècle Jean d’Ormesson, le beau gosse Enthoven fils, et pour couronner le tout… l’imparable, l’inévitable, l’impardonable Jollien

Souriant, le philosophe suisse nous explique qu’il a beaucoup travaillé pour préparer cette épreuve. Il a révisé comme un vrai candidat. Il redoute un sujet sur la culture ou bien sur la politique. Il se sent un peu faiblard sur la politique. On avait cru le comprendre en l’écoutant face à Borloo. Mais il sait donner le conseil qui tue, aux bacheliers, dans l’édition papier du Figaro relatant ce bac des « gros vendeurs » : la philosophie doit passer par « soi ». Au fond, pour Jollien, tout n’est que vécu, expérience, initiation et parcours de libération.

Le Figaro invite Jollien à passer le bac, en 2007

Le Figaro aime Jollien ! Le grand quotidien du Boulevard Haussmann n’hésitait d’ailleurs pas, la même année, à pré-sélectionner le penseur helvétique parmi les candidats potentiels à un siège au sein de l’Académie française. Dans ce numéro d’Académie-fiction du Figaro littéraire, Jollien retrouvait une ribambelle de personnalités vivantes, qui pourraient avoir des tendances regrettables à rejoindre les Immortels dans quelques années. Le Figaro imaginait (avec ironie ? Pas sûr…) une Académie Française où siègeraient notamment le publicitaire Frédéric Beigbedder, le patineur Arno Klarsfeld, le sycophante Azouz Begag, la fille cachée Mazarine Pingeot ou encore l’homme grenouille Nicolas Hulot. Et Jollien aurait évidemment sa place, non pas tant au titre de son œuvre, que de son courage. Le Figaro saluant son « Parcours exemplaire d’un jeune homme porteur d’un handicap ».

En 2007 Le Figaro inclut Jollien dans sa mosaïque de candidats possibles à l’Académie française.

Au fond Jollien est certainement la quintessence de la créature médiatique moderne. C’est une victime. C’est une victime qui a su dépasser les difficultés inhérentes à ses handicaps. Mais c’est surtout une victime qui sait raconter cette aventure, ce combat, et lui donner un contour humaniste inattaquable. A l’heure du storytelling Jollien a tout compris de la machine médiatique (à moins qu’il ne s’agisse des personnes qui l’accompagnent) : elle accepte toujours de vous donner du temps d’antenne promotionnel, à condition que vous ayez une belle histoire à étaler en public. Une histoire personnelle, difficile, impudique, un peu secrète, un peu monstrueuse. Une histoire qui vous fera éventuellement monter les larmes aux yeux sur le plateau de Mireille Dumas, et qui vous exhibera tout nu. Une histoire qui vous montrera fragile, humain, trop humain. Jollien est excellent dans ce rôle. Parce que cette histoire il l’exprime à chacun de ses gestes maladroits, à chacune de ses grimaces involontaires, à chacune de ses phrases… et qu’il sait en neutraliser l’horreur par un humanisme chrétien mollasson, qui ne veut même pas dire son nom. Un humanisme de la volonté et du dépassement de soi. Là Jollien est presque christique. Il est l’homme qui a souffert pour tous les autres hommes, et qui nous en revient avec la solution, la clé, la méthode. La révélation.

Mais les médias vont également chercher autre chose chez Jollien. L’étrangeté. Ce qu’il appelle lui-même sa « singularité ». Il ne colle pas avec le décor. Il est décalé. On nous a annoncé un philosophe, on nous sert un sage excentrique. Dans le même genre, deux visages me reviennent. Il faut les convoquer, ici, pour nous aider à comprendre la fascination qui entoure Alexandre Jollien, ce combattant de lui-même, ce handicapé qui fait du bien par où il passe.

Le comédien Pascal Duquenne et le physicien Stephen Hawking

D’abord le visage de l’acteur trisomique, et Belge, Pascal Duquenne, que la France a découvert suite à sa performance dans le film « Le huitième jour », vers le milieu des années 90. On le voit, ici, faire de la publicité pour un opérateur téléphonique. Mais là n’est pas la question. Tout le monde se souvient de la médiatisation massive qui avait suivi le prix d’interprétation qu’il avait reçu au Festival de Cannes. On se souvient des journalistes médusés par sa « différence » et par la sagesse qui s’exprimait à chacune de ses paroles. Tout cela ne faisait que préfigurer l’immense empathie, teintée de maternalisme, que les français allaient déployer autour de Jollien. A la droite du ring, dans son fauteuil hi-tech, on retrouve le physicien britannique Stephen Hawkin. Là, le cas est légèrement différent, car sa célébrité ne vient pas intégralement de son handicap (une sclérose latérale amyotrophique), mais aussi de ses travaux scientifiques décisifs. Cependant, qui oserait affirmer sérieusement que Hawking serait devenu une telle star internationale sans ce handicap ? Sans son apparence si surprenante ? Sans sa voix robotisée ? Sans sa fragilité physique ? Sans son aura de sage agonisant ? Ce que l’on vient chercher, aussi, dans ces figures hors normes, ce que l’on vient puiser dans leur pathos… c’est la douce caresse du paradoxe.

Mais que nous dit, finalement, cette figure philosophique baroque ? Que les philosophes professionnels, les « profs » de facs, les chercheurs au CNRS, ceux avec des lunettes, ceux avec plus d’austérité que de sagesse, font peur. Qu’ils ne passent pas dans les médias. Ou mal. Que l’on préfère leur substituer des figures singulières telles que Jollien. Et si – au fond - il y avait une pointe d’anti-intellectualisme dans cet éloge d’une pensée spontanée et même « thérapeutique » ? C’est le quotidien suisse La Tribune de Genève qui nous met sur cette piste en ouvrant de la sorte un ahurissant portrait consacré à Jollien, en 2006 : « Il y a – au moins – deux philosophies. L’une qui jargonne et l’autre qui libère. L’une cache sous la couche épaisse du sabir sorbonnard la vacuité de sa pensée. L’autre donne en pleine clarté des clefs pour aider à vivre en liberté. Le jeune philosophe valaisan Alexandre Jollien appartient – Spinoza, merci ! – à la seconde école. (…) Nul besoin de diplôme, de manuel ou de mode d’emploi pour en tirer la substantifique moelle. » Haro sur les sorbonnards (on se demande pourquoi tant d’animosité de la part d’un journaliste Suisse à l’égard du quartier Latin ?) ! Haro sur la philosophie en noir et blanc de l’Université post-médiévale ! Haro sur la philosophie classique ! Jollien n’est donc pas véritablement une figure de philosophe, dans les médias qui louent autant son œuvre que son parcours, mais un penseur alternatif d’un genre nouveau, un alter-philosophe adapté à notre modernité… Situation que l’on pourrait facilement résumer par le petit schéma explicatif suivant :

Aliénor rentra plus tôt que prévu de sa journée de travail au service de psychiatrie de l’hôpital Georges Pompidou. J’étais sorti m’aérer quelques minutes en laissant mon ordinateur allumé. La petite mouflette, qui n’avait pas la confiance dans les gènes, ne put s’empêcher de fouiller mon ordinateur portable, et de lire l’article que je venais de commettre à propos d’Alexandre Jollien. Elle restait figée devant le photo-montage « Trop cool / Même pas drôle ! ». Elle n’avait même pas pris le temps de retirer son manteau ou de poser son sac à main sur la coiffeuse « Empire » de l’entrée. « Mais tu n’as pas honte ? Salaud… » La belle était particulièrement contrariée. « Tu n’es qu’un pervers polymorphe ! » Aliénor y allait un peu fort. Elle avait souvent tendance à appuyer le trait. A caricaturer. Je n’étais pas pervers. Enfin, pas plus qu’un orthodontiste, qu’un inspecteur du Fisc, qu’un danseur de claquette des Farc ou qu’un délégué FSU à l’heure de l’appel des cotisations syndicales dans la salle des profs du LEP Iouri Gagarine de la Garenne-Colombe. Quant à « polymorphe » pourquoi pas. Aliénor m’avait déjà qualifié – dans diverses circonstances privées - de sadique, de paranoïaque, de maniaco-dépressif, et même de schizoïde « en puissance ». Je n’étais pas à ça près. Aliénor me quitta quelques jours plus tard. Sans surprise. Après de longs palabres et de pénibles débats sur mon rapport au handicap. Quelques heures plus tard il ne restait plus d’Aliénor, en notre appartement, que des chandails abandonnés, et quelques grains oxydés sur de la paraffine, et des souvenirs idiots, mais qui donnent un peu de lumière… les jours de pluie… Satané Jollien !

PRIX Pierre Simon Éthique & Société

Extrait vidéo de la soirée de remise des prix 2010

 

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Date de dernière mise à jour : Dimanche 19 Février 2012

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