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André Comte-Sponville

 

André Comte-Sponville, philosophe matérialiste, rationaliste et humaniste, est né à Paris, en 1952. Ancien élève de l'Ecole Normale Supérieure de la rue d'Ulm, agrégé de philosophie, docteur de troisième cycle, il est aussi Docteur Honoris Causa de l'Université de Mons-Hainaut, en Belgique. Il fut longtemps maître de conférences à l'Université Paris I (Panthéon-Sorbonne), dont il se mit en congé (à partir de 1997) puis démissionna (en 2003) pour consacrer davantage de temps à l'écriture et aux conférences qu'il donne en dehors de l'Université. Il a publié de nombreux livres (voir bibliographie), traduits en 24 langues. Il est membre du Comité Consultatif National d'Ethique.

Bibliographie

Traité du désespoir et de la béatitude, PUF ; tome 1, Le mythe d'Icare, 1984 ; tome 2, Vivre 1988 ; rééd. en un seul volume, PUF, coll. "Quadrige", 2002.

Une éducation philosophique, PUF, 1989.

Pourquoi nous ne sommes pas nietzschéens (en collaboration), Grasset, 1991 ; rééd. Le Livre de Poche, 2002.

L'amour la solitude, Paroles d'Aube, 1992 ; rééd. Albin Michel, 2000, Le Livre de Poche, 2003.

"Je ne suis pas philosophe" (Montaigne et la philosophie), Honoré Champion, 1993.

Valeur et vérité (Etudes cyniques), PUF, 1994.

Petit traité des grandes vertus, PUF, 1995 (Prix La Bruyère de l'Académie Française), rééd. Points-Seuil, 2001.

Impromptus, PUF, 1996.

De l'autre côté du désespoir (Introduction à la pensée de Svâmi Prajnânpad), Accarias-L'Originel, 1997.

La sagesse des Modernes (avec Luc Ferry), Robert Laffont, 1999.

L'être-temps, PUF, 1999.

Chardin ou la matière heureuse, Editions Adam Biro, 1999 ; rééd. Hermann (La matière heureuse, Réflexions sur la peinture de Chardin).

Le bonheur, désespérément, Pleins Feux, 2000, rééd. Librio, 2002.

Présentations de la philosophie, Albin Michel, 2000 ; rééd. Le Livre de Poche, 2006.

Dictionnaire philosophique, PUF, 2001.

Le capitalisme est-il moral ?, Albin Michel, 2004 ; rééd. Le Livre de Poche, 2006 ; réédition augmentée (avec une postface inédite), Albin-Michel, 2009 ; Le livre de Poche, 2010.

La philosophie,PUF, coll. "Que sais-je ?", 2005.

La vie humaine (avec des dessins de Sylvie Thybert), Hermann, 2005, rééd. 2007.

L'esprit de l'athéisme (Introduction à une spiritualité sans Dieu), Albin Michel, 2006 ; rééd. Le Livre de Poche, 2008.

Le miel et l'absinthe (Poésie et philosophie chez Lucrèce), Hermann, 2008 ; rééd. Le Livre de Poche, 2010.

Du corps, PUF, 2009.

Le goût de vivre et cent autres propos, Albin Michel, 2010.

Le sexe ni la mort (Trois essais sur l'amour et la sexualité), Albin Michel, à paraître en janvier 2012.

Entretien

André Comte-Sponville, vous vous définissez comme "philosophe matérialiste, rationaliste et humaniste". Vous pouvez préciser ?

A.C.-S. Disons, pour faire court, que je suis matérialiste comme Epicure, rationaliste comme Spinoza, et humaniste comme Montaigne ! Non, bien sûr, que j'aie toujours la même philosophie que ces trois maîtres (qui ont d'ailleurs trois philosophies différentes), mais parce que je suis matérialiste, rationaliste et humaniste au même sens qu'ils le sont respectivement.

Commençons par "matérialiste". Qu'est-ce que ça veut dire ?

Que je ne crois en aucune réalité immatérielle : ni monde purement idéel, à la façon de Platon, ni Dieu transcendant, ni âme immatérielle. Tout ce qui existe, pour moi comme pour Epicure, est matière ou produit de la matière. C'est vrai en particulier de l'individu que je suis : je n'ai pas un corps ; je suis mon corps. Et ce n'est pas un esprit immatériel qui pense en moi, mais le cerveau, qui est un organe aussi matériel que tous les autres. Cela ne m'empêche pas d'avoir des idéaux, comme tout le monde. Mais me dissuade d'y croire tout à fait : un idéal, ce n'est pas un être, ni un absolu ; c'est l'objet d'un désir, et tout désir est matériel, relatif, historique. Par exemple la justice : elle n'est pas "un quelque chose en soi", disait déjà Epicure ; elle n'existe et ne vaut que pour autant que nous la désirons et nous battons pour elle.

Et "rationaliste" ?

Cela signifie que tout, pour moi comme pour Spinoza, est rationnel. Non, certes, que tout soit raisonnable ! Est raisonnable ce qui nous paraît suivre la raison. Est rationnel ce que la raison peut expliquer. Un fou, par exemple, n'est pas raisonnable. Mais il est évidemment rationnel : la psychiatrie, sinon, serait impossible. Même chose pour les rêves : la plupart ne sont pas raisonnables, mais ils sont tous rationnels (voyez Freud et d'autres), c'est-à-dire que la raison peut, au moins en droit, les expliquer. Bref, être rationaliste, ce n'est pas seulement faire confiance à la raison et essayer d'être raisonnable. C'est penser, plus profondément, que l'irrationnel n'existe pas.

Enfin, que signifie "humaniste" ?

Cela ne veut pas dire, en tout cas, que je "crois en l'homme", au sens où certains font de l'humanisme une espèce de religion ! Pourquoi croire en l'homme, et qu'est-ce que cela pourrait signifier, puisque son existence ne fait pas de doute ? Et comment l'adorer, alors qu'il est si évidemment capable du pire, et si rarement du meilleur ? L'humanisme, pour moi, n'est pas une religion ; c'est une morale. L'homme n'est pas notre Dieu ; il est notre prochain. Bref, je suis humaniste à la façon de Montaigne : non parce que je serais convaincu de la grandeur ou de la bonté de l'homme, mais parce que je lui pardonne sa petitesse, sa "misère", comme disait Pascal, et que j'essaie de contribuer, à mon niveau, avec mes moyens, à ses progrès, à ce que le même Pascal appelait sa "grandeur". C'est ce que j'ai appelé, à propos de Montaigne, un humanisme de la miséricorde. Au reste, "l'homme" n'est qu'une abstraction. Ce qui existe, ce sont des hommes, des femmes, ils sont tous différents, et tous ont à devenir humains, au sens normatif du terme (au sens ou l'humanité n'est pas seulement une espèce animale, homo sapiens sapiens, mais aussi une vertu : le contraire de l'inhumanité). C'est ce qui me permet d'articuler ce qu'Althusser appelait "l'antihumanisme théorique", celui des sciences humaines, avec ce que j'appelle l'humanisme pratique, celui de la morale ou de n'importe qui. L'humanité n'est pas un principe mais un résultat, pas une essence mais une espèce (animale) et une valeur (historique). Le passage de celle-là à celle-ci, c'est ce qu'on appelle la civilisation : passage toujours fragile, toujours à reprendre et à continuer ! On ne naît pas humain (au sens normatif du terme), on le devient.

Terminons par le commencement. André Comte-Sponville, qu'est-ce qu'un philosophe ?

C'est quelqu'un qui essaie de se servir de sa raison pour se rapprocher d'une forme de sagesse, autrement dit d'une vie plus lucide, plus libre, plus heureuse. Je l'ai dit souvent : philosopher, c'est penser sa vie et vivre sa pensée. Non, certes, qu'il suffise de se contempler le nombril ou l'âme ! C'est tout le contraire ! Penser sa vie, c'est la penser comme elle est, plongée dans le monde, dans la société, dans l'histoire. C'est pourquoi le philosophe s'intéresse à tout : parce qu'il s'intéresse au Tout (l'univers, la nature), avec l'homme dedans.

Qu'est-ce que la sagesse ?

Une vie heureuse, mais d'un bonheur qui ne serait pas obtenu à coup de drogues, d'illusions ou de divertissements. La sagesse, selon la tradition philosophante, c'est le bonheur dans la vérité : un bonheur vrai, une vérité heureuse... Disons, plus modestement, que la sagesse, c'est le maximum de bonheur dans le maximum de lucidité. C'est à quoi sert la philosophie, ou ce vers quoi elle tend. Il s'agit de penser mieux pour vivre mieux.

Sur le bonheur

André Comte-Sponville, qu'est-ce que le bonheur en 2009 ?

La même chose qu'en 2008 ou qu'au troisième siècle avant Jésus-Christ : le contraire du malheur. C'est de là qu'il faut partir. Or, qu'est-ce que le malheur ? Toute période, pour un individu, où la joie semble impossible. On se lève le matin, et l'on sait qu'on ne sera pas joyeux une seule fois dans la journée, on croit même, parfois, qu'on ne sera plus jamais joyeux de sa vie... Ceux qui ont vécu ça en savent le poids d'horreur, de dégoût, de chagrin. Et ils savent aussi, par différence, que le bonheur aussi existe ! Qu'est-ce que le bonheur ? Bien sûr pas une joie continue et stable ! Ca, c'est ce que j'appelle la félicité, qui n'existe pas, qui n'est qu'un rêve, qui nous sépare du bonheur. Le bonheur, c'est le contraire du malheur : je suis heureux quand j'ai le sentiment que la joie est immédiatement possible, qu'elle peut venir d'un moment à l'autre, qu'elle est déjà là peut-être, non pas bien sûr de façon permanente (le bonheur n'est pas la félicité), mais avec cette facilité, cette spontanéité, cette légèreté qui rend la vie agréable. Le bonheur n'est pas un absolu, mais qu'est-ce que c'est bon !

A-t-on plus de raisons d'être heureux aujourd'hui ?

Je dirais plutôt qu'on a moins de raisons d'être malheureux. Les progrès de la médecine et ceux, moins spectaculaires mais réels, de la société (en tout cas dans les pays développés et démocratiques), font que la souffrance a sensiblement reculé. Cela dit, il reste encore tellement de raisons de souffrir ou d'être malheureux ! Le deuil, la maladie, le chômage, la misère, l'exclusion... Le bonheur suppose toujours une part de chance. C'est pourquoi il convient, quand on est heureux, d'avoir le bonheur modeste.

Pourquoi, à votre avis, le bonheur nous obsède-t-il tant ?

Parce que notre vie nous obsède ! C'est bien sûr légitime, et en même temps c'est un piège. Tout bonheur est fragile. Quand on est heureux on espère que ça dure. On craint donc que cela cesse, et voilà déjà le bonheur qui se trouble d'angoisse... Comment Narcisse serait-il heureux, puisqu'il sait qu'il va souffrir, vieillir, mourir ? Si nous nous préoccupions un peu moins de notre vie et de notre bonheur, nous serions moins malheureux, quand le bonheur n'est pas là, et plus serein, lorsque le bonheur dure un peu.

Qu'est-ce qui peut rendre heureux ?

Rien d'extérieur n'y suffit : ni l'argent, ni la gloire, ni le pouvoir, ni la famille, ni même le fait d'être aimé par tel ou tel. La misère, par exemple, peut suffire au malheur ; mais chacun sait qu'il n'a jamais suffi d'être riche pour être heureux. Le bonheur dépend d'une disposition intérieure. Laquelle ? Celle que les Anciens appelaient la sagesse, qu'on pourrait appeler, plus simplement, la sérénité, ou, encore mieux, l'amour de la vie. Je dis bien de la vie, heureuse ou malheureuse, et pas du bonheur ! Aimer le bonheur, c'est à la portée de n'importe qui. Mais si c'est le bonheur que vous aimez, vous ne serez content de vivre que lorsque vous êtes heureux, et vous le serez alors d'autant moins que vous aurez peur de ne plus l'être ! Si au contraire c'est la vie que vous aimez, vous avez une excellente raison de vivre, même lorsque le bonheur n'est pas là, et de lutter !

Peut-on être heureux individuellement dans une société malheureuse ?

Aristote répondait que non. Mais la société, pour lui, c'était Athènes. Pour nous, c'est le monde. Cela change beaucoup de choses ! Si vous attendez que le malheur ait disparu de la planète pour pouvoir vous-même être heureuse, vous ne le serez jamais. Il y a, dans tout bonheur, une part d'égoïsme ou, pour mieux dire, de "limitation du champ". Je ne peux pas être heureux si mes proches (spécialement mes enfants) sont malheureux. Mais si ce sont vos proches à vous qui sont malheureux, soyons honnêtes, mon bonheur peut en être quelque temps assombri, mais ne disparaîtra pas pour cela.

Faut-il renoncer à la quête du bonheur pour être enfin heureux ?

Il faut en tout cas renoncer à la félicité, au bonheur absolu et parfait ! Si c'est ça que vous cherchez, vous ne serez jamais heureuse. Disons ensuite que tant qu'on cherche le bonheur, c'est qu'on n'est pas heureux ; et qu'il faut cesser de le chercher, peut-être, pour entreprendre de le vivre. Belle formule du philosophe Alain : "Le bonheur est une récompense qui vient à ceux qui ne l'ont pas cherchée." Préoccupons-nous un peu moins du bonheur, et un peu plus de ce qui compte vraiment : la vie, l'action, le plaisir, la vérité, la justice, le travail, la liberté, l'amour... Vous verrez que le bonheur s'approche quand on cesse de le poursuivre.

Epicure disait que "la philosophie est une activité qui, par des discours et des raisonnements, nous procure la vie heureuse". Qu'en pensez-vous ?

Que c'est une excellente définition, sauf que je dirais plutôt "qui tend à nous procurer le bonheur". Le bonheur est le but de la philosophie, mais la philosophie n'a jamais suffi au bonheur. C'est ce que la philosophie aide à comprendre, et à accepter.

Propos recueillis par Soazig Quéméner
(Pour le Journal du Dimanche)

 

Le gai désespoir

Le philosophe André Comte-Sponville vient de sortir chez Albin-Michel un livre sur le gai désespoir qui est une remarquable leçon de vie à l’usage de tous. Ce qu’il nous faut cultiver avant tout, c’est le goût de vivre.

 

 

Le philosophe André Comte-Sponville vient de publier un ouvrage qui a pour titre "Le goût de vivre et cent autres propos" * dans lequel il fait l’apologie de la sagesse et revient ainsi à la source même de la philosophie occidentale. Tout d’abord, il se définit comme un philosophe rationaliste, matérialiste et humaniste. Rationaliste parce qu’il croit à la toute puissance de la raison qui lui apparaît comme le meilleur outil pour comprendre le monde et se comprendre soi-même ; matérialiste parce qu’il considère que tout est matière ou produit de la matière ; humaniste enfin parce qu’attaché à l’humanité et aux droits de l’homme. Néanmoins, il distingue deux types d’humanisme, dont celui qu’on peut appeler religieux, au sens où c’est une religion de l’homme, celle à laquelle il adhère, si bien que cet humanisme s’apparente plus à un humanisme de la miséricorde tel qu’on le trouve chez Montaigne, lequel disait : Il n’est rien si beau et légitime que de faire bien l’homme et dûment. Etre humaniste, c’est donc se conduire le plus humainement possible, sans se faire pour autant trop d’illusions sur l’être humain.

Car la sagesse est d’abord ce qui importe. C’est la vie heureuse, mais la vie heureuse dans la vérité. Soit le maximum de bonheur dans le maximum de lucidité. Il s’agit de penser mieux pour vivre mieux. D’abord parce que la dimension atemporelle de la sagesse est sans doute aussi ancienne que la civilisation. Dès lors que nous sommes doués de vie et de pensée, la question se pose pour chacun d’entre nous d’articuler l’une à l’autre ces deux dimensions. Cette démarche de sagesse fait partie de la condition humaine. Le besoin de philosophie d’un public de plus en plus large s’explique par le déclin des réponses toutes faites. Celles apportées par les grandes idéologies, mais aussi les sciences humaines. Avec le temps, on a découvert que les sciences humaines ne sont finalement que des sciences approximatives, et surtout qu’elles ne répondent pas à la question : comment vivre ?

Toute sagesse est individuelle. Toute politique est collective. C’est pourquoi nous avons besoin des deux et de la différence entre les deux. Au temps de ma jeunesse - dit le philosophe - nous avions le sentiment que tout passait par un salut collectif et donc par la politique. C’était une illusion, parce qu’il n’y a de bonheur qu’individuel. Pour autant, aucune société ne peut se passer de communion et de fidélité. Qu’est-ce que le philosophe entend par communion ? Communier, c’est partager sans diviser. C’est donc un paradoxe. On ne peut partager la plupart des choses qu’en les divisant. Songez à un gâteau. Comment le partager sans le diviser ? C’est impossible. On ne peut donc communier en un gâteau. En revanche, on peut communier dans le plaisir qu’il y a à manger ensemble un gâteau. Le plaisir de chacun est augmenté et non diminué par le plaisir de tous. C’est la raison pour laquelle on parle de communion des esprits, car seuls les esprits peuvent partager sans diviser.

Je veux dire par là - poursuit Comte-Sponville - qu’une société a besoin de pouvoir partager un certain nombre de valeurs communes. C’est du reste l’un des deux sens étymologiques du mot religio en latin, que certains rattachent au verbe religare - relier. Ce qui nous relie, c’est un certain nombre de valeurs communes.
Venons-en à la fidélité, qui nous ramène, elle, à l’autre étymologie possible du mot religio, qui nous viendrait, non de religare mais de religere, relire, recueillir. En ce sens, la religion repose sur un ensemble de textes fondateurs qu’on ne cesse de lire, relire et, par là, de transmettre. La fidélité consiste donc à transmettre ce que l’on a reçu à ceux qui viennent après nous. C’est à cette double condition - communion et fidélité - qu’une société peut subsister. Nos sociétés sont aussi menacées par deux dangers symétriques : le fanatisme, surtout à l’extérieur, qui est une espèce d’excès de foi, et le nihilisme, surtout à l’intérieur, qui est un manque de fidélité.

Bien que personnellement athée, je reconnais qu’il n’y a pas plus de preuves de l’existence de Dieu que de son inexistence. Pascal le savait. C’est pourquoi, je me définis comme athée non dogmatique et fidèle. Pourquoi non dogmatique, parce que tout athée que je suis, je reconnais que mon athéisme n’est pas un savoir. Si quelqu’un vous dit savoir que Dieu n’existe pas, il y a de fortes chances pour que ce soit un imbécile. Pareillement d’une personne qui vous dit savoir que Dieu existe. C’est là une double erreur : théologique, parce que la foi est une grâce, ce que le savoir ne saurait être et, philosophique, parce qu’on confond alors deux concepts différents : le concept de croyance et le concept de savoir. L’athéisme que je professe n’est ni un savoir, ni un dogme : je ne sais pas si Dieu existe ou non.
Et pourquoi athée fidèle ? Parce que tout athée que je sois, je reste évidemment attaché, par toutes les fibres de mon être, à un certain nombre de valeurs morales, culturelles, spirituelles, qui sont nées le plus souvent dans les grandes religions, et spécialement, pour nous Européens, dans le Christianisme, dont je perçois toujours la grandeur. Ce n’est pas parce que je suis athée que je vais cracher sur deux mille ans de civilisation chrétienne et trois mille ans de civilisation judéo-chrétienne. La fidélité n’est pas une croyance mais un attachement à des valeurs et la volonté de les transmettre.

Mais si Dieu n’existe pas, il y a assurément quelque chose de désespérant dans la condition humaine. C’est pourquoi tout le monde préférerait, moi inclus, qu’il existe. Il y a d’ailleurs tout lieu de se demander si Dieu n’a pas été inventé pour satisfaire ce désir que l’on a de Lui. Quand on ne croit pas en Dieu, ce n’est pas la morale qui change ; ce qui change, c’est qu’on passe d’une dimension d’espérance à une dimension de désespoir. Je crois que Pascal, Kant, Kierkegaard ont raison de dire qu’un athée lucide et cohérent ne peut échapper à une part de désespoir. Leur erreur - me semble-t-il - c’est d’avoir confondu le désespoir et le malheur ; parce que, de même que l’espérance n’est pas la même chose que le bonheur, le désespoir n’est pas la même chose que le malheur. Si l’on espère être heureux, c’est que l’on n’est pas heureux, et, inversement, quand on est heureux, il n’y a plus rien à espérer. Comme dit Spinoza, il n’y a pas d’espoir sans crainte, ni de crainte sans espoir. Si bien, que m’appuyant à la fois sur les sagesses antique et orientale, j’ai été amené à proposer ce que j’appelle une sagesse du " gai désespoir ". Loin de chercher une consolation dans une vie après la mort, il s’agit d’apprendre à aimer la vie présente. Le désespoir que j’évoque n’a donc rien à voir avec la tristesse et le nihilisme. C’est un désespoir tonique, dynamique, actif : espérer un peu moins, aimer et agir un peu plus. C’est pourquoi j’ai appelé mon ouvrage "Le goût de vivre". Il ne s’agit pas d’inventer des systèmes, non, simplement d’apprendre à aimer la vie. Tel est le but de la philosophie et sa réussite la plus haute.

 

 

La fidélité sans foi



Propos recueillis par Thomas Yadan pour Evene.fr
Relu et corrigé par André Comte-Sponville - Janvier 2007


Philosophe, André Comte-Sponville nous raconte, dans son dernier livre 'L'Esprit de l'athéisme', une existence sans Dieu et son expérience de la spiritualité. L'occasion d'un entretien autour de la morale, de l'amour et du désespoir et d'un dialogue avec Spinoza, Kant, Nietzsche, Marx...


L'Esprit de l'athéisme' est écrit très clairement, dans un style fluide, un peu à la manière de Marcel Conche. Y a-t-il une volonté de vulgarisation ?

Ca a commencé bien avant Marcel Conche ! Tous les auteurs que j'aime écrivent clairement : Les Grecs, bien sûr, mais aussi Montaigne, Descartes, Pascal, Diderot, Marx, NietzscheAlthusser, qui fut aussi mon maître et mon ami, écrit aussi clairement que Marcel Conche. L'inverse est vrai pour les philosophes obscurs ou abscons, comme Derrida. L'homme était charmant ; mais, au bout de dix pages, je savais que ce type ne m'intéresserait jamais. Il avait du talent, mais je ne supporte pas son maniérisme, pas plus que je ne supporte celui de Lacan, qui frise l'escroquerie intellectuelle. Le style, c'est l'homme ; quand le style est obscur, il faut déjà s'inquiéter. Cela dit, je ne parlerais pas de vulgarisation, car je ne fais pas d'efforts de traduction pour rendre la philosophie accessible. Descartes ou Pascal n'ont pas vulgarisé la philosophie ; ils ont juste écrit clairement. J'appartiens à cette tradition de philosophes qui écrivent le plus simplement qu'ils peuvent. Ce n'est pas de la vulgarisation ; c'est de l'honnêteté intellectuelle.

 

Dans ce livre, vous opposez souvent le discours et l'expérience en considérant que les mots sont rarement à la hauteur des faits.

En effet. Mais l'inverse est vrai aussi : les faits n'arrivent pas toujours à la hauteur des mots. Tout dépend de quoi il s'agit. Il se trouve que mon dernier livre, surtout dans la troisième partie, parle de spiritualité. Qu'est-ce que la spiritualité ? La vie de l'esprit, spécialement dans son rapport à l'infini, à l'éternité et à l'absolu. La spiritualité a donc le même objet que la métaphysique. Mais la métaphysique est un travail de pensée, qui se fait avec des mots, des raisonnements, des concepts. La spiritualité relève davantage de l'expérience : elle se nourrit de sensations, d'émotions, de silence. La première est spéculation ; la seconde, contemplation. Je ne fais pas de hiérarchie entre les deux, mais on ne peut pas demander au discours de remplacer quelque chose que l'on ne peut vivre que dans le silence, et réciproquement. Parler d'amour n'a jamais suffi à être amoureux ou à aimer, parler de nourriture n'a jamais suffi à manger à sa faim, etc. L'inverse, j'insiste, est vrai aussi. Etre amoureux ou gourmand, cela n'a jamais suffi à bien parler d'amour ou de gastronomie.


L'athéisme est avant tout une figure de l'immanence ?

Oui. Mais pour l'athée, tout est immanence. La religion est elle-même une forme d'immanence, qui se prend illusoirement pour une révélation transcendante. Au fond, être "immanentiste", c'est penser qu'il n'y a rien d'autre que Tout. Dieu, étant transcendant, c'est-à-dire "autre que Tout", n'est rien. L'esprit n'existe qu'à l'intérieur de cette immanence au monde. L'esprit, pour le matérialiste que je suis, c'est un cerveau humain en état de marche, ou, dans un sens un peu hégélien, l'ensemble de ce que les cerveaux humains en état de marche ont produit à travers les siècles.


Pourtant, si Dieu est mort, la conception judéo-chrétienne de l'homme, c'est-à-dire la morale (conséquence du libre arbitre), s'est éteinte, aussi. Comment concilier en définitive la morale et l'athéisme ?

Mon livre porte sur la spiritualité, guère sur la morale. J'ai montré, dans des livres précédents, qu'il n'y a pas de morale absolue sans libre arbitre, qu'il n'y a pas de libre arbitre, et que toute morale prétendument absolue est donc illusoire. Sur ce point, je me sens assez proche de mon ami Michel Onfray, ou plutôt c'est lui qui est proche de moi (j'ai publié bien avant lui). Mais qu'il n'y ait pas de morale absolue, cela ne veut pas dire qu'il n'y a pas de morale du tout ! Etre relatif, ce n'est pas n'être rien ! Comme Spinoza, comme Marx et Freud, je pense que la morale est une illusion nécessaire, qu'il est vital de la transmettre à nos enfants. Althusser écrit que "seule une conception idéologique de la société a pu imaginer une société sans idéologie" ; on peut dire de même que seule une conception illusoire de l'être humain a pu envisager un être humain sans illusion. Démystifier la morale, ce n'est pas l'annuler ; c'est se libérer des illusions qu'on se faisait sur elle. Elle n'en demeure pas moins. Or, en l'occurrence, la morale judéo-chrétienne me paraît l'une des plus belles. C'est l'erreur fondamentale de Nietzsche, comme d'Onfray aujourd'hui, que d'avoir voulu la renverser. Pas besoin de croire en Dieu pour être plus sensible au Christ des Evangiles qu'aux fadaises nietzschéennes sur le surhomme, l'éternel retour ou la "superbe brute blonde" ! Lire la suite de La fidélité sans foi »

Mais l'amour, par exemple, reste un concept lié à la métaphysique judéo-chrétienne. Pourtant vous l'exaltez abondamment ?

On a aimé bien avant Moïse ou Jésus ! Quel rapport avec la religion ? On ne pas va attendre de savoir si Dieu existe pour se demander si on aime ses enfants. L'amour que j'ai pour mes enfants est aussi réel que l'érection que j'ai lorsque je désire une femme. L'illusion consiste à croire que je désire une femme parce qu'elle est belle. Ce que m'apprend Spinoza, c'est que ce n'est pas parce qu'elle est belle que je la désire, mais parce que je la désire que je la trouve belle. C'est ce que j'appelle le relativisme. Démystifier l'amour, ce n'est pas l'annuler ; c'est le penser dans sa vérité renversante : ce n'est pas la valeur de l'objet qui justifie l'amour, mais le désir qui donne de la valeur à l'objet. Il y a de l'illusion dans tout amour, mais ça ne veut pas dire qu'il n'existe pas. Si vous retirez de l'homme ce qui est illusoire, vous retirez tout ce qui est humain.


De la même manière, vous aimez profondément la vérité ; n'est-ce pas en contradiction avec le relativisme dont vous parlez ?

Je suis relativiste pour ce qui est des valeurs, parce que toute valeur est relative à l'amour qu'on lui porte. En revanche, je ne suis absolument pas relativiste s'agissant de la vérité. Le fait que nous soyons ensemble, vous et moi, en ce moment, est une vérité universelle, éternelle, absolue. La plupart des gens, bien sûr, n'en savent rien ; mais nul ne peut nier cette vérité sans mentir ou se tromper. Là encore, Nietzsche se trompe : on ne peut pas mettre sur le même plan le vrai et le bien, la vérité et la valeur. Toute valeur est relative au désir ; aucune vérité ne l'est. Celui qui dirait "Ce n'est pas parce que cette proposition est vraie que je la connais mais c'est parce que je la connais qu'elle me paraît vraie", prouverait simplement qu'il n'entend rien à ce qu'est une vérité.


C'est ce qui justifie le caractère consensuel de votre livre vis-à-vis des religions et des hommes de foi ?

Mon livre n'est pas si consensuel que vous le dites. C'est un livre de combat, mais pas contre la religion : contre l'obscurantisme, le fanatisme et la superstition. Et un livre de paix, à l'égard de tous les esprits ouverts et tolérants.


Parlez-nous de la notion de "gai désespoir"...

J'en parle plus longuement dans mon 'Traité du désespoir et de la béatitude'. Je pense que Pascal, Kant et Kierkegaard ont raison de dire qu'un athée lucide et cohérent ne peut pas échapper au désespoir. Tout espoir, pour l'athée, vient buter sur ce qu'André Gide appelait "le fond très obscur de la mort". Toutes nos espérances viennent buter contre un fond de désespoir, qui fait partie de la condition humaine. En revanche, je crois qu'ils se trompent lorsqu'ils considèrent que le désespoir est forcément le malheur. Car l'espérance n'est pas le bonheur, bien au contraire ! On n'espère que ce que l'on n'a pas. Espérer être heureux, cela prouve qu'on ne l'est pas. Comme l'a dit Spinoza, "il n'y a pas d'espoir sans crainte ni de crainte sans espoir". Quand vous êtes dans l'espérance, vous êtes dans l'angoisse, donc vous n'êtes pas heureux. L'espérance n'est pas le bonheur ; le désespoir, au sens où je prends le mot, n'est pas le malheur. Ce que je montre, en m'appuyant sur les stoïciens, Spinoza et la tradition bouddhiste, c'est que le bonheur est indissociable d'un certain désespoir. Si le sage est sans crainte, il est donc sans espoir. Le désespoir, au sens où je le prends, ce n'est pas la tristesse ; c'est le fait de ne rien espérer. Tant qu'on espère le bonheur, c'est qu'on ne l'a pas. Quand on est heureux, on n'a plus rien à espérer. Cette sagesse du "gai désespoir" (clin d'oeil au "gai savoir" de Nietzsche) incite les gens à comprendre qu'il s'agit d'espérer un peu moins et d'agir un peu plus.


Votre livre pourrait-il se résumer à une espèce de fidélité sans foi ?

Oui. La fidélité c'est ce qui reste de la foi quand on l'a perdue. On peut faire un parallèle entre la spiritualité évoquée dans ce livre et les trois vertus théologales de la tradition chrétienne : la foi, l'espérance et la charité. La spiritualité sans Dieu que je propose relève de la fidélité plus que de la foi, et de l'amour plus que de l'espérance. Elle n'est pas une croyance en un Etre transcendant, mais un attachement à certaines valeurs que nous avons reçues et que nous avons à charge de transmettre. C'est une spiritualité de l'amour plutôt que de l'espérance, puisque, s'il n'y a rien après la mort, apparaît ce fond de désespoir, qui n'est pas une raison pour cesser d'aimer. Enfin, spiritualité de l'immanence ou "sentiment océanique", comme le dit Freud, qui n'est pas la rencontre avec un "Tout autre" mais l'immersion dans le "Tout même". Ce n'est pas un saut au-delà de l'Etre mais une manière d'être un avec tout. C'est une expérience de plénitude, de simplicité, d'unité, d'éternité... L'énoncé le plus juste, en Occident, en reste le livre V de 'L'Ethique' de Spinoza : "Nous sentons et expérimentons que nous sommes éternels"... C'est à cette expérience que le troisième chapitre de mon livre est consacré. Nous sommes déjà dans le Royaume : l'éternité, c'est maintenant.

Les présentations de la philosophie

Philosophe dans le vrai sens du terme, André Comte-Sponville parle un langage de sagesse au lieu de couper les cheveux en quatre. Ses présentations de la philosophie sont un modèle de bon sens lumineux, aux éditions Albin Michel.

Propos recueillis par Marc de Smedt et Michel Piquemal

 

Nouvelles Clés : Par rapport à la crise globale, vous êtes plutôt pessimiste ou positif ?

André Comte-Sponville : J’essaie de voir la vie de façon ni optimiste ni pessimiste dans la mesure où finalement, l’optimiste est celui qui voit les choses mieux qu’elles ne sont, et le pessimiste celui qui les voit pire qu’elles ne sont. Le mieux, c’est de les voir comme elles sont. Deuxième point, nous vivons une époque extrêmement difficile, atroce à bien des égards, mais il me semble que l’on a en permanence tendance à sous estimer les horreurs passées. J’ai participé récemment à la Sorbonne à un colloque sur la violence, et mon idée était qu’au fond il n’y avait pas plus de violence aujourd’hui que dans les siècles passés, et même qu’il y en avait moins. Ce qu’a confirmé un historien spécialiste du XVIIIe et XIXe siècle qui, chiffres en main, nous a montré qu’il y avait bien davantage de violence au XVIIIe qu’au XIXe, et même davantage de violence, par exemple d’homicides, au début du XXe siècle qu’à la fin. Donc je ne suis pas pessimiste, si on entend par là que cela irait de pire en pire. Je crois au contraire que les choses ont considérablement progressé, mais bien sûr de façon unilatérale, pas de façon continue et rien ne garantit que ça continue, encore dans l’avenir, notamment s’agissant de la violence. Il se peut que nous assistions depuis une dizaine d’années à une inversion de courant. J’ai tendance à me réclamer volontiers ­ s’agissant d’optimisme ou de pessimisme ­ d’une phrase que j’aime beaucoup de Gramsci, le philosophe communiste italien, qui disait : "Pessimisme de l’intelligence, optimisme de la volonté".

Pessimisme de l’intelligence parce que je crois qu’il faut voir les choses comme elles sont et plutôt prévoir le pire, pour essayer de l’empêcher. Mais, optimisme de la volonté parce que, bien sûr, l’important c’est de voir ce qui dépend de nous, comme disaient les stoïciens, c’est-à-dire ce que l’on peut faire pour que le pire n’arrive pas. Or il est vrai qu’aujourd’hui, le pessimisme de l’intelligence, notamment en matière économique (à cause du taux du chômage) et en matière simplement humaine (quand on pense à ce qui se passe en Algérie par exemple), le pessimisme de l’intelligence est davantage alimenté ­ pourrait-on dire ­ que l’optimisme de la volonté, parce que nous avons le sentiment que nous ne pouvonspas faire grand chose.

C’est pourquoi je crois que l’une des urgences du moment, justement, c’est de nous réapprendre à "vouloir", comme diraient les stoïciens ; je crois encore que c’est là une tâche philosophique, mais aussi générale, de conquérir tous ensemble des moyens d’action. Il est urgent de réhabiliter la politique. Vis-à-vis de la plupart des horreurs de ce temps, la volonté individuelle est quasi sans effet. Il n’y a de volonté efficace que commune. Or forger une volonté commune, cela passe nécessairement par la politique, si bien que je suis à la fois pessimiste actuellement parce que je trouve que l’état de la vie politique, notamment en France, n’est pas à la hauteur des problèmes du moment, tout en restant fidèle à l’optimisme de la volonté afin de voir ce que nous pourrons faire tous ensemble pour essayer de réhabiliter la politique, c’est-à-dire pour redonner sens à l’idée d’une volonté commune.

N. C. : Est-ce une forme de fin des temps ?

A. C-S. : Fin des temps, certainement pas au sens où il y a encore des temps demain et après-demain. Du moins, on peut le souhaiter.

La seule fin des temps possible pour nous, ce serait la fin du monde, ou la fin de l’humanité, ce qui n’est pas une impossibilité d’ailleurs, mais qui n’est pas immédiatement prévisible. En revanche, nous assistons sans doute à la fin d’une époque et même, me semble t-il, à la fin simultanée de plusieurs époques, et je crois que c’est pour cela que le phénomène prend autant d’ampleur. Coexistent à la fois dans la longue durée, pourrait-on dire, la fin de l’Occident chrétien, c’est-à-dire que le processus d’inchristianisation et de déchristianisation qui ces derniers siècles a pris une telle ampleur qu’aujourd’hui la France a cessé d’être foncièrement un pays catholique ­ c’est la fin de l’Occident chrétien ; c’est aussi la fin des grandes idéologies du XIXe siècle, je pense notamment au marxisme qui structurait des pans entiers de notre société et de notre culture. Et enfin, la fin du scientisme pour ce qui est des sciences dures, et une certaine confiance excessive que l’on accordait aux sciences humaines quand on croyait que la psychanalyse pour les uns, l’ethnologie, la sociologie, ou l’histoire pour les autres, allaient remplacer justement ces religions dont on percevait bien qu’elles étaient en fin de course.

Je crois que la conjonction de ces trois fins de temps particuliers ­ la fin de l’Occident chrétien, la fin des grandes idéologies et la fin à la fois du scientisme et de la vogue des sciences humaines ­ nous plonge dans un profond désarroi, parce que nous ne savons pas trop ce que nous avons pour mettre à la place. Et je crois que c’est ce qui justifie ce qu’on appelle souvent le retour à la philosophie. Dès lors que l’on n’a plus de réponses toutes faites, comme en apportaient les grandes religions, les grandes idéologies et les sciences humaines, on cherche ses propres réponses. Or chercher ses propres réponses aux questions que l’on se pose, aux questions que nous pose la vie, c’est la définition même de la philosophie.

N. C. : Que pense le philosophe de la violence croissante ?

A. C. S. : Quand on n’a ni valeur ni sens ni repère et qu’en plus on n’a pas de travail, il n’y a plus que la violence, si bien que je dirais qu’aujourd’hui, pour forcer un peu le trait : à la limite, l’alternative, c’est la violence ou la philosophie. Disons que le premier terme de l’alternative est la violence ou le retour frileux à l’ordre moral, à l’Occident chrétien, aux repères dans ce qu’ils ont de rassurant et éventuellement de révolutionnaire, mais je crois que ce serait une impasse ; et l’autre terme est effectivement la philosophie. Je ne crois pas du tout par là résoudre le problème du chômage ni celui de la violence urbaine, mais je crois en revanche que ces jeunes-là ont effectivement besoin de la philosophie parce qu’ils ont besoin de valeurs, de repères, de sens, mais qui ne leurs soient pas imposés comme autrefois par une transcendance, par un pouvoir politique ou même par des maîtres à penser, mais qu’ils trouvent eux-mêmes au cours d’un processus de réflexion. Il faut rendre à ces jeunes l’idée que la vie est une aventure et que cette aventure est peut-être essentiellement spirituelle. Or la philosophie, ce n’est pas autre chose que la volonté de faire de sa vie une aventure, et spécialement une aventure spirituelle.

N. C. : Ne trouvez-vous pas que l’on voit apparaître de plus en plus un besoin de sens ?

A. C.-S. : On le voit bien à propos des jeunes qu’on évoquait, il y a double urgence : une urgence de réhabiliter la morale et une urgence de réhabiliter la politique. Redécouvrant l’urgence de la morale, c’est un peu le phénomène marquant ces dernière années, beaucoup de nos contemporains, spécialement les plus jeunes, ont tendance à oublier du même coup la politique. Je dis souvent : deux générations, deux erreurs. C’était une erreur il y a vingt ans de croire que la politique pouvait tenir lieu de morale. C’est une erreur aujourd’hui de croire que la morale peut tenir lieu de politique. La vérité, c’est que nous avons besoin des deux et de la différence entre les deux. Nous avons besoin bien sûr d’une morale qui ne se réduise pas à une politique. Nous avons besoin aussi d’une politique que ne se réduise pas à une morale.

N. C. : Comment lire la philosophie aujourd’hui ?

A. C.-S. : Je crois qu’on va continuer à la lire comme avant, dans la mesure où il n’y a pas plusieurs façons de lire, et je suis un peu réservé sur ce qu’on dit autour d’Internet, des nouveaux médias, etc., qui viendraient remplacer la lecture. Je n’en crois rien. Je crois que la lecture continuera évidemment à être un média majeur et que la diversité des supports ne change rien à l’acte de lire. En revanche, ce qui est vrai, c’est qu’il y a deux processus simultanés, mais allant plutôt en sens contraire. D’un côté, il y a de plus en plus de gens qui savent lire, qui ont fait un petit peu d’étude (le nombre de bacheliers, pour prendre ce repère, n’a jamais été aussi important qu’aujourd’hui), et d’un autre côté on a de moins en moins de temps pour lire, parce que là il y a les nouveaux médias, les nouveaux loisirs, etc. Si bien qu’il y a de plus en plus de gens qui lisent, mais ils lisent plutôt de moins en moins.

Cela reste de la lecture. Cela ne change pas l’acte de lire, mais cela change quelque chose à l’accès au texte. Si bien qu’en effet tous les enseignants de philosophie, même dans le supérieur, le savent : faire lire en entier Les Méditations métaphysiques de Descartes, Les Pensées de Pascal, pour ne rien dire de la Critique de la raison pure de Kant et La Grande logique de Hegel, à un jeune de 18 ou 25 ans devient de plus en plus difficile, pour ne pas dire impossible. Si bien que : soit on renonce à la lecture, à ce rapport essentiel au sommet de la pensée humaine que sont les textes de philosophie, soit on leur donne un accès qui passe par la lecture, mais pour une lecture, si on peut dire, qui ne soit pas pour eux trop écrasante.

N. C. : C’est la raison pour laquelle vous avez créé cette collection : "Carnets de philosophie" ?

A. C.-S. : C’est ce que j’ai voulu faire. Ce n’est qu’un premier pas, c’est-à-dire que j’aurai réussi mon pari si après avoir lu tel ou tel texte à la fois accessible et génial de Pascal, de Descartes ou de Kant dans ma collection ils ont envie d’en lire un peu plus. C’est vrai que le plus difficile, avec la philosophie, c’est d’y entrer. Cette collection s’adresse au très grand public, aussi bien aux adolescents qui n’ont pas encore fait d’étude de philosophie qu’à n’importe quel adulte, qu’il ait étudié ou pas. Mais c’est vrai que, par ailleurs, cela correspond à un besoin de l’époque. Un besoin de repère, d’un besoin de valeur, d’un besoin de sens. Le danger est que ce besoin soit vécu de façon à la fois nostalgique et frileuse, voire proprement réactionnaire : le danger est que les gens cherchent à être rassurés. Je crois que nous avons besoin de repères, de valeurs et de sens, mais pas d’être rassurés. Nous avons besoin de courage, d’intelligence, de réflexion. Si bien que j’ai pris le parti, non pas de faire un recueil de maximes confortables, rassurantes ou optimistes, mais un recueil de textes de philosophie qui donneront, je pense, envie de vivre, envie de se battre, mais qui ne sont pas faits pour escamoter les problèmes ou les difficultés. Autrement dit, j’ai essayé de satisfaire ce besoin de repères, de valeurs et de sens, mais par le haut, si vous voulez ­ pas de façon étroite, étriquée, rassurante ou encore réactionnaire.

N. C. : Pourquoi aucun des grands philosophes orientaux dans votre choix ?

A. C.-S. : J’aurais pu le faire effectivement, car je m’intéresse à la pensée orientale sans être aussi compétent que je le suis en matière de pensée occidentale. Mais ce n’était pas satisfaisant parce que mettre 55 pages de penseurs occidentaux et 10 à 12 pages de penseurs orientaux, c’était renforcer le sentiment que ce qu’ils ont à dire est intéressant, pittoresque, mais foncièrement inessentiel au fond. C’était les enfoncer dans une forme de minorité dont ils ont déjà trop souffert. Si bien que loin de combattre l’oubli de l’Orient, pour reprendre l’expression de Roger Pol Droit, c’était une façon de l’entériner et de l’accentuer encore. J’ai donc pris l’autre solution qui consiste à ne présenter des textes que de penseurs occidentaux. Je pense qu’il y a évidemment de la grande pensée en Orient et qu’il y a de la philosophie orientale, mais ça n’était ni ma compétence ni, au fond, le projet de cette collection.

Mon icône :

La jeune fille au turban, dite aussi à la perle, de Vermeer, peintre de génie qui explore des zones que les grands peintres n’explorent pas si souvent ­ celles de la vie quotidienne, qu’il a illustrées mieux que personne et que j’appellerais "l’éternité au présent". Il y a cette phrase de Spinoza que je cite dans l’ouvrage Pensées sur la mort : "Nous sentons et expérimentons que nous sommes éternels et non pas comme nous serons après la mort, que nous sommes éternels ici et maintenant", et je crois qu’aucun peintre n’a mieux saisi que Vermeer l’éternité de l’instant qui passe. Vermeer et Spinoza vivaient tous deux en Hollande, ils étaient rigoureusement contemporains, mais rien ne permet de penser qu’ils se connaissaient. Ils ont tous deux saisi mieux que personne que l’éternité c’est maintenant. Je crois que ce dont nous avons besoin pour accéder au prochain siècle et au prochain millénaire, c’est justement de comprendre que ce qu’il y a de mieux à vivre dans le temps, de toute façon, c’est toujours l’éternité.

Musiques :

Pour la musique, j’aurai du mal à faire un choix aussi strict. S’il fallait faire ce choix-là, j’emporterai les Suites pour violoncelle seul de Bach, le Quintet à deux violoncelles (peut-être en ut) de Schubert et le Quatuor n° 14 de Beethoven. Et pour faire de la musique, comme je ne sais pas en jouer, j’emmène une (ou une) musicien(ne)

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Date de dernière mise à jour : Mercredi 01 Février 2012

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