Textes originaux du Docteur Georges SAULUS
médecin-psychiatre, D.E.A. de philosophie ,
Petit Conservatoire du Polyhandicap
Aix-en-Provence
Cette page concerne les soignants, mais aussi tous les acteurs du polyhandicap.
Clin d'oeil à Albert Camus
Je suis donc convaincu qu'il y a, dans la pensée de Camus, quelque chose qui peut nous être d'un grand secours. Ce quelque chose, c'est un aspect de sa pensée de l'absurde, telle qu'il l'a développée dans un essai philosophique qui s'intitule Le mythe de Sisyphe.
Alors, tout d'abord, qui est Sisyphe ?
Il faut que je vous en dise deux mots, pour asseoir notre modeste réflexion sur uneplate-forme commune et claire.
Sisyphe est un personnage de la légende grecque dont l'histoire est parvenue jusqu’à nous en raison d'une condamnation que lui ont infligée les Dieux.
Cette condamnation consiste à rouler sans cesse un rocher jusqu'au sommet d'une montagne d'où la pierre retombe immanquablement par son propre poids.
Et Camus, qui était, vous n'en doutez pas, dans le secret des Dieux, précise très justement : «Les Dieux avaient pensé qu'il n’est pas de punition plus terrible que le travail inutile et sans espoir. »
Mais pourquoi une telle condamnation ?
Sisyphe était-il un dangereux malfaiteur, un ennemi de la cité grecque ?
Pas du tout.
Camus rappelle que, si l'on en croit Homère, Sisyphe était « le plus sage et le plus prudent des mortels. »
Alors, pourquoi ce tourment éternel ?
On dit que Sisyphe, sur le point de mourir, voulut une dernière fois mettre à l'épreuve l'amour de sa femme. Pour cela, il demanda à son épouse, qu'après sa mort, son corps fut jeté par elle, sans sépulture, au milieu de la place publique. C'était pour ce Grec, prendre le risque de se retrouver en enfer si l'épouse exécutait ses dernières volontés ; mais pour Sisyphe, la chose allait de soit : elle n'oserait jamais le faire, tant la faute était grave.
En fait, il s'agissait seulement pour lui de s'administrer une dernière fois, post mortem, et avec la certitude de l'obtenir, la preuve de l'amour de sa femme.
Au fond, il s'agissait d'une demande dérisoire de réassurance, telle qu'ont l'habitude de la formuler les amoureux à travers la question rituelle : "est-ce que tu m'aimes ?"
Rituelle, parce qu’il s'agit effectivement d'un véritable rituel, destiné à se rassurer.
Quand on doute vraiment de la réponse, en principe, on ne la pose plus.
Eh bien ! En guise de réassurance, la légende dit que Sisyphe s'est retrouvé en enfer : contre toute attente, l'épouse avait bel et bien obéi !
Une mise à l'épreuve, futile et dérisoire, a tourné au drame.
Sisyphe se retrouve donc en enfer.
Mais ses déboires ne s'arrêtent pas là.
Irrité par l'obéissance de sa femme, qu'il juge si contraire à l'amour conjugal, il obtient de Pluton, la permission de retourner sur terre pour y châtier l'effrontée.
La suite, la voici, telle que la raconte Camus : « Quand il eut de nouveau revu le visage de ce monde, goûté l'eau et le soleil, les pierres chaudes et la mer, il ne voulut plus retourner dans l'ombre infernale. Les rappels, les colères et les avertissements n'y firent rien.
Bien des années encore, il vécut devant la courbe du golfe, la mer éclatante et les sourires de la terre. Il fallut un arrêt des Dieux. Mercure vint saisir l'audacieux au collet et, l'ôtant à ses joies, le ramena de force aux enfers où son rocher était tout prêt. »
La fin, qui n'en finit pas, vous la connaissez : à l'heure où je vous parle, Sisyphe roule encore son rocher qui n'en finit pas de redescendre, et ceci pour l'éternité.
Après cette présentation d'une destinée hors du commun, il faut que je vous résume succinctement l'analyse qu’en fait Camus. Cette analyse, qui nous intéresse directement, tient en trois points.
Premièrement, Sisyphe est un héros de l'absurde, c'est-à-dire qu'il est victime,
- d'un événement malheureux : sa condamnation ;
- de cause dérisoire : sa demande de réassurance ;
- aux conséquences graves et définitives : sa damnation éternelle.
Nous venons de voir tout cela, je n'y reviens pas.
Deuxièmement, Sisyphe est un héros conscient de sa condition absurde. Cette conscience s'organise autour de trois pôles :
- l'évidence, la disproportion, la contradiction, véritable trépied de la conscience absurde.
D'abord l’absurde de sa condition s'impose avec évidence à la conscience de Sisyphe.
Quoi de plus absurde, en effet, qu'un effort éternel immanquablement voué à l'échec ?
Ensuite, cette conscience de l'absurde mesure lucidement la disproportion inhumaine entre une cause dérisoire (une demande de réassurance) et la nature de sa conséquence (une damnation éternelle).
Enfin, cette conscience de l'absurde est celle de la contradiction indépassable entre, une action, ici celle de pousser le rocher, et le résultat de cette action, ici le retour immuable de la pierre à son point de départ.
Troisièmement, Sisyphe est un homme révolté.
Que faut-il entendre par là ?
Pour Camus, l'homme révolté est celui qui est conscient de sa condition absurde et qui, malgré cette conscience douloureuse, refuse obstinément le refuge de l’espoir, et celui de la résignation : l’homme révolté assume la contradiction inhérente à sa condition, sans vouloir la nier ; il fait face à cette contradiction, il s’y maintient de toutes ses forces, en
évitant la fuite dans l'espoir ou la résignation.
Pour Sisyphe, il n'y a pas de place pour l'espoir qui lui laisserait croire qu'un jour son travail pourrait être couronné de succès ; il n'y a pas de place non plus pour la résignation qui consisterait à laisser un jour la pierre au bas de la montagne.
Sisyphe est un homme qui assume pleinement son destin absurde : c'est un homme révolté.
Il pourrait paraître que ce long détour à la frontière de la légende et de la philosophie nous éloigne de notre pratique professionnelle. Mais je suis, vous le devinez, convaincu exactement du contraire.
Je vous disais en commençant, que je pense qu'il y a dans la pensée de Camus sur l'absurde quelque chose qui peut nous être d'un grand secours, à nous professionnels confrontés à des situations de handicaps infantiles très graves et à des échecs.
Maintenant, je peux préciser ma pensée : je dis qu'il y a des analogies, des similitudes entre la condition du Sisyphe de Camus et notre condition professionnelle.
Je suis même tenté d'ajouter que tout commence pour nous par la mort de Camus lui-même.
Vous savez sûrement comment Camus a trouvé la mort : il se rendait en voiture de Lourmarin à Paris ; le véhicule a percuté un arbre, et Camus est mort.
Vous savez peut-être ce qu'on a retrouvé dans la poche de son veston : un billet de train pour Paris. Au dernier moment, il avait pris la route, avec un ami, au lieu du rail comme prévu. C’est aussi ce qu'on appelle l'absurde.
Depuis longtemps, la naissance des enfants dont nous nous occupons me rappelle cet événement absurde.
En effet, comme vous le savez, la naissance d’un enfant est précédée d'un long mûrissement qui fait que tout enfant à naître est l'enfant de l'espoir, l'enfant d'un projet. Un enfant qui naît est en route vers un projet de vie, un peu comme un voyageur est en route vers sa destination.
Et il arrive parfois qu'un hasard malheureux vienne brutalement stopper sa progression, comme l'arbre a arrêté Camus.
L'arbre porte ici un autre nom : il s'appelle anomalie chromosomique, ou anoxie néonatale, ou malformation congénitale, ou erreur humaine : peu importe.
L'accident est absurde.
L'absurde a fait irruption.
Comme pour la mort de Camus, comme pour la condamnation Sisyphe, nous sommes en présence d'un événement malheureux, de cause dérisoire, aux conséquences graves et définitives.
Un tel événement est à l'origine de notre pratique quotidienne.
A son contact, à travers ses conséquences avec lesquelles nous nous battons quotidiennement, peut s'éveiller en nous la conscience de l'absurde. Une fois éveillée, cette conscience ne disparaît plus.
Si l'on en croit Camus : « A partir du moment où elle est reconnue, l'absurdité est une passion, la plus déchirante de toutes. »
Une passion sans doute, mais une passion qui est une exigence de lucidité, et qui fait son chemin.
Je vous parlais à l'instant d'analogies, de similitudes entre la condition absurde de Sisyphe et notre condition professionnelle.
Si l'on veut bien y regarder, la ressemblance est frappante.
D'abord, il y a ce que nous venons de constater, et que j'appellerais volontiers une communauté d’origine : un événement malheureux, de cause dérisoire, aux conséquences graves et définitives, a fait de Sisyphe un héros de l'absurde. Un événement analogue fait de nous, nos pas des héros, mais des professionnels de l'absurde
Vient ensuite ce que j'ai appelé le trépied de la conscience absurde :
- conscience de l'évidence de l'absurdité de notre condition à travers certaines situations éducatives extrêmes qui sont les nôtres. Absurdité de cette condition qui nous ferait encore et toujours un devoir d'éduquer, quand bien même notre action éducative serait complètement stérile ;
- conscience aussi de la disproportion extraordinaire entre le caractère dramatique de certaines situations éducatives et leur cause souvent dérisoire ;
- conscience enfin de la contradiction entre notre statut d'éducateur, et la tâche qui nous est proposée, entre notre dynamique éducative qui est comme une seconde nature et l'inertie éducative extrêmement grande de certains enfants dont nous nous occupons.
Bref, il est difficile de nier que nous partageons peu ou prou la condition absurde de Sisyphe.
Mais cette constatation plutôt amère une fois faite, que faire ?
Je dirais, avec Camus, qu'il faut s'y tenir et se révolter.
S’y tenir, cela veut dire résister à porter le regard ailleurs, éviter de se laisser distraire même au sens noble du terme, maintenir en nous, contre tous les appels, cette conscience de l’absurde, par honnêteté, par fidélité à la réalité qui est la nôtre.
Il s'agit d’un effort sur soi de chaque instant : « Ce que je crois vrai, dit Camus, je dois le maintenir. Ce qui m'apparaît si évident, même contre moi, je dois le soutenir. » Et il ajoute : « Qu'est-ce qui fait le fond de ce conflit, de cette fracture entre le monde et mon esprit, sinon la conscience que j'en ai ? Si donc je veux le maintenir, c'est par une conscience perpétuelle, toujours renouvelée, toujours tendue. »
S'y tenir, donc, et se révolter,
Se révolter, c'est-à-dire résister à la double tentation de l’espoir et de la résignation.
Et pour cela, lutter sans cesse contre notre tendance naturelle qui consiste :
– soit à chercher dans l'espoir le moteur de notre action, et pour cela espérer, toujours espérer, jusqu'à l'épuisement ;
– soit à justifier l'inaction par la résignation. « La révolte, dit Camus, n'est pas aspiration, elle est sans espoir. » Et il ajoute : « Elle n'est que l'assurance d'un destin écrasant, moins la résignation qui devrait l'accompagner. »
A ce point de notre propos, une dernière question se pose, dernière mais tout à fait cruciale : au nom d'une fidélité toute philosophique à notre condition, n'allons-nous pas commettre une infidélité bien plus grande celle-là, et bien plus impardonnable ? N'allonsnous pas être infidèle à notre engagement vis-à-vis des enfants qui nous sont confiés ? Par
un tour de passe-passe philosophique, allons-nous esquiver notre devoir professionnel ?
Pas du tout, et bien au contraire.
Quel est en effet notre devoir de professionnel ?
Il est simple à formuler, même si les difficultés pratiques sont immenses.
Notre devoir de professionnel est le suivant : mettre en oeuvre tous les moyens qui sont à notre disposition pour que soit réalisée une action aussi réussie que possible. C'est ce qu'on appelle une obligation de moyens.
Or, la prise de conscience de notre condition absurde et notre révolte, c’est-à-dire la conscience d'un destin écrasant moins la résignation qui devrait l'accompagner, cette prise de conscience et cette révolte, sont-elles contraires à notre devoir professionnel ?
Pas du tout.
Loin d'exclure la lutte, elles nous y invitent. Elles nous invitent, en effet, à assumer pleinement notre condition professionnelle.
Elles nous invitent à lutter sans relâche, sans jamais que notre engagement dans l'action trouve sa source dans le résultat de notre action.
Adopter l'attitude de Sisyphe, c'est faire de notre action son propre but.
C'est n'avoir d'autre but que de bien agir.
C'est, précisément, se faire, jusqu'au bout, une obligation de moyens, et s'y tenir.
C'est être soucieux de la qualité de notre action éducative, et de rien d'autre.
C'est inventer inlassablement des actions nouvelles, bien construites et rigoureusement entreprises, dans un seul but : rester fidèle à notre condition d'éducateur.
Et les résultats, me direz-vous ?
Bien sûr, nous devons tenir compte de nos résultats lorsqu'il s'agit de concevoir notre action. Cela fait partie de notre obligation de professionnel.
Mais en aucun cas, le résultat ne doit être le moteur de notre action.
Pas plus nos succès que nos échecs.
Succès et échecs doivent nous être indifférents. Camus parlait « du vin de l'absurde et du pain de l'indifférence dont l'homme nourrit sa grandeur. »
C'est une manière de nous convier à faire nôtre une obligation de moyens, et à nous y tenir, strictement.
Aux yeux de certains, cette obligation de moyens est un manque d'ambition éducative.
Ceux-là proposent une ligne de conduite qu'ils croient plus ferme et plus soucieuse de l'intérêt des enfants. Cette ligne de conduite consiste à faire aux professionnels une obligation de résultats.
Or, il me semble pour ma part, que dans la situation professionnelle extrême où nous sommes, auprès d'enfants très gravement handicapés, il me semble disais-je, que cette obligation de résultats est un excellent alibi pour ne rien faire.
En effet, dans cette situation extrême, l'obligation de résultats est de manière évidente hors du bon sens. ; et par là même, puisqu'elle nie purement et simplement l'évidence de notre condition, nous ne pouvons pas nous sentir liés par elle.
Placés devant l'obligation de réaliser une performance quasi-impossible, nous n'avons même pas, en toute conscience, le devoir de nous y essayer. Il nous reste à nous résigner, mais de manière discrète, pour garder notre emploi…
Non, dans les situations extrêmes où nous travaillons, l'ambition pédagogique n'est pas du côté de l'obligation de résultats, mais bien du côté de l'obligation de moyens. C’est-àdire du côté de la ligne de conduite absurde, telle que j'ai essayé de vous la présenter.
Pour conclure,
Je voudrais ajouter d'abord que je suis conscient du fait que le modèle de l'éducateur absurde, que je viens d'évoquer, est un modèle difficile à suivre. C'est un modèle exigeant, qui réclame beaucoup de rigueur professionnelle et un peu de philosophie. A-A.Cournot disait : « Il est clair que la nature n'a point fait l’homme pour philosopher ; ce sera, si l'on
veut, la destinée de quelques individus, mais ce n'est assurément pas la destination de l'espèce. »
Peut-être, mais philosopher, aussi, cela s'apprend.
Ensuite, je crois avoir montré que l'attitude absurde, dans l'exercice professionnel qui est le nôtre, ne va pas contre l'intérêt des enfants. Tout au contraire. Cela est capital.
Mais il y a autre chose : cette attitude lucide, résolue, honnête, fidèle, peut satisfaire complètement nos aspirations professionnelles, et, pourquoi pas, faire de nous des professionnels heureux.
Camus disait, toujours à propos de Sisyphe : « La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un coeur d'homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux. »
Si tel est le cas, si notre recours à la philosophie débouche pour nous sur une pratique professionnelle heureuse, alors ce recours est pleinement justifié.
Et c'est à Epicure que je laisserai, pour conclure, le soin de cette ultime justification.
« La philosophie, disait-il, est une activité qui, par des discours et des raisonnements, nous procure la vie heureuse.»
Colloque A.I.R.
Besançon, décembre 1986
Je pense que cet exposé peut aussi s'adresser aux parents d'enfants polyhandicapés
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Date de dernière mise à jour : Mardi 31 Janvier 2012