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Psychologie du handicap ?

Aspects psychologiques : introduction

 

S'il n'y a pas de psychologie spécifique au handicap et aux personnes handicapées, l'existence d'un handicap peut entraîner des répercussions psychologiques spécifiques ou non : sur la personne, son développement ou sa vie, mais aussi sur son entourage : parents, proches, professionnels, corps social.

Aimer et investir un enfant " différent ", réaliser en grandissant cette différence et devenir adulte avec (ou plutôt malgré) son handicap, vivre handicapé dans une société où la beauté du corps et la santé sont mises partout en avant, porter un regard sur des personnes handicapées autant que possible débarrassé des idées et représentations inconscientes que la société toute entière véhicule... voilà quelques unes des questions abordées dans ce chapitre.

Afin d'évoquer l'ensemble de ces points, la parole est donnée dans ce chapitre successivement à :

– une personne handicapée : " un handicap à vivre " ;

– des parents : " points de vue de parents " ;

– une psychologue qui évoquera, en professionnelle, l'ensemble des interactions entre handicap et psychologie.

Puis une large place sera faite aux aspects psychologiques relatifs à la sexualité.


 Le handicap à vivre : le point de vue de la personne handicapée

 

Jean – Pierre Chevance

Psychologue, Association des paralysés de France (APF)

 Le corps n'est pas une chose. Il est une situation, c'est notre prise sur le monde, il est l'esquisse de nos projets.  (S. de Beauvoir)

 

LE HANDICAP, BLESSURE DU CORPS ET DE L'ESPRIT

 Vivre en étant handicapé moteur est toujours quelque chose de douloureux. Le handicap constitue une blessure du corps et de l'esprit qui se cicatrise plus ou moins bien et qui, selon les personnes, les circonstances, les situations, le milieu matériel et humain dans lequel nous pouvons être amenés à évoluer, peut se remettre à saigner plus ou moins abondamment.

Notre corps étant le premier signe et le premier médiateur de notre présence au monde et aux autres, il est évident que toute altération des fonctions motrices et de l'harmonie de cet " organe du possible " va avoir des conséquences très importantes dans notre vie. Cela va influer sur notre manière d'être, notre façon d'habiter notre corps et de le considérer, de ressentir les situations. Cette rupture biologique va aussi avoir des incidences sur notre manière de nous installer dans un environnement humain et d'être reconnus par les autres comme un sujet détenteur d'humanité.

être homme, c'est exprimer des désirs, être sujet et objet de désirs. Lorsque le corps est défaillant, aussi bien en ce qui concerne la motricité que l'esthétique, qu'en est-il de ce jeu du désir qui est à la source même de toute notre vie et qui donne un sens à tous nos projets ?

Lorsque nous sommes privés de notre intégrité corporelle, notre vie tend à être dominée par l'angoisse, l'insécurité, la crainte, la peur de l'échec. Être handicapé moteur, c'est vivre perpétuellement dans l'incertitude. Ces états émotionnels et existentiels sont induits par le fait que l'on est renvoyé constamment et inexorablement à nos manques et à notre incomplétude.

Que l'on soit enfant, adolescent, adulte handicapé moteur ou l'étant devenu à un moment donné de sa vie, notre histoire est marquée du sceau du manque et notre identité porte à jamais la marque de cette déchirure.

C'est à chaque instant que l'on est confronté à son impuissance et à son " anormalité ". Cela varie suivant la nature et l'importance du handicap et aussi de l'idée que nous nous en faisons. Le vécu de nos impossibilités peut aussi varier suivant le niveau de compensation personnelle et technique que nous avons pu mettre en place. Il peut se produire à certains moments de notre existence une " amnésie " de notre handicap, mais il est impossible qu'elle soit permanente, d'une part parce que l'on accepte jamais la restriction de ses possibilités, et d'autre part parce que la vie quotidienne est semée d'embûches qui nous ramènent bien vite à la réalité.

Ce fond d'insécurité permanente qui s'éveille dans des situations particulières est, me semble-t-il, induit par tous les événements douloureux que nous avons été amenés à vivre avec notre famille et notre entourage social depuis la survenue de nos difficultés. Cette souffrance physique, psychique et morale finit par imprégner tellement la vie qu'elle tend à constituer cet état particulier de notre être au monde. C'est d'abord l'événement traumatique en lui-même et tout ce qu'il peut impliquer d'actes médicaux et chirurgicaux. C'est aussi la découverte du handicap ou son annonce, qui constitue les premières situations anxiogènes sur lesquelles vont venir se greffer d'autres angoisses et d'autres souffrances.

Le désir de réparation est au cœur même de la problématique existentielle de la personne blessée et de son entourage pendant longtemps. Il est à l'origine de douleurs, de tourments et de bouleversements émotionnels. Il mobilise aussi beaucoup d'énergie. Retrouver un corps performant, harmonieux, érotique et érogène, est la préoccupation majeure du sujet handicapé. Cette réparation du corps est une quête inlassable, une espérance souvent anéantie et refusée comme telle ; elle peut alors donner naissance à des mécanismes de compensation et à des stratégies de contournement qui peuvent faire naître l'illusion d'un retour à une certaine normalité.

Cette espérance envahit tout le monde : la personne elle-même, sa famille, ses amis, les soignants, voire même la société. Et cela à des degrés différents suivant l'importance de l'implication affective de chacun.


 Témoignage

 " En me référant à mon histoire, avec le recul des ans, j ' ai le sentiment que toute mon enfance a été envahie et possédée par le désir de réparation de ma mère (mon père étant décédé). Cette imprégnation continuelle et obsédante que j' ai subie par rapport à la restauration de mon corps m' a permis, à 1' adolescence, de m'approprier cette lourde tâche, de devenir en quelque sorte acteur d'une certaine forme de restauration et responsable de mon développement personnel. Elle m'a également permis d'acquérir mon autonomie.

Après de nombreuses quêtes auprès de différents médecins, de traitements divers et d'interventions chirurgicales assez lourdes, ma mère a peu à peu pns conscience de l'irréversibilité de mes atteintes physiques. Tout en " maintenant la pression " sur la récupération physique, I'idée de réparation a progressivement cédé la place à l'espoir d'une amélioration qui pourrait aider à une possible vie " normale " malgré la sévérité de mon handicap.

Parallèlement à ce deuil de mon intégrité fonctionnelle, commençait à na1tre chez ma mère le désir de compensation. Puisque l'enfant que j'étais, amoindri corporellement, avait montré des pertinences réelles et normales pour son âge en termes d'acquisitions scolaires, il fallait donc prendre une certaine " revanche " dans le domaine intellectuel. Je ne pourrais certes jamais marcher, courir, sauter, utiliser mon corps normalement et harmonieusement, mais je pourrais acquérir des connaissances, avoir un bagage qui compenserait mon anormalité physique et me servirait plus tard dans la vie.

Ainsi, pendant de longues années, j'ai été placé sans cesse devant des contraintes d'apprentissages moteurs et intellectuels qui ne pouvaient laisser que très peu de place à cette part de rêve et de jeu nécessaire à l'évolution de tout enfant. À un âge où je n'avais encore qu'une conscience diffuse de ma différence et où je ne mesurais pas encore du tout les enjeux de toutes ces exigences pour ma vie d'adulte, j'avais tendance a réagir par l'opposition et l'insouciance.

Mon comportement n'était pas sans générer de nombreux conflits: il fallait toujours que j'en fasse plus et je vivais cela comme une insatisfaction permanente de ma mère à mon égard. C'était comme si sa propre vie était en jeu. Je trouvais tout de même à certains moments les moyens de contourner ces contraintes et de récupérer la part de rêve qui m'était dérobée et où germaient déjà quelques idées de réalisation de soi. Ma mère était toujours à l'affût de ce qui pourrait m'apporter un plus dans les domaines fonctionnels, maîtrise des gestes, déplacements, etc. C'était en soi quelque chose de très positif et qui m'apportait parfois aussi du plaisir.

 J'ai perçu très tôt la souffrance de ma mère par rapport à mon handicap: les attentes, les espoirs déçus, les répercussions sociales de ma déficience physique et les émotions et sentiments que cela pouvait susciter chez elle. Elle percevait ou comprenait souvent mal mes réactions à ses exigences, tant elle était absorbée par mon devenir et ma réussite. Ma réalisation devait aussi contenir sa propre réparation, elle qui avait été si meurtrie que je sois un enfant infirme. C'était pour elle une humiliation personnelle et sociale qui s'inscrivait dans une histoire déjà douloureuse.

 Tout cela contribuait à créer un climat de tension psychologique qui accentuait mon insécurité et générait en moi une peur de l'échec. En revanche, mon entourage familial immédiat (grands-parents, oncles, tantes et cousins), tout en reconnaissant et soutenant les efforts de ma mère, m'offrait des espaces de " liberté " où je pouvais vivre des situations différentes, faire des expériences qui étaient celles d'un enfant de mon âge et qui me permettaient de découvrir des émotions nouvelles, d'éprouver du plaisir et vivre mon corps d'une autre manière. Je ne veux pas dire que ma mère ne m'a pas apporté ce genre de chose, mais c'était pour elle un aspect qui passait au second plan. De son point de vue, les résultats mesurables étaient primordiaux.

 C'est en me fondant, d'une part sur ce vécu, et d'autre part sur ce que j'ai pu voir, entendre, ressentir et décrypter au cours de longues années passées auprès de personnes handicapées, de leurs familles et de professionnels, que j'en suis arrivé à la conclusion qu'il faut d'abord respecter ce désir de réparation. Ensuite, un équilibre est à trouver progressivement entre cette utopie et la construction ou la reconstruction harmonieuse de l'identité de la personne handicapée. "

 

Les dérobades du corps

 Parmi les souffrances quotidiennes que nous devons assumer en tant que personnes handicapées dont le corps est défaillant ou fragilisé, la crainte des dérobades du corps est quasi-permanente. Même si elle n'apparaît pas toujours à la conscience claire, elle constitue un fond d'anxiété permanent. Tout acte qui met en jeu notre corps " en panne " ou qui peut " tomber en panne ", est un risque.

Lorsque l'on se trouve dans une situation d'échec corporel, on a tendance à la vivre comme une trahison, avec toutes les émotions et sentiments que soulève un tel acte. L'idée que nous pouvons être trahis à tout moment est toujours présente de manière consciente ou inconsciente. Et cela, même si nous pensons avoir acquis ou reconquis suffisamment de maîtrise fonctionnelle. Se retrouver face à un échec gestuel alors que l'on ne l'avait pas prévu est particulièrement difficile à vivre et à gérer affectivement.

Rater un transfert et se retrouver par terre, tomber parce que l'on a perdu l'équilibre, renverser son verre parce que l'on n'a pas pu maîtriser une contracture, ne pas pouvoir se faire comprendre lorsque l'on s'adresse à quelqu'un sont des expériences qui rappellent trop souvent notre faillibilité. Cela est particulièrement éprouvant et ébranle au plus profond de soi. Cela balaie en un rien de temps l'illusion de normalité avec laquelle on paraît vivre.

Lorsque des aides techniques prennent le relais de nos fonctions motrices disparues (fauteuil électrique, machine à écrire, ordinateur, synthèse vocale), elles permettent de trouver ou de retrouver une certaine autonomie, c'est-à-dire une certaine liberté corporelle assistée et, par là, un sentiment de liberté existentielle. Si elles tombent en panne, un état de panique nous étreint et contribue à créer une indisponibilité d'esprit. On est dans ces moments là obnubilé par la perte. On est renvoyé d'un seul coup à l'aliénation physique originelle. Lorsque le matériel est réparé, on a véritablement le sentiment de retrouver sa liberté. Lorsque l'on perd son autonomie de manière imprévue, on retrouve son impuissance fondamentale : comment va-t-on faire pour se sortir de cette situation dans l'immédiat, et si cette défaillance se prolonge, l'idée de retrouver un état de dépendance à l'autre ne nous réjouit pas.

Sitôt que l'on quitte un milieu adapté ou connu, notre tranquillité d'esprit laisse la place à tout un questionnement : vais-je trouver de la place pour garer ma voiture de manière à pouvoir descendre mon fauteuil, vais-je pouvoir brancher mon fauteuil pour le recharger, y aura-t-il des marches, vais-je pouvoir ouvrir les portes, y-aura-t-il un ascenseur, vais-je pouvoir me faire aider ? etc. L'imprévu est toujours difficile à vivre parce qu'il contribue à créer des frustrations qui ravivent le souvenir de notre intégrité corporelle perdue, même si nous en avions fait le deuil. Pendant quelques instants ou quelques temps, tous est remis en question : notre vie, nos projets, notre lutte pour surmonter les obstacles que nous rencontrons. Il y a comme une sorte d'anéantissement de notre être.


 La Dépendance, L'AUTRE

 Toute cicatrice est une humiliation. Cette assertion de R. Leriche me semble correspondre tout à fait à ce que nous pouvons ressentir en tant que personne handicapée moteur ou atteinte de dysharmonie corporelle. On se sent déchu, d'une manière outrageante, atteint dans notre dignité d'homme ou de femme dès que nos possibilités d'adaptation sont diminuées ou altérées. De nombreuses situations où nos manques physiques resurgissent nous amènent instinctivement à faire des comparaisons, des analogies entre ce que l'on était et ce que l'on est devenu, entre ce que l'on pouvait faire et ce que l'on ne peut plus faire. Les comparaisons peuvent porter sur ce que font ou sont les personnes valides.

La dépendance à l'autre dans la vie quotidienne, qu'elle soit partielle ou totale, est souvent génératrice d'une angoisse qui s'exprime par de l'agacement, de l'agressivité ou de l'auto-agressivité, un repli sur soi et un désir de se laisser aller. La relation aidant-aidé peut être source de conflits. Le risque est de vivre dans un état d'insatisfaction permanent, de refuser le besoin d'aide et d'instaurer une relation chargée de rancœur, de ressentiment et d'agressivité avec l'autre parce qu'il nous renvoie la marque de notre incomplétude.

C'est difficile d'avoir la maîtrise de certains gestes alors que d'autres vous échappent et de ne pas, ou de ne plus pouvoir satisfaire ses désirs ou ses besoins sans la médiation d'un tiers. Que devient le sentiment de liberté lorsque, pour réaliser nos projets, nous devons toujours négocier, différer ou renoncer ? Il y a nécessairement dans toutes ces situations d'autonomie-dépendance une ambivalence qui se répercute plus ou moins profondément dans le désir d'être inhérent à toute personne. On est pris entre le désir d'être et l'impossibilité d'être. à un niveau affectif, il y a une espèce de confusion qui s'installe insidieusement entre le faire et l'être.

Face à nos limites, contre lesquelles on se cogne si souvent, et à toutes les interrogations qu'elles éveillent en nous et chez les autres, il y a des moments où l'on ne sait plus très bien qui l'on est. Notre sentiment d'appartenance et notre identité s'effritent et nous avons tendance, dans ces moments-là, à nous sentir comme étrangers dans la communauté à laquelle nous croyions être intégrés.

Dès que notre corps est meurtri, morphologiquement dysharmonieux, ou qu'il est aidé ou soutenu par des orthopédies (fauteuil roulant, cannes, appareil, tableau de communication, synthèse vocale etc.), la relation à l'autre est systématiquement perturbée, faussée. Nous sommes amenés à vivre et à être vécus dans un registre d'infériorité parce que notre différence n'éveille en l'autre spontanément que des images d'impossibilité à être. Nous sentons alors que nous sommes vécus comme quelqu'un de fondamentalement " empêché " : physiquement, mentalement et socialement. L'interdit d'être nous frappe alors de plein fouet et le vécu social de notre corps handicapé déclenche en nous une souffrance plus ou moins intense.

Le regard de l'autre posé sur notre corps handicapé peut déclencher un certain nombre d'émotions et de sentiments qui nous renvoient à nos difficultés d'être, parce qu'il met souvent l'accent sur le manque, la différence. Il y a, me semble-t-il, le regard des autres et l'idée que l'on s'en fait, qui est fonction de la manière dont nous vivons notre dissemblance. Nous vivons, me semble-t-il, dans une sorte d'ambivalence en ce qui concerne le regard que l'on nous porte. Celui-ci peut renforcer le sentiment de notre étrangeté, mais il peut aussi être porteur de reconnaissance. Il y a des personnes handicapées qui se plaignent qu'on les regarde, il y en a d'autres qui sont un peu surprises qu'on ne les regarde pas, parce que l'autre, par ce regard, pourrait confirmer leur existence.

La manière dont une personne regarde l'autre en dit long sur ses sentiments à son égard et ce regard de réassurance est recherché avec avidité par quelqu'un qui ne porte pas la marque de la conformité ou qui sort de l'hôpital ou du centre de rééducation dans un corps dont il a le sentiment qu'il n'est plus le sien et qui est devenu un lieu de souffrance.

 

Des modalités relationnelles bouleversées

 Dans la rencontre entre une personne handicapée et une personne valide, les modalités relationnelles habituelles se trouvent bouleversées et, de ce fait, l'exclusion tend à s'instaurer si le sujet handicapé ne fait pas l'effort pour affirmer sa présence.

Ainsi, si nous sommes en fauteuil roulant parmi des personnes debout qui discutent et que nous désirons participer à la conversation, nous sommes systématiquement dans une position d'infériorité. Spatialement d'abord, parce que nous ne sommes pas à la même hauteur, nous sommes obligés de lever la tête alors que les autres échangent et communiquent sans effort parce qu'ils sont sensiblement à la même hauteur. La présence des uns et des autres s'imposent naturellement, alors que l'on a tendance à " oublier " la personne en fauteuil roulant.

De plus, être en fauteuil ne favorise pas les relations de proximité, cette orthopédie crée une certaine distance matérielle entre les autres et nous. Dans la vie sociale, si le fauteuil roulant (manuel ou électrique) nous permet d'avoir une autonomie, il nous pénalise sur le plan relationnel parce que, concrètement et symboliquement, il nous amène à vivre une infériorité. Il en est de même quand nous avons un certain nombre de difficultés d'élocution et qu'il nous faut plus de temps pour nous exprimer. La fluidité de la communication est brusquement interrompue parce que, d'une part, il faut plus de temps pour écouter notre message, d'autre part parce que nos difficultés d'articulation ou de prononciation gênent la compréhension immédiate de ce que nous voulons dire à notre interlocuteur.

Dans ces situations, notre ou nos interlocuteurs ont souvent tendance, pour aller plus vite ou par gêne, à terminer ou à reconstituer notre parole de manière inexacte. Cela est particulièrement difficile à vivre, car nous ressentons cela comme une dépossession et une déformation du sens de notre pensée. Notre parole et notre pensée ne nous appartiennent plus. Il en résulte une recrudescence du sentiment d'aliénation.

Lorsque nous sommes atteints de mouvements athéthosiques, il est particulièrement difficile aussi de trouver sa place dans une interrelation sociale, car nos mouvements incoordonnés et nos gesticulations, souvent accompagnés de certaines difficultés plus ou moins importantes de communication verbale, parasitent les rituels relationnels en place dans notre société.

  

Témoignage

 " Certaines mésaventures ou situations que j'ai vécues illustrent bien cette impossibilité d'être sujet quand notre corps renvoie une image tronquée, morcelée, chaotique, dans un univers social qui est complètement déstabilisé par la nonconformité et la dysharmonie.

Ainsi, un jour, à la sortie d'un cours à la fac, nous avions décidé avec mes camarades (pour lesquels mon handicap n'était plus un problème depuis longtemps) d'aller boire une bière dans un bistrot qui ne nous était pas coutumier. Nous nous sommes installés à la terrasse. J'étais en fauteuil roulant, comme d'habitude. Le garçon vient prendre les commandes. Quand vient mon tour, il s'adresse à l'un de mes camarades:

Et lui ? Qu'est-ce qu'il prendra ?

Et moi de répondre:

Une bière.

Le garçon, visiblement mal à l'aise et ayant des difficultés à supporter mon regard, s'adresse à nouveau à mon camarade et lui demande si je peux prendre de l'alcool. Et moi, ne voulant absolument pas me laisser engloutir dans ce statut d'assisté, j'affirme bien clairement en m'adressant au garçon: " Oui, c'est bien une bière que je veux. " J'ai finalement réussi à la boire et elle n'en a été que plus appréciée.

 

Autre exemple de ce que peut éveiller chez la personne valide l'image du handicap et de tout ce qui est véhiculé par l'inconscient collectif à ce propos. Lorsque l'on va dans un magasin pour acheter quelque chose accompagné d'un ami ou de sa femme, c'est toujours à l'autre que l'on s'adresse. Dans ce genre de situation, il est pratiquement impossible d' être reconnu, d' une part comme un véritable client, et d'autre part comme un sujet ayant des désirs précis et capable de les exprimer. Notre demande passe presque systématiquement par la médiation de l'autre, même si celui-ci fait des efforts pour se tenir à l'écart et même si nous, de notre côté, essayons de rappeler sans cesse par notre parole et notre attitude que nous sommes le véritable intéressé.

S'il nous arrive de sortir en ville ou d'aller dans un magasin à un moment où bon nombre de gens sont au travail (alors que nous exerçons nous aussi un métier), nous entendons assez souvent ce discours :

 Il fait beau aujourd'hui, on se promène, ça passe le temps.

Oui j'ai un moment de libre dans mon travail, alors j'en profite pour faire une course.

A bon ? Parce que vous travaillez ? ! Vous habitez au foyer des handicapés ?

Non j'habite à 5 km d'ici.

Et vous venez en chariot ?

Non je viens avec ma voiture.

Ah ! parce que vous conduisez... ? etc.


 Ces quelques situations vécues par bon nombre d'entre nous nous donnent le sentiment d'être niés dans notre existence humaine et d'être toujours placés dans une relation de dépendance et d'assistance. Cela réactive les douleurs, les blessures originelles. Pour vivre normalement, nous sommes constamment obligés de faire nos preuves, de prouver aux gens que nous côtoyons que nous ne sommes pas un objet de pitié et de compassion, mais que sous sommes capables, avec des moyens peut-être différents, d'exister en tant que sujets désirants et d'affirmer cette existence.

Nous avons souvent le sentiment que dès que nous sortons de notre espace social habituel, nous devons nous mettre à la conquête ou à la reconquête d'un droit d'exister, alors qu'il est naturel et spontané pour ceux qui ne portent pas de stigmates.

 Dans notre vie sociale, relationnelle, familiale, nous sommes souvent pénalisés par notre rythme de vie différent. Il nous faut généralement plus de temps pour faire les choses et nous sommes souvent gênés et culpabilisés d'imposer notre lenteur aux autres. Dans ce même registre, il arrive aussi que nous soyons particulièrement affectés de ne pas pouvoir faire des choses en même temps que les autres, de vivre certaines situations au même moment. Certains plaisirs à être et à faire ensemble peuvent être anéantis et devenir alors source de déplaisir et de peine.

 

LA SEXUALITE

 Parmi les nombreuses interrogations qui nous assaillent en tant que personnes handicapées, celle de notre réalisation sexuelle devient rapidement envahissante et source d'angoisse et d'inquiétude. Peut-on être un homme ou une femme capable de séduire ou d'être séduit si on ne correspond pas aux modèles idéaux que notre société privilégie en matière d'esthétique corporelle : le beau, l'harmonieux, le paraître, l'aisance, la performance sexuelle, etc., au détriment de l'être ?

La sexualité n'étant pas uniquement la génitalité, tout en reconnaissant l'importance du lien fondé par la génitalité, je pense qu'il peut y avoir d'autres modes à cultiver dans la relation amoureuse : le plaisir d'être ensemble, la tendresse, la complicité, le dialogue. La construction d'une intimité ne passe pas uniquement par l'acte sexuel, c'est aussi la découverte du corps de l'autre, de ses différentes zones érogènes, du plaisir physique et psychique qu'on peut lui apporter.

 

La place des professionnels

 Travailler auprès de personnes handicapées (enfants, adolescents, adultes), c'est être confronté en permanence à la souffrance du corps meurtri. Le professionnel peut être vécu comme tout-puissant par la personne, du fait de sa dépendance, mais aussi par sa famille, en tant que détenteur d'une possible réparation. L'autonomie peut être l'objet d'un conflit pour la personne handicapée, mais aussi pour le professionnel qui ne maîtrise pas bien sa souffrance et ses émotions face aux impossibilités liées au handicap.

 Le corps valide du professionnel est sur-investi parce qu'il représente tout ce qu'on a perdu ou ce qu'on n'a pas. En ce sens, il est objet de désir et peut participer pleinement à la construction ou à la reconstruction d'une image de soi. La restauration de l'identité sociale passe obligatoirement par la médiation du corps et du regard du professionnel, qui permet à la personne handicapée de se réconcilier avec le regard des autres.

 

Etre reconnu(e)

 La reconnaissance du sujet handicapé par lui-même et par les autres est un long cheminement qui demande beaucoup d'énergie physique et psychique car la souffrance passagère ou constante nous éprouve et nous rend parfois indisponible à autrui. Pour vivre, nous devons toujours nous situer dans les registres d'assistance partielle ou totale, de compensation, de stratégies de contournement, qui ne sont pas forcement naturels et spontanés pour tout un chacun. L'incertitude qui enveloppe toute notre vie est quelquefois un facteur de démobilisation.

Pour exister socialement, nous devons toujours être à la conquête ou à la reconquête de l'estime de soi et des autres. Nous devons sans cesse nous surpasser, prouver aux autres que, malgré nos désavantages, nous pouvons être. Afin de pouvoir vivre pleinement avec les limites que nous imposent nos blessures corporelles, il faut pouvoir faire la paix avec nous-mêmes et les autres, qui semblent à nos yeux des tout-puissants. La gestion cohérente et harmonieuse de son handicap est conditionnée par la prise de conscience de sa différence et sa reconnaissance.

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Date de dernière mise à jour : 23/05/2012

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