La Fondation Garches
En collaboration avec
l’Institut Fédératif de Recherche sur le Handicap (IFR25-IFRH)
Actes des 24es Entretiens de la Fondation Garches
Sommaire
Vers une mesure objective de la douleur
R. LOGIER, J. DE JONCKHEERE, M. JEANNE, J. AVEZ-COUTURIER,
M. DELECROIX, L. STORME, L. VALLÉE, B. TAVERNIER................................... 7
Avancées thérapeutiques dans le traitement pharmacologique des douleurs neuropathiques
N. ATTAL..................................................................................................................................... 19
Les techniques de stimulation pour la neuromodulation de la douleur chronique
J.-P. LEFAUCHEUR ................................................................................................................. 35
Douleur et sens : les modulations de la souffrance
D. LE BRETON......................................................................................................................... 37
Thérapies psycho-comportementales de la douleur
É. SERRA, S. SORIOT-THOMAS, L. DOUAY, J. FONSECA,
O. RICHARD, A. VERRIER................................................................................................. 47
Hypnose et douleur
G. MAZALTARINE.................................................................................................................. 55
Les enjeux d’évaluation de la douleur par les indicateurs
G. NITENBERG........................................................................................................................ 61
Les douleurs au cours de la sclérose en plaques
B. BROCHET, A. RUET......................................................................................................... 69
Douleurs dans les maladies neuromusculaires
V. TIFFREAU, M. PREUD’HOMME, A. THÉVENON............................................ 75
Pain in young people with cerebral palsy aged 13-17 years: cross-sectional analysis from a multi-centre European study
K. N PARKINSON, H. O DICKINSON, C. ARNAUD,
A. LYONS, A. COLVER.......................................................................................................... 85
Syndrome douloureux régional complexe
V. MARTINEZ ........................................................................................................................... 93
Douleur et soins
V. JOINDREAU-GAUDÉ, N. NOËL.............................................................................. 101
Douleur en médecine physique et de réadaptation
S. BROCHARD, M. THIEBAUT, O. RÉMY-NÉRIS ................................................ 109
Douleur du patient handicapé en périopératoire
V. MARTINEZ, D. FLETCHER....................................................................................... 115
Régis LOGIER*, Julien DE JONCKHEERE, Mathieu JEANNE,
Justine AVEZ-COUTURIER, Michel DELECROIX, Laurent STORME,
Louis VALLÉE, Benoit TAVERNIER
Introduction :
La prise en charge de la douleur en milieu hospitalier est une démarche qui s’inscrit dans le cadre de l’amélioration de la qualité des soins et se traduit par la prescription de médicaments antalgiques. La difficulté pour les soignants réside dans l’appréciation du niveau de douleur afin d’y adapter la prescription et de limiter les risques de toxicité liés à certains médicaments, morphiniques en particulier. En pratique clinique chez l’adulte conscient, c’est l’échelle visuelle analogique (EVA) qui est utilisée. Il s’agit d’une réglette graduée de 10 cm munie d’un curseur manoeuvré par le patient. Cette technique, outre le fait qu’elle donne une information subjective et ponctuelle, n’est utilisable que chez le patient conscient. Le problème reste entier chez le patient inconscient ou non communiquant. En dehors des échelles comportementales utilisées en particulier
chez le nouveau-né ou des paramètres hémodynamiques (pression artérielle et fréquence cardiaque), ni sensibles ni spécifiques des seuls phénomènes douloureux, aucun moyen de mesure ne permet une évaluation objective de la douleur chez le patient non communiquant.
Dans le domaine de la recherche clinique, certaines études ont clairement démontré que les processus de régulation du système cardiovasculaire sont étroitement liés à la perception de la douleur. L’analyse de la variabilité de la fréquence cardiaque (VFC) est une méthode connue et non invasive pour la mesure de la régulation du système cardiovasculaire par le système nerveux autonome (SNA). Cette analyse est basée sur le principe selon lequel les fluctuations du rythme cardiaque sont le reflet de l’activité des systèmes sympathique et parasympathique, principales composantes du SNA. Des études ont montré que les fluctuations dites haute fréquence (HF) de la fréquence cardiaque au-delà de 0,15 Hz sont influencées exclusivement par le système parasympathique. Chez l’adulte, les phénomènes douloureux, de peur ou d’anxiété sont accompagnés d’une diminution de la VFC HF, indiquant une diminution du tonus parasympathique au cours de stimuli ou d’émotions déplaisants.
Pendant l’intervention chirurgicale, l’analyse de la VFC est corrélée à la balance entre nociception et niveau d’analgésie. Chez l’enfant, une diminution significative de la puissance spectrale dans les hautes fréquences a été observée au cours d’actes chirurgicaux douloureux suggérant une diminution de l’influence parasympathique au cours du stimulus nociceptif.
L’équipe lilloise, qui regroupe des cliniciens et des chercheurs associés au Centre d’Investigation clinique-innovation technologique (Inserm CIC-IT 807) du CHRU de Lille, travaille depuis plusieurs années sur l’analyse de la VFC. Nous avons développé une technique d’analyse de la variabilité instantanée du rythme cardiaque, simple de mise en oeuvre et non invasive, basée sur l’enregistrement du signal électrocardiographique (ECG). Cette technique d’analyse nous a permis de mettre au point un index lié à l’effet de la douleur sur le SNA. Ce procédé, qui avait été élaboré sur la base d’enregistrements ECG de 58 patients anesthésiés, a été protégé par plusieurs brevets internationaux. Des résultats préliminaires ont montré que cet index permettait d’anticiper les réactions hémodynamiques habituellement utilisées pour déterminer l’état de la balance analgésie/nociception.
Technique lilloise d’analyse de la VFC
Le noeud sinusal, horloge biologique cardiaque située dans le tissu de l’oreillette droite, produirait un rythme cardiaque parfaitement régulier s’il n’était pas sous l’influence constante du système nerveux autonome (SNA) par sa branche sympathique (voie accélératrice) et sa branche parasympathique (voie modératrice).
Ce sont ces actions du SNA qui induisent les modulations instantanées du rythme cardiaque, dont les mouvements respiratoires représentent une part importante (« l’arythmie sinusale respiratoire ») [ASR] : le rythme cardiaque s’accélère à l’inspiration et décélère à l’expiration. Nos études préliminaires au cours de l’anesthésie générale ont montré des modifications morphologiques du signal au cours d’épisodes douloureux tels que, par exemple, l’incision chirurgicale. La figure 1a montre une série RR (représentation de l’évolution temporelle de la période cardiaque) chez un patient anesthésié en état stable. On remarque des modulations respiratoires régulières et de grande amplitude.
Handicap et douleur
Ces observations ont conduit aux algorithmes de calcul basés sur la mesure d’amplitude des modulations respiratoires de la série RR afin de mesurer l’état de la balance analgésie/nociception.
La série RR est constituée à partir du signal ECG, formé d’une suite d’ondes représentatives de la contraction cardiaque. L’onde P caractérise la contraction des oreillettes, l’onde QRS la contraction des ventricules et l’onde T la repolarisation des cellules myocardiques ventriculaires.
L’onde QRS est l’onde la plus ample du signal. La détection de son sommet R permet une bonne précision sur le calcul des intervalles de temps entre chaque onde R (intervalle RR) exprimé en ms. Le RR (ms) représente la période cardiaque instantanée, c’est-à-dire le délai entre une contraction et la suivante. La visualisation de la suite des intervalles RR permet de suivre l’évolution temporelle de la période cardiaque instantanée (ou fréquence cardiaque instantanée, calculée sur une minute et exprimée en battements par minute (BPM). Ce sont les variations de cette série RR, significatives de l’action du système nerveux autonome (SNA) sur le rythme cardiaque, qui sont analysées pour extraire les indices liés à l’intensité de la douleur.
Le signal ECG, bien que facilement enregistrable de façon non invasive, peut être perturbé par bon nombre d’artéfacts (mouvements du patient, extrasystoles, etc.) qui, en altérant la série RR, nuisent à la qualité de son analyse. Ceci constitue un obstacle majeur si l’on souhaite traiter le signal en temps réel pour une analyse continue des variations du rythme cardiaque.
Pour remédier à ce problème, nous avons mis au point un procédé qui a pour objet de filtrer en temps réel, de façon intelligente et automatique, la série RR. Le principe repose sur la détection et le remplacement, dans la série RR, des échantillons RRi erronés. La détection tient compte de la morphologie des artéfacts les plus couramment rencontrés en électrocardiographie. Les échantillons erronés sont remplacés par des échantillons corrigés. Ainsi, les zones perturbées de la série RR sont reconstituées de façon vraisemblable tout en gardant l’information temporelle de l’enregistrement.
Notre méthode étant basée sur l’analyse de l’influence de la respiration sur la série RR, le signal est filtré afin d’y isoler l’influence respiratoire, typiquement dans la bande de haute fréquence au-delà de 0,15 Hz qui correspond à l’activité parasympathique. Enfin, pour tenir compte à la fois des variations d’amplitude et de fréquence ventilatoire, notre index repose sur la mesure des surfaces de la série RR: détection automatique des maxima et minima et calcul des surfaces A1, A2, A3 et A4 entre les enveloppes supérieure et inférieure dans 4 sous-fenêtres de 16 secondes.
Les tests cliniques préliminaires
Une première preuve de concept de l’aptitude de cet indice à détecter les épisodes douloureux a été réalisée au cours de différentes interventions chirurgicales sous anesthésie : nous avons pu démontrer sa capacité à mesurer la balance analgésie/nociception en per et postopératoire. Un premier moniteur dédié à l’anesthésie a été développé grâce à un financement de l’Agence nationale de la recherche (projet MetroDoloris). Il permet de suivre en continu l’évolution de l’index ANI, et permettrait de réguler au mieux la délivrance des médicaments antalgiques au cours de l’anesthésie générale. Nous avons également étudié les variations de l’ANI chez l’adulte conscient opéré sous anesthésie locorégionale ainsi que chez le nouveau-né en réanimation néonatale.
Anesthésie générale et locorégionale
Une première étude non interventionnelle a été réalisée afin de faire la preuve du concept au cours de la chirurgie sous anesthésie générale : des
patients devant bénéficier de la pose d’une prothèse de genou ont été inclus.
L’anesthésie comportait du propofol (médicament hypnotique) associé à du sufentanil (médicament antalgique). Les données du monitorage habituel étaient recueillies ; la pression artérielle était mesurée toutes les 5 min de façon non invasive. En cas de réactivité hémodynamique (réactH) définie par une augmentation de 20 % de la fréquence cardiaque (FC) ou de la pression artérielle systolique (PAS), un bolus de 0,1 μg/kg1 de sufentanil était administré. Le moniteur ANI affichait le signal ECG mais pas les mesures d’ANI afin de ne pas influencer la conduite de l’anesthésie.
Après l’induction et en l’absence de stimulation chirurgicale, l’ANI est élevé, traduisant un tonus p# prédominant. La stimulation nociceptive de l’acte chirurgical entraîne une diminution nette de l’ANI (T2), qui chute de façon significative 10 minutes avant réactH (T3). Ces variations témoignent de la diminution de tonus parasympathique liée à la stimulation douloureuse du geste chirurgical.
Une stimulation sympathique accompagne probablement les diminutions les plus importantes de l’ANI, ce qui explique l’augmentation de FC et/ou PAS lors des épisodes de réactivité hémodynamique. En SSPI, l’ANI était plus élevé après suppression de la douleur par ALR (EVA < 20, p < 0,01) qu’avant l’ALR (EVA > 50). Ces résultats illustrent l’intérêt de l’ANI pour évaluer la balance analgésie/nociception sous AG ainsi qu’en SSPI chez des patients conscients.
Lors d’une anesthésie générale, l’ANI permettrait ainsi d’anticiper et d’éviter les épisodes de réactivité hémodynamique délétères.
La néonatalogie
Dans le cadre de la néonatalogie, une mesure efficace du niveau de nociception (ou douleur ressentie) est nécessaire à la bonne prise en charge de la douleur du nouveau-né. De nombreuses grilles d’évaluation de la douleur ont été développées et publiées, certaines sont conçues pour évaluer la douleur aiguë, d’autres, la douleur postopératoire ou la douleur prolongée. Notamment, la grille évaluation de la douleur et de l’inconfort du nouveau-né (EDIN) est un outil élaboré en 1994 pour estimer la douleur prolongée du nouveau-né, à terme ou prématuré. Elle est constituée de 5 items comportementaux (motricité faciale, corporelle, relation avec le soignant, possibilités de réconfort, état de veille/sommeil) avec pour chacun d’entre eux 4 cotations possibles. Le score est compris entre 0 et 15. Ce score permet d’évaluer le comportement de l’enfant sur une période donnée afin de juger de son confort.
Afin de poursuivre la preuve de concept de l’utilisabilité de notre méthode, nous avons mesuré HFVI, un index similaire à l’ANI adapté aux conditions hémodynamiques particulières du nouveau-né, chez des patients admis en réanimation néonatale après un geste chirurgical majeur. Les enfants étaient inclus 2 à 72 heures après la fin de l’intervention chirurgicale, et l’enregistrement durait 2 heures. La douleur postopératoire était évaluée par le score d’EDIN à la fin des 2 heures d’enregistrement. Les nouveau-nés étaient divisés en deux groupes : Groupe 1 = « EDIN bas », lorsque le score est < 5, et Groupe 2 = « EDIN élevé », potentiellement douloureux, lorsque le score est > 5. La sensibilité, la spécificité, les valeurs prédictives
positive et négative d’un seuil de l’indice indicatif de douleur ont été étudiées. Nous avons inclus 28 nouveau-nés à terme. La valeur moyenne de l’EDIN était de 2 ± 1 et 7 ± 2 respectivement dans les groupes 1 et 2. Les deux groupes ne présentaient pas de différence pour les données liées à l’anesthésie générale, le rythme cardiaque de base, la fréquence respiratoire, la SpO2, la pression artérielle moyenne et les posologies de morphine. L’index calculé était significativement plus bas dans le groupe 2 que dans le groupe 1 (p < 0,01), et une diminution de l’index était en mesure de prédire un score d’EDIN > 5 avec une sensibilité de 83 %, une spécificité de 80 %, une valeur prédictive positive de 88 % et une valeur prédictive négative de 73 %. Ces résultats suggèrent que la douleur postopératoire est associée à une réduction nette du tonus parasympathique chez le nouveau-né à terme. Si ces résultats préliminaires étaient confirmés, ce monitorage original pourrait être utilisé à l’avenir pour monitorer la douleur du nouveau-né.
La pédiatrie
En pédiatrie, la douleur est habituellement évaluée à l’aide du score d’hétéroévaluation FLACC (Face - Legs - Activity - Cry - Consolability) qui repose sur l’analyse du visage, des mouvements des jambes, de l’activité, des cris et de la consolabilité de l’enfant.
Nous avons réalisé une étude prospective non interventionnelle (après avis institutionnel) chez des enfants (2 mois-18 ans), lors d’une douleur procédurale (biopsies musculaires sous sédation légère : hydroxyzine, nalbuphine, midazolam).
Le consentement des parents était recueilli. L’ECG était enregistré 60 minutes avant et après la stimulation douloureuse. L’ANI était calculé en temps réel et les valeurs moyennées de l’ANI pour chaque période ont été comparées grâce aux tests de Friedman (p < 0,05) et de Wilcoxon avec correction de Bonferroni (p < 0,0125). Au moment de l’incision, la douleur était évaluée par le score d’hétéroévaluation FLACC. Nous avons comparé les moyennes d’ANI à la période T4 et le résultat de l’hétéroévaluation (test U de Mann-Whitney, p < 0,05). Nous avons analysé les résultats en fonction de l’âge par analyse de la variance (ANOVA en mesures répétées, âge inférieur ou supérieur à 6 ans ; Finley, 1995).
Vingt-huit enfants ont été inclus dans cette étude. L’analyse statistique a montré une différence significative entre T1 et T2 (p = 0,01), entre T3 et T4 (p = 0,011), mais aucune différence entre T1 et T3.
De plus, le test U de Mann-Whitney a montré une différence significative entre les groupes « douloureux » et « non douloureux » (p = 0,031), soulignant la bonne corrélation de notre index avec le score d’hétéroévaluation.
Le paramètre ANI permettrait ainsi de détecter clairement l’enfant sédaté douloureux : l’ANI diminue après stimulation douloureuse, témoignant de la baisse du tonus parasympathique induite par la nociception ; de plus, cet index semble indépendant de l’âge. Cette technique est donc applicable en pédiatrie et pourrait présenter un intérêt chez l’enfant non communicant. Une étude de détermination des seuils prédictifs de douleur est désormais nécessaire, ainsi que l’étude d’autres populations pédiatriques (douleur chronique en particulier).
Conclusion et perspectives
Le projet « MetroDoloris » a été agréé par le bio-incubateur lillois « Eurasanté » et a été retenu au titre du concours national d’aide à la création d’entreprises de technologie innovante du ministère de la Recherche en 2009 et 2010. La société MetroDoloris a vu le jour en juin 2010. Elle a pour objet l’industrialisation et la commercialisation du premier moniteur d’analgésie dédié à l’anesthésie. Le CHRU de Lille et la société MetroDoloris sont partenaires dans une démarche de R&D (contrat de licence des brevets, contrat de recherche et consultance scientifique). Le moniteur d’analgésie a été primé au Victoires de la médecine 2010 dans la catégorie « technologies médicales ».
Sur le plan clinique, bon nombre d’études ont été menées pour faire la preuve de concept du moniteur d’analgésie, dans différentes situations cliniques, en anesthésie, mais également en pédiatrie et en néonatalogie.
Les résultats préliminaires sont très encourageants : l’index ANI, qui reflète le tonus parasympathique relatif du patient, semble être un bon indicateur du niveau de douleur induite par un geste chirurgical sous anesthésie. L’ANI permettrait ainsi, grâce à l’estimation de la balance analgésie/nociception, de prédire la survenue d’événements hémodynamiques délétères témoignant habituellement du défaut d’analgésie sous anesthésie générale. Plus largement, les études réalisées chez des patients conscients indiquent que l’ANI refléterait le confort global du patient (douleur et inconfort psychologique).
Notre souhait, aujourd’hui, est d’étudier d’autres champs d’application. Le monitorage du système nerveux autonome des patients soulève de nombreuses questions tant au cours de l‘anesthésie générale que pour la gestion des thérapeutiques chez le patient conscient, communiquant ou non, dans le cadre de la douleur aiguë ou chronique.
Des études complémentaires vont débuter en néonatalogie (mesure de la douleur du nouveau-né), en obstétrique (souffrance foetale et prédiction du pH foetal) et en réanimation (patient sédaté). Des études en pédiatrie sont également prévues dans la continuité des travaux préliminaires menés par l’équipe du Pr Louis Vallée.
Trois nouveaux domaines d’applications vont également être explorés : la douleur chronique (CAD), le sujet âgé (gériatrie) et la fin de vie (soins palliatifs).
D’autres études doivent être menées dans tous ces domaines afin de vérifier la validité des mesures réalisées et de montrer le bénéfice pour le patient :
– anesthésie générale : preuve du bénéfice pour le patient de l’évaluation de la balance analgésie/nociception (stabilité hémodynamique et analgésie postopératoire);
– sujet conscient : validation de l’index ANI pour mesurer la douleur et plus largement le confort du patient, et faire la preuve du bénéfice pour le patient.
Nadine ATTAL*
Introduction
La douleur neuropathique peut être générée par une lésion ou une maladie affectant le système somatosensoriel (Treede et coll. 2008). Sa prévalence est estimée à 7-8 % en population générale en Europe (5 % pour les douleurs modérées à sévères) [Bouhassira et coll. 2008]. Les causes neurologiques habituelles de douleurs neuropathiques incluent la neuropathie douloureuse du diabète, la douleur postzostérienne, la douleur centrale après AVC, les douleurs des lésions médullaires, les douleurs de la sclérose en plaques, mais les lésions nerveuses traumatiques/postchirurgicales ou les radiculopathies chroniques (sciatiques, cruralgies, névralgies cervico-brachiales) en représentent probablement les étiologies majoritaires en population générale (Bouhassira et coll. 2008).
La prise en charge d’un patient souffrant de douleur neuropathique reste difficile (Dworkin et coll. 2007, 2010 ; Attal et coll. 2010 ; Finnerup et coll. 2010 ; Martinez et coll. 2010). La plupart des études thérapeutiques ont porté sur la douleur neuropathique du diabète et la douleur postzostérienne, considérées comme des modèles d’étude des douleurs neuropathiques, ont utilisé les traitements en monothérapie et n’ont pris en compte que la douleur spontanée comme critère d’efficacité. Cependant, on assiste depuis ces dernières années à une évolution significative en matière d’essais cliniques dans les douleurs neuropathiques, avec des études dans des indications longtemps négligées, davantage d’études d’associations thérapeutiques et d’essais comparatifs, une évaluation plus complète des patients prenant davantage en compte les symptômes douloureux.
Les perspectives thérapeutiques en matière de douleurs neuropathiques incluent également le développement de traitements focaux de longue durée d’action (patches de capsaïcine, toxine botulinique) et de traitements actifs sur de nouvelles cibles. La présente revue fait le point sur ces avancées thérapeutiques.
Au préalable, les principaux mécanismes des douleurs neuropathiques seront résumés.
Principaux mécanismes physiopathologiques des douleurs neuropathiques.
Plusieurs types de mécanismes périphériques ou centraux susceptibles de rendre compte de la genèse des douleurs neuropathiques ont été mis en évidence chez l’animal, notamment dans les lésions nerveuses périphériques, et représentent autant de cibles potentielles pour le développement de nouveaux traitements.
Les mécanismes périphériques les plus documentés chez l’animal incluent l’apparition de décharges d’activités anormales dites ectopiques au sein des nerfs lésés (Baron et coll. 2010 ; Bouhassira et Attal 2007). De très nombreux travaux ont souligné le rôle de sous-types de canaux sodiques (Nav 1.3, Nav 1.7, Nav 1.8 et Nav 1.9) dont certains sont exprimés de façon sélective au niveau des nocicepteurs, mais aussi, plus récemment, le rôle des canaux potassiques.
Le récepteur vanilloïde TRPV1 à la capsaïcine qui joue un rôle dans la transduction de l’influx nociceptif, constitue aussi une cible potentielle pour le
développement d’analgésiques. Les lésions nerveuses induisent en outre des modifications métaboliques des corps cellulaires des neurones afférents primaires localisés dans les ganglions rachidiens. En particulier, il a été mis en évidence chez l’animal une surexpression de la sous-unité alpha2delta des canaux calciques voltage-dépendants, qui représente le principal site de fixation de la gabapentine et de la prégabaline, largement utilisées dans le traitement des douleurs neuropathiques (voir plus loin) [Bauer et coll. 2009].
Un des mécanismes centraux les plus documentés des douleurs neuropathiques est la sensibilisation centrale, correspondant à une hyperexcitabilité des neurones nociceptifs centraux liée à des modifications directes de leurs propriétés électrophysiologiques. Les acides aminés excitateurs, notamment le glutamate, jouent un rôle essentiel dans ce processus. Ceux-ci, libérés lors de l’activation des afférences primaires de petit calibre, agissent en se fixant sur des récepteurs ioniques de type AMPA/Kaïnate (AMPA = amino-3-hydroxy-5-methyl-4-isoxalone) ou N-méthyl-D-aspartate (NMDA), ou bien des récepteurs « métabotropiques » couplés à une protéine G. L’administration d’antagonistes des récepteurs NMDA tels que la kétamine a des effets analgésiques chez l’homme, et les recherches s’orientent vers le développement d’antagonistes de ces récepteurs
mieux tolérés.
D’autres arguments expérimentaux suggèrent l’intervention de phènomènes de désinhibition segmentaire. En particulier, les lésions nerveuses périphériques induisent une réduction de la concentration en acide gamma aminobutyrique (GABA) dans la corne postérieure. Or, le GABA est un des principaux neuromédiateurs inhibiteurs et joue un rôle capital dans les processus d’inhibition segmentaire. Les altérations des contrôles modulateurs descendants s’exerçant sur les neurones nociceptifs médullaires jouent aussi un rôle important. Ces systèmes de modulation, issus d’un grand nombre de structures cérébrales, peuvent exercer une action facilitatrice ou inhibitrice sur la transmission médullaire des messages nociceptifs.
Enfin, l’hyperexcitabilité des neurones nociceptifs pourrait aussi dépendre de mécanismes neuro-immunitaires médiés par les cellules gliales (Milligan et Watkins 2009). Les lésions périphériques entraînent notamment une importante activation de la microglie ipsilatérale à la lésion ainsi qu’une activation astrocytaire. Une fois activées, les cellules gliales connaissent d’importantes modifications de l’expression génique conduisant à la production et à la libération de médiateurs, dont des cytokines pro-inflammatoires susceptibles d’agir sur les neurones.
Les mécanismes des interactions entre glie et neurones nociceptifs médullaires pourraient dépendre notamment des récepteurs purinergiques P2X4 (de l’ATP), des neurotrophines (NGF : nerve growth factor ; BDNF : brain-derived neurotrophic factor), de la protéine kinase p38 (MAPK) ou des chémokines tels que la CCL2 via son récepteur CCR2, surexprimés au niveau de la microglie activée après une lésion nerveuse. Plusieurs molécules en développement clinique agissent sur l’activation microgliale.
Traitements actuels des douleurs neuropathiquespériphériques et recommandations Antidépresseurs tricycliques.
L’efficacité des antidépresseurs tricycliques est largement établie dans les douleurs neuropathiques périphériques, notamment dans la neuropathie douloureuse du diabète et la douleur postzostérienne (Dworkin et coll. 2007 ; Attal et coll. 2010 ; Finnerup et coll. 2010). La plupart possèdent une autorisation de mise sur le marché (AMM) dans les douleurs neuropathiques : amitriptyline (Laroxyl) ; clomipramine (Anafranil), imipramine (Tofranil). Ces traitements agissent essentiellement sur les systèmes de modulation de la douleur, en particulier sur les contrôles inhibiteurs descendants noradrénergiques, mais ils ont aussi des propriétés stabilisantes de membrane et probablement aussi des effets directs sur les récepteurs bêta2 adrénergiques (Yalcin et coll. 2009). Leurs effets indésirables sont dépendants de la dose (sécheresse de la bouche, constipation, sueurs, troubles visuels, palpitations, rétention urinaire, troubles cognitifs, confusion, hypotension orthostatique avec risque de chutes, notamment chez le
sujet âgé) (Dworkin et coll. 2007). Les tricycliques doivent être initiés à doses faibles (10-25 mg au coucher), puis les doses peuvent être augmentées par paliers de 3 à 7 jours selon l’efficacité et la tolérance. Les doses efficaces varient de 25 à 150 mg, la dose médiane efficace dans les essais cliniques étant de 75 mg/jour (Martinez et coll. 2010).
Antidépresseurs inhibiteurs de recapture de la sérotonine et de la noradrénaline (ISRNA)
L’efficacité des antidépresseurs inhibiteurs sélectifs de la sérotonine et de la noradrénaline (venlafaxine, duloxétine) est établie dans le traitement des neuropathies périphériques liées au diabète, notamment en ce qui concerne la duloxétine avec 3 essais contrôlés multicentriques positifs (Attal et coll. 2010 ; Finnerup et coll. 2010). Seule la duloxétine bénéficie d’une autorisation de mise sur la marché dans le traitement de la douleur des neuropathies périphériques diabétiques chez l’adulte. Ces traitements agissent essentiellement en renforçant les Actes des 24es Entretiens annuels de la Fondation Garches – Handicap et douleur inhibiteurs descendants monoaminergiques de la douleur. Les effets indésirables les plus fréquents de la duloxétine comportent des nausées, une constipation ou une diarrhée, une inappétence, parfois une sécheresse de la bouche et une somnolence.
Quelques cas d’élévation des enzymes hépatiques, de la tension artérielle et de l’hémoglobine glyquée (généralement modeste et sans impact clinique pour cette dernière) ont été rapportés ; de ce fait, la duloxétine est contre-indiquée en cas de pathologie hépatique sévère (notamment cirrhose) et d’hypertension artérielle non contrôlée (Attal et coll. 2010). La venlafaxine retard est mieux tolérée que la venlafaxine immédiate, les effets indésirables les plus fréquents étant les troubles digestifs intestinaux, mais une élévation de la tension artérielle et des anomalies cliniquement significatives de l’ECG ont été rapportées dans 5 % des cas de neuropathie diabétique à des doses élevées (150-225 mg/jour) nécessitant des précautions d’emploi en cas de pathologie cardiovasculaire et d’hypertension non contrôlée. Les doses efficaces de duloxétine sont de 60 à 120 mg/jour, sans supériorité démontrée de la dose de 120 mg. Il est recommandé d’initier le traitement à doses faibles (30 mg) pour éviter le risque de nausées et d’augmenter les doses au bout d’une semaine à la dose de 60 mg/jour (Martinez et coll. 2010). Seules les doses élevées de venlafaxine (150-225 mg/j) sont efficaces (Attal et coll. 2010 ; Dworkin et coll. 2007).
Prégabaline et gabapentine
L’efficacité de la gabapentine (AMM dans le traitement des douleurs neuropathiques périphériques de l’adulte) et de la prégabaline (AMM dans le traitements des douleurs neuropathiques périphériques et centrales de l’adulte) est largement établie dans la douleur neuropathique du diabète et la douleur postzostérienne.
Ces traitements agissent vraisemblablement en réduisant les phénomènes de sensibilisation centrale par leur action sur une sous-unité (alpha2delta)
des canaux calciques mais peuvent aussi avoir des effets sur les contrôles modulateurs de la douleur (Bauer et coll. 2009). Les effets indésirables les plus fréquents incluent l’impression vertigineuse, la somnolence, la fatigue, la prise de poids, les oedèmes périphériques, les céphalées et la bouche sèche (Martinez et coll. 2010). La prégabaline a l’avantage par rapport à la gabapentine d’une pharmacocinétique linéaire permettant la mise en évidence d’une efficacité doseréponse, jamais établie pour la gabapentine, mais n’est pas mieux tolérée, notamment aux doses maximales (600 mg/jour) (Attal et coll. 2010). Les doses efficaces sont de 1 800 à 3 600 mg/jour pour la gabapentine et de 150 à 600 mg/jour pour la prégabaline, avec des effets inconstants pour la dose de 150 mg/jour. Des doses faibles initiales (75 mg/jour pour la prégabaline, 25 à 50 mg en cas d’insuffisance rénale ou chez le sujet âgé, 300 mg/jour pour la gabapentine) sont recommandées (Martinez et coll. 2010).
Emplâtres de lidocaïne
L’efficacité des emplâtres de lidocaïne (Versatis®, AMM européenne pour la douleur postzostérienne), a été confirmée dans la douleur postzostérienne et, à moindre degré, dans des lésions nerveuses périphériques associées à une allodynie [Attal et coll. 2010). La preuve de l’efficacité de ces traitements est moins établie que pour d’autres, mais leur remarquable innocuité d’utilisation et l’absence de nécessité de titration constituent des avantages susbtantiels, notamment chez le sujet âgé. Le Versatis® est désormais disponible en France en pharmacie de ville. Jusqu’à 3 emplâtres par 24 heures peuvent être appliqués sur la zone douloureuse pendant une durée maximale de 12 heures (Martinez et coll.
2010).
Tramadol et opiacés forts
Le tramadol est une molécule aux propriétés agonistes opiacés mu et inhibitrices de la recapture des monoamines, dont l’efficacité a été démontrée
essentiellement sur les douleurs des polyneuropathies (Attal et coll. 2010). Le tramadol présente de nombreux effets indésirables, notamment une sécheresse de la bouche, des nausées, une constipation, une somnolence, une impression vertigineuse, et peut aggraver des troubles cognitifs, notamment chez le sujet âgé (Dworkin et coll. 2007 ; Martinez et coll. 2010 ; Attal et coll. 2010). Les formes retard ou l’association tramadol- aracétamol, également efficace dans les douleurs neuropathiques, sont mieux tolérées. Il existe un risque accru de crises convulsives chez les patients à risque ou recevant des produits abaissant le seuil épileptogène, tels que les tricycliques. Il est recommandé d’éviter d’associer le tramadol à fortes doses avec des traitements agissant sur la recapture de la sérotonine comme les antidépresseurs (notamment sérotoninergiques ou ISRNA), du fait d’un risque potentiel de syndrome sérotoninergique. Le tramadol est considéré comme un traitement de recours en cas d’échec aux antidépresseurs ou antiépileptiques dans les douleurs neuropathiques. Compte tenu de ses effets bénéfiques sur les douleurs inflammatoires, il pourrait également présenter un avantage dans les douleurs dites « mixtes » associant des mécanismes neuropathiques et inflammatoires, comme les lombosciatiques chroniques et les douleurs neuropathiques du cancer (Dworkin et coll. 2007 ; Martinez et coll. 2010). Les doses efficaces sont de 200 à 400 mg/jour. Une réduction des posologies est recommandée chez les sujets âgés, en cas d’atteinte rénale ou de cirrhose.
Les opioïdes forts ont connu une utilisation croissante depuis 10 ans dans le traitement de la douleur chronique non cancéreuse. Après une longue controverse sur leur efficacité sur la douleur neuropathique, il est désormais largement établi que ces traitements (oxycodone, méthadone, morphine) sont efficaces sur la douleur neuropathique périphérique sur la base de plusieurs essais contrôlés dans les neuropathies douloureuses du diabète et la douleur postzostérienne, à des doses allant de 10 à 120 mg/jour pour l’oxycodone, la molécule la plus étudiée (Attal et coll. 2010). Cependant, les doses nécessaires pour obtenir cette efficacité semblent plus élevées dans la douleur neuropathique que pour la douleur inflammatoire. Divers risques peuvent être associés à la prise au long cours d’opiacés dans le traitement de la douleur chronique, tels que les altérations de l’immunité, l’hypogonadisme, le risque d’addiction, faible mais possible, et l’hyperalgésie aux opiacés. Pour l’ensemble de ces raisons,
les opiacés forts sont considérés comme des traitements de recours des douleurs chroniques neuropathiques à l’exception des douleurs neuropathiques du cancer.
Autres antiépileptiques
Les autres antiépileptiques ont été mal étudiés dans le traitement des douleurs neuropathiques, à l’exception notable de la névralgie du trijumeau pour la carbamazépine, ou ont une efficacité faible ou discordante dans les études multicentriques (topiramate, oxcarbazépine, lacosamide, zonisamide, lévétiracétam).
Le clonazépam, antiépileptique aux propriétés sédatives et myorelaxantes, n’a pas fait l’objet d’études contrôlées dans les douleurs neuropathiques.
Après plusieurs essais cliniques négatifs pour le valproate de sodium, plusieurs études récentes réalisées par le même groupe ont rapporté une efficacité de ce traitement dans les douleurs neuropathiques du diabète et du zona, ce qui devrait susciter un regain d’utilisation de cette molécule ancienne dans le traitement des douleurs neuropathiques (Attal et coll. 2010 ; Dworkin et coll. 2010 ; Finnerup et coll. 2010).
Rappel des recommandations actuelles pour le traitement des douleurs neuropathiques
Les antidépresseurs tricycliques et les antiépileptiques gabapentine et prégabaline sont recommandés en première intention pour le traitement des douleurs neuropathiques périphériques ou centrales (Martinez et coll. 2010 ; Dworkin et coll. 2007 ; Attal et coll. 2010). Les antidépresseurs ISRNA (duloxétine) sont recommandés en première intention pour le traitement des polyneuropathies du diabète en Europe (Attal et coll. 2010 ; Martinez et coll. 2010), alors que les recommandations très récentes de l’American Academy of Neurology proposent la prégabaline seule en première intention pour ces douleurs (Bril et coll. 2011). Les emplâtres de lidocaïne sont recommandés en première intention dans le traitement de la douleur postzostérienne, seuls ou en association avec les autres traitements, particulièrement chez le sujet âgé (Attal et coll. 2010 ; Martinez et coll. 2010). Le choix entre ces différents traitements dépend du contexte somatique ou psychiatrique éventuel, des contre-indications, des traitements concomitants associés et du coût. Ces traitements peuvent être utilisés en monothérapie, mais secondairement associés entre eux en cas
d’efficacité partielle (environ 30 à 50 % de soulagement) et de tolérance acceptable.
Les traitements de seconde intention incluent le tramadol (qui peut être proposé en première intention en cas de douleur inflammatoire prédominante et d’exacerbations aiguës de la douleur pour l’association tramadol-paracétamol) et en dernier recours les opiacés forts, seuls ou en association avec les traitements précédents.
Indications mieux étudiées : douleurs centrales, radiculopathies, neuropathies du sida
Plusieurs essais cliniques ont récemment été réalisés dans le traitement des douleurs neuropathiques centrales, notamment les douleurs des lésions médullaires.
Ces essais ont confirmé l’intérêt de la prégabaline et de certains opiacés dans la douleur neuropathique des lésions médullaires (Attal et coll. 2010), alors que des essais thérapeutiques de classe inférieure ont suggéré l’intérêt des antidépresseurs tricycliques, de la gabapentine et du tramadol dans ces douleurs (Attal et coll. 2010). En revanche, une étude récente multicentrique récente est négative pour la prégabaline dans les douleurs après AVC (Kim et coll. 2011).
Récemment, une étude thérapeutique de bonne qualité n’a mis en évidence qu’une efficacité marginale de la duloxétine par rapport au placebo dans la douleur centrale sur le critère primaire alors que plusieurs critères d’efficacité secondaire incluant l’allodynie étaient améliorés (Vranken et coll. 2011). Ainsi, la douleur neuropathique centrale semble dans l’ensemble répondre aux mêmes traitements que la douleur neuropathique périphérique, même si la réponse thérapeutique est parfois plus faible.
Les douleurs de la polyneuropathie du sida et les radiculopathies chroniques ont également fait l’objet de plusieurs études récentes, avec des résultats en revanche nettement moins bons que ceux obtenus dans d’autres indications de douleur neuropathique. Ainsi, des résultats négatifs ont été rapportés pour la prégabaline et l’association nortriptyline-morphine dans la radiculopathie lombosacrée (Baron et coll. 2010 ; refs dans Attal et coll. 2010). Dans la neuropathie du sida, des résultats négatifs ont été rapportés avec de nombreux traitements (amitriptyline, emplâtres de lidocaïne, gabapentine, prégabaline) [Attal et coll. 2010]. En revanche, la lamotrigine, le cannabis (inhalé) et, plus récemment, les patchs de haute concentration de capsaïcine (voir plus loin) ont été trouvés modérément efficaces dans cette indication. La raison de ces résultats décevants dans l’ensemble ne semble pas être liée à une symptomatologie particulière par rapport à d’autres syndromes douloureux neuropathiques (Attal et coll. 2008). Il est en revanche possible que ces traitements ne soient efficacesque sur un sous-groupe de patients présentant une symptomatologie particulière ou n’améliorent que certaines dimensions de l’expérience douloureuse. On peut également souligner l’importance de l’effet placebo dans ces études. Dans tous les cas, des études restent nécessaires, notamment dans les radiculopathies chroniques qui représentent probablement la cause la plus fréquente de douleur neuropathique en population générale (Bouhassira et coll. 2008).
Nouvelles études comparatives et d’associations
Plusieurs études comparatives ont été récemment réalisées dans les douleurs neuropathiques, même si la plupart sont monocentriques et ont porté sur des échantillons modestes de patients. La plupart des études initiales avaient essentiellement comparé des molécules de la même classe thérapeutique, en particulier les tricycliques trouvés d’efficacité similaire dans l’ensemble (Attal et coll. 2010). D’autres études plus récentes, réalisées le plus souvent dans les neuropathies douloureuses du diabète, ont rapporté une efficacité similaire de la gabapentine à un tricyclique
(nortriptyline), de la prégabaline ou de la lamotrigine par rapport à l’amitriptyline et de la duloxétine par rapport à l’amitriptyline (Gilron et coll. 2009 ; Kaur et coll. 2011 ; Attal et coll. 2010) avec un profil de tolérance différent (généralement plus de sécheresse de la bouche et d’impression vertigineuse avec les tricycliques). Cependant, ces études n’excluent pas que ces traitements aient des effets distincts selon les profils symptomatiques des patients, qui n’étaient généralement pas détaillés au départ dans ces études.
Il a également été établi l’intérêt d’associations thérapeutiques par rapport à la monothérapie dans les douleurs neuropathiques du diabète ou du zona. En particulier dans deux études bien conduites, l’association gabapentine-morphine ou gabapentine-nortripytline a permis un soulagement supérieur de la douleur par rapport à la monothérapie, malgré des doses plus faibles que celles utilisées en monothérapie et avec une bonne tolérance (Gilron et coll. 2005, 2009). Ces données suggèrent bien l’intérêt clinique de la polythérapie rationnelle dans les douleurs neuropathiques, notamment quand la monothérapie est partiellement efficace ou induit trop d’effets indésirables.
Traitements émergents
Patchs de haute concentration de capsaïcine La capsaïcine est un agoniste des récepteurs vanilloïdes (TRPV1, receptor potential vanilloid 1) sur les fibres nociceptives. Cette activation des récepteurs induit une dépolarisation, l’initiation d’un potentiel d’action et la transmission des influx nociceptifs à la moelle épinière. Après plusieurs jours d’application, les neurones sensoriels contenant les récepteurs TRPV1 sont désensibilisés, ce qui réduit la transmission douloureuse. Les crèmes à base de capsaïcine ont fait l’objet d’études suggérant leur intérêt clinique, notamment dans la douleur postzostérienne, mais leur intérêt est limité par la nécessité d’applications répétées dans le temps (4 fois par jour) et par la sensation de brûlure initiale pouvant durer plusieurs jours avant l’apparition de l’effet analgésique (Attal et coll. 2010). Récemment, l’efficacité à long terme d’une application unique de hautes concentrations de capsaïcine (8 %) appliquée sur l’aire douloureuse pendant 30, 60 ou 120 minutes a été démontrée par rapport à de faibles concentrations (0,04 %) de la 2e à la 12e semaine dans la douleur postzostérienne et la neuropathie douloureuse du VIH (Simpson et coll. 2008 ; Backonja et coll. 2009). Cependant, pour des raisons encore non éclaircies, la durée optimale d’application des patchs permettant d’induire un effet analgésique est différente entre la douleur postzostérienne (60 min) et la neuropathie douloureuse du VIH (30 min). Les effets de ce traitement sur les symptômes neuropathiques, incluant notamment la sensation de brûlure ou l’allodynie mécanique ou thermique, qui sur la base des donnes précliniques devraient être particulièrement sensibles à ce traitement, n’ont pas été évalués. Les effets indésirables sont essentiellement liés aux réactions cutanées à la capsaïcine locale (douleur, érythème, parfois oedème et prurit) [Simpson et coll. 2008 ; Backonja et coll. 2009], mais la douleur initiale a le plus souvent requis l’administration d’opiacés, et l’application du traitement nécessite une surveillance de la tension artérielle qui peut s‘élever au cours de l’application, liée à la sévérité de la douleur chez certains patients. Le traitement ne provoque pas de troubles de la sensibilité, tout au moins sur la base d’un examen neurologique standardisé après applications répétées au bout d’un an (Simpson et coll. 2010). Des études en biopsie de peau chez les sujets sains ont montré une altération transitoire de la densité des fibres intra-épidermiques (1 semaine), avec une récupération de l’ordre de 93 % après 6 mois (Kennedy et coll. 2010). Cependant, ces données ne sont pas nécessairement extrapolables aux patients présentant des lésions nerveuses périphériques, a priori plus sensibles à ces effets. Des études complémentaires sont donc indispensables chez ces patients. Les patchs de capsaïcine sont désormais disponibles en France (dispensation hospitalière) et ont une AMM européenne pour le traitement des douleurs neuropathiques périphériques à l’exclusion du diabète. Ils peuvent être appliqués pendant une durée maximale de 60 minutes, et peuvent couvrir jusqu’à 1 000 cm2 de surface cutanée. Compte tenu de leurs contraintes d’utilisation, les patchs de capsaïcine constituent un traitement de recours pour des patients souffrant de douleurs neuropathiques périphériques localisées, réfractaires aux traitements conventionnels.
Toxine botulinique de type A
Il a été suggéré que la toxine botulinique de type A, une neurotoxine puissante couramment utilisée pour le traitement de la dystonie et de la spasticité focale, présentait des effets analgésiques indépendants de son action sur le tonus musculaire, par une action vraisemblable sur l’inflammation neurogène. De tels mécanismes sont probablement en cause dans certaines formes de douleurs neuropathiques.
Trois études randomisées monocentriques, contrôlées versus placebo, ont rapporté l’efficacité à long terme d’une série unique d’injections souscutanées de toxine botulinique dans la zone douloureuse (de 100 à 200 unités) chez des patients présentant une mononeuropathie douloureuse (notamment traumatique) associée à une allodynie (Ranoux et coll. 2008), ainsi que, plus récemment dans la polyneuropathie douloureuse du diabète (Yuan et coll. 2009) et la douleur postzostérienne (Xiao et coll. 2010). De façon intéressante, le délai d’action et la durée de l’effet analgésique (3 mois) étaient remarquablement similaires dans ces 3 études. Le traitement a un excellent profil de tolérance aux doses utilisées sans que l’on ait constaté d’effet systémique ou moteur, et les seuls effets indésirables significatifs étaient la douleur au cours de l’injection.
Des études multicentriques de ce traitement sont désormais nécessaires dans les douleurs neuropathiques périphériques, pour confirmer ces résultats encourageants.
Il serait également important d’évaluer le bénéfice d’administrations répétées et de déterminer s’il existe ou non une efficacité dose-réponse.
Tapentadol
Le tapentadol (disponible dans plusieurs pays européens mais pas encore en France) est une molécule aux propriétés opiacées fortes et inhibitrices de la recapture des monoamines. Une étude contrôlée récente a mis en évidence son efficacité dans les douleurs neuropathiques du diabète (Schwartz et coll. 2011).
Cannabinoïdes transmuqueux
L’intérêt thérapeutique potentiel des cannabinoïdes dans le traitement de la douleur a fait l’objet de multiples investigations depuis la découverte des récepteurs cannabinoïdes et de leurs ligands endogènes. Les cannabinoïdes administrés par voie transmuqueuse (Sativex : 2,7 mg delta-9-tetrahydrocannabinol/2,5 mg cannabidiol) ont fait l’objet d’études positives mais aussi négatives dans le traitement de la douleur neuropathique et spastique de la sclérose en plaques (seule l’étude positive ayant été publiée), et une étude a également rapporté leur efficacité dans les douleurs neuropathiques périphériques (Attal et coll. 2010). À ce jour, le Sativex possède une AMM limitée au traitement de la spasticité douloureuse.
Les effets indésirables incluent une impression vertigineuse, une fatigue, une somnolence, des troubles gastro-intestinaux, une sécheresse de la bouche et un inconfort muqueux (Attal et coll. 2010). Bien que les études contrôlées en matière de douleur neuropahtique n’aient pas fait état d’atteinte cognitive ou d’effet psychoactif, il est bien connu que le cannabis peut exacerber des troubles mentaux préexistants. Le risque de tolérance et de dépendance chez les douloureux chroniques après utilisation à long cours est débattu. D’autres agonistes des récepteurs
cannabinoïdes sont en cours de développement.
Peut-on prédire la réponse thérapeutique aux traitements des douleurs neuropathiques ?
Malgré le développement de nouvelles molécules et l’utilisation croissante d’associations thérapeutiques rationnelles, la réponse aux traitements des douleurs neuropathiques reste modérée avec des « nombres nécessaires à traiter » (NNT) (nombre de patients à traiter pour avoir un répondeur au produit actif et non au placebo, généralement estimé sur la base d’une réduction de la douleur d’au moins 50 %) allant de 3 à 5 dans les méta-analyses (Finnerup et coll. 2010). Une raison peut tenir à l’effet placebo, notamment dans les essais thérapeutiques récents (Katz et coll. 2008). Des méthodologies « enrichies » (par exemple exclusion des placebo répondeurs, phase ouverte initiale permettant d’inclure les répondeurs…) ont été proposées pour tenter de compenser ce problème.
Une autre raison est peut-être liée au fait que les comorbidités psychologiques et psychiatriques sont généralement insuffisamment prises en compte dans les essais cliniques. Cependant, la méthodologie des essais cliniques est probablement également en cause dans ces résultats. Ainsi, la plupart des essais cliniques réalisés dans la douleur neuropathique n’ont pas permis d’identifier de profils de répondeurs au traitement dans la mesure où ils n’ont pas pris en compte la diversité des symptômes douloureux (brûlure, décharges électriques, allodynie) et leur association qui témoignent vraisemblablement de mécanismes distincts (Attal et coll. 2011 ; Baron et coll. 2010). Cependant, certains essais ont apporté des éléments de réponse à cette question. Ainsi, il a été mis en évidence que les patients présentant une allodynie mécanique associée à leur douleur
spontanée répondaient mieux aux bloqueurs des canaux sodiques ou à la prégabaline que les autres (refs dans Attal et coll. 2011). Ces études suggèrent donc l’intérêt de différencier les patients avec et sans allodynie pour les essais thérapeutiques. Une préservation partielle de la sensibilité thermique dans l’aire douloureuse semble aussi associée à une meilleure réponse aux traitements focaux (Ranoux et coll. 2008). Une classification sur la base des profils symptomatiques de patients au moyen de questionnaires spécifiques d’évaluation et/ou de tests quantifiés de la sensibilité, plutôt qu’essentiellement fondée sur l’étiologie, devrait contribuer à minimiser l’hétérogénéité syndromique des patients et à augmenter la réponse thérapeutique (Attal et coll. 2008 ; 2011).
Nouvelles molécules en développement
Plusieurs molécules actives sur de nouvelles cibles sont actuellement en développement préclinique ou clinique (phase II) pour le traitement des douleurs neuropathiques (Marchand et coll. 2009 ; Baron et coll. 2010). Ces molécules incluent de nouveaux modulateurs des canaux sodiques ou potassiques agissant sur les décharges d’activité électrique anormale et des antagonistes des récepteurs TRPV1 agissant sur les phénomènes de transduction de l’influx nociceptif.
D’autres traitements agissent sur la sensibilisation centrale tels que les antagonistes des récepteurs métabotropiques au glutamate, les agonistes GABAergiques (Di Lio et coll. 2011), les agonistes des récepteurs acétylcholinergiques à la nicotine, et les agonistes des récepteurs 5HT1A de la sérotonine (tel le composé F13640 en développement clinique). Certains traitements semblent surtout agir sur la modulation douloureuse et incluent des molécules agissant sur l’activation des récepteurs 5HT7 à la sérotonine (Brenchat et coll. 2009). Enfin, plusieurs molécules en développement clinique agissent sur l’activation microgliale : il s’agit des inhibiteurs des récepteurs aux chémokines, ou d’inhibiteurs de la protéine kinase p38 (ou MAPkinase).
Conclusion
Les recommandations actuelles pour le traitement pharmacologique des douleurs neuropathiques proposent le recours aux antiépileptiques (gabapentine, prégabaline), aux antidépresseurs (tricycliques, inhibiteurs mixtes de recapture de la sérotonine et de la norépinéphrine) ou aux emplâtres de lidocaïne en première intention pour le traitement de la douleur neuropathique ou de certaines entités spécifiques (zona pour la lidocaïne, neuropathie diabétique pour la duloxétine). Les avancées thérapeutiques dans ce domaine incluent la réalisation d’études comparatives et d’associations médicamenteuses, l’étude d’étiologies longtemps négligées, et la prise en compte dans les études des phénotypes douloureux
permettant dans certains cas d’identifier des profils de répondeurs aux traitements. Les traitement émergents tels que la toxine botulinique ou les patchs de haute concentration de capsaïcine devraient également contribuer à améliorer la prise en charge des douleurs neuropathiques.
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Date de dernière mise à jour : Jeudi 22 Décembre 2011