A l'heure où d'inquiétantes valeurs circulent dans maints discours, à une époque où la haine de l'étranger se porte en sautoir, nous convoquons souvent le terme de cynisme pour blâmer ce genre de propos et d'attitude. Déjà, Oscar Wilde annonçait le glissement de sens qu'a pris le mot. Pour lui, un cynique est « un homme qui connaît le prix de chaque chose et la valeur d'aucune ». Ainsi, aujourd'hui, le cynique est celui qui court derrière l'efficacité et demeure prêt à tout pour atteindre son but. On le dit brutal et impudent. Il nourrit un goût pour la provocation qui n'a d'autre fin que d'afficher un anticonformisme de principe. Il est peut-être bon de revenir aux origines pour considérer où et comment le cynisme est né.
Le cynisme est, à l'origine, une école philosophique, un art de vivre qui s'inspire de Socrate et influencera le stoïcisme. C'est d'ailleurs un élève de Socrate, Antisthène qui donna l'impulsion fondatrice de ce mouvement. Antisthène a enseigné dans la « cynosarge », le mausolée du chien, d'où le nom « cynique » tiré du terme grec « kynikos » qui signifie « chien ». Son élève, Diogène de Sinope, incarnera dans sa vie tout ce qui fait la grandeur de cette école. Plein d'ironie, il s'écriera : « Je suis en effet un chien, mais un chien de race, de ceux qui veillent sur leurs amis ». L'influence de Socrate, outre l'ironie, se fait sentir en maints points. D'abord, l'ascétisme, il s'agit de réduire tout ce qui est mauvais en nous mais sans pudibonderie, le corps n'est pas à nier, il s'agit de le maîtriser pour assurer à l'individu une totale indépendance. Diogène condamnait l'hypocrisie et croyait déjà déceler dans la frustration une cause insidieuse de nos vices. Le plaisir, quand il est naturel, n'est pas à fuir.
Aucune culpabilité ne ronge Diogène. J'y trouve un outil. Assumer son passé, voire ses erreurs, sans s'y réduire. Ne pas chercher à se justifier mais sans se laisser détruire par la critique. Des rumeurs voulaient que Diogène ainsi que notre Farinet national, faussaient la monnaie. Un jour, on lui en fit grief, la réponse de Diogène fut tout à fait géniale. Diogène répondit : « C'est tout à fait exact. Il est vrai aussi que, quand j'étais beaucoup plus jeune, je pissais au lit, et ça ne m'arrive plus. ». Belle leçon qui invite à ne pas fuir ce que l'on a été mais être pleinement responsable et cohérent avec soi.
Diogène n'a rien écrit. Cependant, la tradition rapporte maintes anecdotes sur son compte qui permettent assurément d'esquisser un art de vivre. Diogène est né en 400 avant Jésus-Christ. Son mode de vie s'oppose à la fois aux philosophes et aux non philosophes. Il est effectivement en rupture avec le monde mais Diogène ne théorise pas. Il sculpte sa vie et prend garde à ce que ses actes quotidiens deviennent philosophiques. Si Diogène est non-conformiste, c'est avant tout pour être fidèle à la nature, pour se vivre en tant qu'être naturel avec des désirs, des plaisirs, des passions qu'il s'agit de discipliner. C'est donc une vie de simplicité, un joyeux retour à la nature bienveillante. Diogène, dit-on, se masturbait en public pour montrer que la sexualité n'est pas à blâmer. Souvent on a l'habitude d'exhiber nos vices mais de dissimuler un désir naturel et légitime. On dit même que notre Onan ajouta en pleine action : « Ah si seulement je pouvais faire de la sorte avec mon ventre ». Dans le même registre, et pour le plaisir, citons Hipparchia de Maronée qui est, à ma connaissance, la première femme qui entre dans l'histoire de la philosophie. Ses prouesses ? Ses idées ? Avant tout, le courage et l'audace de s'être faite chevaucher par Cratès de Thèbes sur la place publique. L'historiette veut avant tout montrer que le cynique méprise l'opinion autant que l'argent, les vanités autant que le luxe. Les cyniques étreintes de nos deux philosophes remettent en question la vertu de la pudeur.
Mais il y a plus courageux à mon sens. Le cynique ne cherche aucune position stable dans l'existence. Diogène vivait avec comme tout bagage une besace dans laquelle était abrité le nécessaire. Il y a là une critique de ce qu'on considère comme indispensable à notre vie. Diogène, par sa simplicité, nous invite à nous dépouiller en reconsidérant nos dépendances. Diogène exagère assurément et il le sait, lui qui dort n'importe où car la terre est sa maison. Il dit être comme un maître chanteur qui donne le ton plus haut pour aider les chanteurs à s'ajuster. Ainsi, à mon sens, être cynique ne réside pas en une pure et simple imitation des actes posés par Diogène mais peut-être convient-il de s'en inspirer pour s'approcher le plus possible de cette autonomie intérieure.
Le cynique célèbre la liberté, quand on demandait à Diogène pourquoi il philosophait, celui-ci répondait : « Pour être prêt à toute éventualité. ». Voilà sa liberté, voilà pourquoi, par exemple « l'été, il se roulait sur le sable brûlant, tandis que l'hiver, il étreignait des statues couvertes de neige, tirant ainsi profit de tout pour s'exercer ». On le voit même qui mendie à une statue pour s'entraîner au refus. Il s'agit bien de s'exercer, la sagesse ne tombe pas du ciel. Ce qui me fascine c'est l'idée que ce mendiant ne sombre jamais dans le compromis. Il n'adapte pas sa vérité au goût du jour ni à son intérêt personnel. Un jour, Alexandre le Grand vient le voir. Il demande au mendiant qui vivait dans une amphore : « Demande-moi tout ce que tu veux, je te l'accorde ». Et Diogène de répondre : « Ote-toi de mon soleil ». Il me plaît qu'ici, ce soit un mendiant qui nous livre une leçon de liberté. On peut parler de liberté fort doctement mais vivre engoncés dans notre confort et nos préjugés. Voilà un exercice spirituel : Ce que j'aurais demandé à Alexandre ? Serais-je tombé dans la compromission ? Signalons pour terminer que Diogène se disait citoyen du monde. Celui qui méprise l'étranger ne saurait donc être cynique. C'est assurément lui faire beaucoup trop d'honneur.
Alexandre Jollien