Handicap Conséquences Psychiques

Conséquences psychiques et reconstruction identitaire

 

Auteur : S. Korff Sausse

Psychanalyste, Maître de conférences à l'UFR Sciences Humaines Cliniques de l'Université Denis Diderot, Paris 7, membre de la Société Psychanalytique de Paris.

 

 

Une nouvelle que l'esprit ne peut ni accueillir, ni fuir

L'annonce d'un handicap est véritablement un traumatisme au sens psychanalytique du terme, c'est-à-dire un choc totalement inattendu, d'une intensité telle qu'il fait effraction dans le psychisme, dont il désorganise le fonctionnement. Cette épreuve anéantit toutes les défenses habituelles et en fait apparaître d'autres, parfois beaucoup plus pathologiques. On observe alors des patients ou des parents qui ont des réactions " anormales " ; mais il s'agit surtout de personnes qui réagissent à une situation qui, elle, est anormale : les situations extrêmes appellent des solutions extrêmes.

Le psychanalyste hongrois Sandor Ferenczi, contemporain de Freud, a donné des analyses cliniques particuliérement fines de patients marqués par des événements traumatiques. Le premier effet du traumatisme est qu'il provoque un état de sidération, qui met en échec la capacité de penser. Face à cet événement qui la déborde, la psyché ne parvient pas à assurer sa tâche habituelle, qui consiste à intégrer les éléments du monde extérieur. Comme le dit le chœur antique dans la tragédie de Sophocle, c'est une nouvelle que l'esprit ne peut ni accueillir, ni fuir. Il s'ensuit une suspension des facultés mentales : " Un choc inattendu, non préparé et écrasant, agit pour ainsi dire comme un anesthésique. Mais comment cela se produit-il ? Apparemment par l'arrêt de toute espéce d'activité psychique. "

L'une des caractéristiques du traumatisme est qu'on n'y est jamais préparé. On a beau savoir que cela existe, lorsque la catastrophe se produit réellement, elle prend complétement au dépourvu : " ça n'arrive qu'aux autres. " Le choc traumatique touche donc un être non préparé, qui doit faire face subitement à quelque chose qui dépasse l'entendement, provoquant une destruction d'une partie du psychisme, car il se produit une sorte de fragmentation. Le traumatisme engendre au sein du psychisme une fracture ouverte qui appelle sans cesse, mais toujours en vain, à se refermer. C'est comme un interminable processus de cicatrisation.


Je sais bien, mais quand même...

Une autre caractéristique du choc traumatique est d'arrêter l'effet du temps. Si aucune aide n'est apportée, tout est figé ; rien ne bouge. Tous les patients expriment cette immobilisation du temps : " Rien n'est plus pareil. " Désormais, il y a un avant et un aprés, et l'on ne pourra plus jamais revenir en arriére, retrouver l'état " normal " de celui qui pense que " ça n'arrive qu'aux autres ". Cet état d'innocence est perdu à tout jamais. L'événement traumatique partage définitivement la ligne de la temporalité.
Aussi est-il trés important que les soignants aient conscience de l'impossibilité pour le psychisme humain à appréhender et assimiler en une seule fois un fait aussi catastrophique. Car cela permet de reconnaître et d'accepter les attitudes - refus, dénégation, agressivité - qui en découlent et qui les déconcertent si souvent. Face à ce choc, le psychisme met en place un certain nombre de processus que Ferenczi nomme les " stratégies de survie ". Pour sauvegarder malgré tout le narcissisme, pour éviter un effondrement psychique, les patients auront recours à un certain nombre de mécanismes de défense, en particulier le clivage et le déni. En effet, il apparaît que dans ces situations extrêmes, un certain recours au déni soit nécessaire. Or celui-ci va toujours de pair avec le clivage. Tout se passe alors comme si cette personne était partagée en deux : une partie qui sait et une autre qui nie, une qui admet la réalité, mais l'autre qui garde l'espoir. Illusion et désillusion alternent ou co-existent.

Le groupe familial risque ainsi de s'organiser autour du malade sur le modéle de la " communauté du déni ", décrit par R. Kaës : ils partagent les mêmes convictions ; il y a un accord tacite pour ne jamais aborder les sujets qui porteraient atteinte au déni ; le monde extérieur est perçu comme hostile, incapable de comprendre ; les soignants qui remettent en cause le déni deviennent des ennemis, des persécuteurs. Mais, comme je l'ai dit, le déni va toujours de pair avec le clivage, ce qui explique que parallélement à ces attitudes, le patient et sa famille adhérent quand même aux traitements.


Comment accepter l'inacceptable ?

L'annonce du handicap implique inévitablement un travail de deuil. Quelque chose est perdu qui ne reviendra jamais plus. Ce deuil est en fait quasiment impossible, tant le remaniement qu'implique le handicap acquis est massif et brutal. Cette situation provoque et maintient le recours à ce que les psychanalystes nomment la " défense maniaque ", défense contre la dépression, et obstacle au travail du deuil. " Dans la défense maniaque, le deuil ne peut être vécu, car on ne peut réparer réellement que si l'on a reconnu la destruction " Or comment accepter une situation inacceptable ? Comment admettre une réalité aussi violente ? On assiste alors à des scénarios imaginaires trés irrationnels qui sont au service de la méconnaissance de la réalité. Le vilain petit canard, qui se reconnaît à la fin du conte d'Andersen dans l'image du cygne, s'exclame : " Comment aurais-je pu rêver tant de bonheur, pendant que je n'étais qu'un vilain petit canard ", effaçant par cette phrase toutes les souffrances dans un grand mouvement euphorique. Son sentiment de triomphe, une fois devenu cygne, correspond au déni des affects tristes que lui avait fait vivre sa condition humiliante d'avoir été laid et différent. C'est la réaction de celui qui est confronté à un conflit insoluble, en l'occurrence ici la réalité mutilante du corps handicapé.

 

En conclusion

On peut se poser une derniére question. Y a-t-il une différence fondamentale entre le handicap de naissance et le handicap acquis ? À premiére vue, la réponse est oui. Néanmoins, au regard d'une étude psychanalytique, on peut remarquer qu'il y a, dans les deux cas, le même objet perdu : la normalité. En effet, je soutiens l'hypothése qu'un enfant, handicapé de naissance, a conscience de sa différence. Qu'il est erroné de penser qu'il " ne se connaît que comme ça " et n'aurait par conséquent pas conscience de son état et n'en souffrirait pas. À la limite, tout handicap est acquis, car l'enfant, aussi bien que les parents, a une idée de la normalité que le handicap vient douloureusement remettre en question, que ce soit à la naissance ou à la suite d'un accident.

 

Dernière mise à jour de cette page le 26/05/2010