LE SOUCI D'AUTRUI
Michel BELOT, Docteur en psychologie, MAS « La Clairière », Hôpitaux de Lannemezan
Souci d'autrui, oubli de soi
Limites de l'engagement, de l'empathie, de l'attachement.
1.Souci d'autrui, souci de l'autre :
Quelles distinctions entre «autre» et «autrui»?
Traditionnellement, la philosophie fait une nette distinction entre «autre» et «autrui». Reprenons ces notions pour mieux cerner notre propos:
« L'autre» est une personne, comme moi, un autre parmi plusieurs, un autre «soi-même».
La définition d'autrui est différente. «Autrui» est celui qui est à la fois semblable à moi (nous partageons la même condition humaine) et celui qui est autre que moi. Autrui est celui qui est différent de moi. «Ce moi que je ne suis pas» selon la formule de Levinas.
Quelles pistes issues de cette distinction autre autrui :
La définition «d'autre» insiste sur ce que nous avons en commun, sur nos ressemblances, ce qui nous réunis, ce qui nous ressemble: porte ouverte aux imitations, aux identifications et à l'empathie. La définition «d'autrui» insiste sur nos différences. Chez autrui quelque chose nous dépasse, nous ne sera jamais accessible, n'appartient qu'à lui: Cette dimension «intime» est la richesse d'autrui. Cette découverte d'un autre différent est un puissant moteur dans le lien qui unit autrui et moi-même. Elle produit la surprise, l'étonnement, voir l'émerveillement d'une vraie rencontre. Le mystère d'autrui nous échappe, quoiqu'en disent les psychologues. Cette dimension personnelle, intime, nous devons la respecter et si possible la cultiver. Accueillons l'autre avec son mystère plutôt que de recouvrir cette part d'ombre par des constructions intellectuelles, des concepts dogmatiques ou des interprétations
Il y a un risque de faire basculer les personnes qui ne peuvent pas s'exprimer du côté d'une altérité radicale, à laquelle nous n'avons pas accès, et qui pourraient faire douter certains de leur appartenance à notre famille humaine, de leur identité. Il y a toujours des traits d'identification possible, une empathie, qui nous permettent de reconnaître à ces personnes une place à part entière parmi nous.
2. La charge du souci :
Précisons qu'en philosophie, le mot souci est connoté dans sa gravité. Ce n'est pas un «petit souci». Il est synonyme de préoccupation, terme qui nous convient mieux. Cette préoccupation est au cœur du lien entre moi et l'autre. Notre préoccupation pour autrui n'est pas seulement une question extérieure à nous, que nous pouvons régler par la distance. Cette préoccupation aussi une charge, un poids, une pression que nous pouvons assumer, dans certaines limites, au risque d'une rupture, d'une cassure, d'un lâchage, d'une brûlure. Dans ce contexte, la confusion avec l'autre peut s'interpréter comme une tentative désespérée de soutien, d'étayage pour éviter la chute avec l'autre, dans une plongée qu'on imagine vertigineuse. Une sœur, particulièrement anxieuse lors d'une aggravation de l'état de santé, nous disait: «Mon entourage et mon médecin de famille me disent de lâcher prise, de ne pas autant me faire du souci... mais je n'y arrive pas! Comment faire?» En effet, comment remonter la pente tout en lâchant prise? Le montagnard ou le spéléologue savent que pour monter la pente, sortir du trou, on a besoin de bonnes prises et d'alléger le sac du superflu, si nécessaire.
La théorie de la proxémie est souvent utilisée comme modèle pour signifier aux professionnels et aux familles de mettre une distance en eux et la personne. Cette mise à distance peut être utile dans une situation de crise, nous n'en doutons pas ou au contraire elle peut cristalliser les relations, rendre impersonnel le lien, affecter la qualité de la rencontre. Admettons l'utilité d'un travail symbolique sur la distance mais n'oublions pas que la mise à distance dans la réalité conduit à l'exclusion.
Est-ce une solution d'exclure l'autre par la mise à distance? On rapporte souvent, et avec raison, les ravages du discours médical des années 1950-1980 tenu aux parents des enfants lourdement handicapés. «Oubliez-le, placez-le, coupez avec lui et passez à autre chose, occupez-vous des frères et sœurs, faites un autre enfant.» Bien sûr, cela n'a pas produit les effets prévus. Les parents, cinquante ans après, témoignent de l'extrême et insoluble culpabilité engendrée par l'impasse de cette injonction, ce conseil donné dans l'intérêt des familles.
Prendre du recul, de la distance ne permet pas d'évacuer la question de la culpabilité. «Loin des yeux, loin du cœur» n'est pas si simple à vivre : amour et l'angoisse s'entremêlent. La mise à distance et le poids de l'absence augmentent l'inquiétude, le sentiment d'impuissance, d'inaction, la perte du contrôle. C'est une véritable machine à fantasme et à activer l'angoisse qui amplifie le souci.
Les familles n'ont pas besoin de prendre du recul mais ont besoin de forces pour soutenir la nouvelle charge dont ils se sentent toujours responsables.
Nous devons faire d'autres propositions. Pour apaiser la souffrance des familles ou des professionnels, nous devons imaginer, ensemble les différentes configurations que peut prendre le souci d'autrui, surtout lorsqu'il s'accompagne d'angoisse.
Accompagner avec le souci d'autrui, c'est trouver une compréhension, une empathie, la résonance affective et émotionnelle que le professionnel ou la famille va ressentir et restituer au mieux à la personne. Lorsqu'autrui est trop différent de moi, l'empathie est difficile. L'identification n'opère plus. Les personnes polyhandicapées ou les personnes autistes, nous rappellent que tout être reste étrange pour les autres. Si dans la Rome antique, étranger et ennemi avaient la même origine linguistique (hostis), rappelons-nous la maxime de Térence «je suis un homme et rien de ce qui est humain ne m'est étranger».
Accompagner avec le souci d'autrui, c'est admettre et respecter son expression - en tant qu'autre différent de moi. Dans cette différence, l'autre, la personne polyhandicapée peut reprendre de l'autonomie, une liberté pour soi. Si l'autonomie est créer ses propres lois, exercer sa vie sans l'autre, c'est aussi pour les accompagnants (familles et professionnels) respecter cet espace de liberté de l'autre.
Accompagner avec le souci d'autrui, c'est faire preuve de sollicitude, «être attentif, attentionné, respectueux» aux besoins de l'autre. Cette sollicitude s'exprime par exemple dans le nursing, les soins de base, indispensables aux personnes polyhandicapées. C'est faire exister l'autre dans le souci de respecter ses besoins.
3. Comment répondre aux préoccupations de la personne? :
On examinera trois types de réponses, mais il y en a sûrement beaucoup d'autres:
1. Vivre pleinement le présent.
2. L'oubli de soi pour mieux servir le souci d'autrui.
3. Souci et apaisement.
1.Vivre pleinement le présent :
Le souci est un signe d'alerte. L'avenir est inquiétant, incertain. Le temps se rétrécit à l'urgence, à l'instant présent.
Les familles vivent dans le souci perpétuel, sans répit, sous la menace d'une aggravation, d'une mauvaise nouvelle... Une crainte de la mort de leur enfant compensée par ce «qui vive», qui empêche la cicatrisation de leur blessure, qui les plonge dans la peur du lendemain, dans l'angoisse devant la souffrance et la mort. Cette inquiétude peut envahir le temps présent, sans futur possible ou bien au contraire donner une intensité peu commune à des instants si forts qu'ils marquent à jamais.
Pour le professionnel, la communication avec la personne polyhandicapée rend difficile le quotidien et le présent. Les personnes polyhandicapées ont une capacité d'expression limitée. C'est un sérieux handicap de ne pas pouvoir demander, y compris les choses les plus élémentaires de la vie quotidienne, ni de pouvoir exprimer ses besoins, ses désirs.
Le professionnel ne peut éviter cette question: là, maintenant, que puis-je faire pour toi ? Quels sont les besoins de la personne, et comment y répondre avec le souci d'autrui ?
Les personnes polyhandicapées nous obligent à anticiper les besoins, à formuler les demandes pour elles. Souvent, c'est par l'action que nous pouvons évaluer et vérifier la pertinence de notre proposition : As-tu mal, faim, soif ? De quoi as-tu envie ? Es-tu bien installé ? Veux-tu sortir ou rester ici pour raconter une histoire ou écouter de la musique ou regarder ton DVD préféré ? Veux-tu simplement que nous restions un moment ensemble ? Ou rester seul ? Qu'est-ce que tu ressens ? Est-ce que tu apprécies ce que je fais pour toi ? Qu'est-ce que tu comprends ?
Ces questions ne sont pas simples. Ce dialogue nécessite du temps, de la disponibilité et une capacité à faire «parler» l'autre, parfois même de l'imaginer, de le rêver. Situation périlleuse dans l'équilibre entre soi et l'autre, qui comprend quelques risques de malentendus et explique les hésitations les professionnels, les différences d'interprétation, d'attitudes...
Comment être sûr de répondre aux demandes des personnes polyhandicapées, au souci d'autrui ?
Nous veillerons à ne pas confondre:
- Les légitimes préoccupations du professionnel (du médecin, de l'infirmière, de l'éducatrice, de la rééducatrice, de l'assistante sociale...)
- Les préoccupations et inquiétudes de la famille (qui peuvent être différentes de celle des professionnels)
- Les préoccupations intimes de la personne
La confusion de ces différents niveaux dans l'élaboration et la réalisation des projets de vie ou projets individuels, se fait au détriment de celle qui peut s'exprimer le moins: La personne polyhandicapée elle-même.
Nous devons partir de ce que ressent la personne, de ses besoins, pour définir le thème, le souci actuel, la priorité de la personne :
Selon l'évolution de la personne, les variations de son état de santé, les circonstances de la vie, le souci de la personne polyhandicapée sera de :
Rester en vie, ressentir sa personne, percevoir ses limites, son corps, avoir une sécurité, sentir une confiance, un soutien, une compréhension, vivre selon son propre rythme (nuit/ jour, activité /repos...), pouvoir exprimer un désir, pouvoir faire un choix, pouvoir agir sur l'environnement, sentir une compréhension et établir des relations durables avec d'autres personnes, participer aux actes et décisions qui la concerne, vivre une autonomie (être acteur de sa propre vie) et une responsabilisation, pouvoir s'investir dans une activité gratifiante ...
Remarquons que ces préoccupations sont celles de tous les humains. Pour les plus fragiles, vivre intensément le moment présent avec elles et bien en profiter ensemble est une priorité.
2.L'oubli de soi pour mieux prendre en compte le souci d'autrui :
La réponse la plus fréquente surtout dans un premier temps est de compenser «le souci de l'autre» par un «oubli de soi». Une mise en veilleuse de soi pour mieux veiller l'autre. Faire une parenthèse dans sa vie pour se mettre au service de l'autre. Et on s'entend dire: «Quel courage, quel don de soi, vous êtes formidables! Je ne pourrai pas faire ce que vous faites!»
Pour tout parent -d'enfant ayant ou non un handicap - la venue d'un enfant crée une perte de «sa vie d'avant», de son «confort», une rupture avec sa vie antérieure. Le nouveau-né, dépendant, plonge les parents dans une assistance quotidienne, tournée et centrée sur l'enfant. Cette responsabilité et disponibilité requise s'exercent au détriment de l'exercice de la liberté nouvellement conquise par le jeune adulte et devenu parent.
Pour la famille de la personne polyhandicapée, l'oubli de soi est une réponse fréquente et logique. Lorsque cet enfant a un handicap grave, le poids de la dépendance et de la responsabilité est sans commune mesure. La famille doit être active, réactive... et créative devant les épreuves rencontrées.
Pour le professionnel, l'oubli de soi, s'il existe, n'a pas la même signification. On peut le repérer par exemple dans la nécessité de travailler en équipe. L'équipe permet de partager le travail, la charge. En contre partie, l'action collective de l'équipe n'est pas propice à une reconnaissance et à un développement «personnel», «individuel» de chaque professionnel. En autres sont en cause :
- Les phénomènes de groupe dus à une fréquentation intense des collègues et un travail sous les yeux et le jugement des autres.
- La complexité des organisations (structurées et hiérarchiques).
- La répétition des tâches, le peu d'évolution dans la carrière...
Par exemple, un jeune professionnel cherchera à appliquer ce qu'il vient d'apprendre à l'école d'éducateur, de psychomotricité... qui souvent sera en décalage avec la culture de l'équipe. Les plus anciens auront tendance à lui mettre la tête sous l'eau pour qu'il goûte le «bain» de l'équipe, au risque d'y perdre son autonomie respiratoire, au prix de s'y asphyxier un peu.
Autre exemple, un professionnel aguerri, un peu usé par la routine aura besoin d'être reconnu, d'être pris en considération, qu'on se soucie de lui. Pour qu'il puisse sortir la tête de l'eau de l'équipe et respirer un peu mieux !
Ainsi, être immergé dans l'équipe peut noyer le professionnel en apnée prolongée.
L'oubli de soi du professionnel n'est pas nécessairement articulé ou en prise avec le souci d'autrui. Ce constat donne quelques pistes pour soutenir le professionnel: Plus qu'un oubli de soi, le professionnel dans cette situation critique a surtout oublié ou a été forcé de s'éloigner de ses valeurs éthiques et morales.
L'engagement dans des professions de santé ou d'éducation est d'accompagner le souci d'autrui : Réparation, prendre soin, éduquer. Ce n'est jamais par hasard que nous nous engageons dans des professions de soin ou d'éducation. Ce choix s'étaye sur des valeurs: don de soi, respect et ouverture pour l'autre, hospitalité, disponibilité, faire du bien, apaiser la souffrance, transmettre, faire progresser... Ces valeurs fondent l'engagement professionnel. Le professionnel s'attend et désire vivre pleinement ces valeurs. Il est essentiel qu'il ne s'en éloigne pas et qu'il puisse exercer son art.
Ces valeurs résistent mal à l'accompagnement des personnes polyhandicapées :
- Si le don de soi est attente d'une réciprocité, d'une gratification, d'une reconnaissance directe venant de l'autre: Le professionnel va être déçu.
- Si la formation initiale renforce une identité corporatiste sans réflexion sur le cheminement de valeurs morales: Le professionnel va être déçu.
- Si le contexte de l'équipe et surtout l'épreuve de la réalité du terrain rend difficile la mise en acte de ces valeurs et la réalisation de sa mission: Le professionnel va être déçu.
Le risque de crise, de souffrance ou de résignation est grand. Certes le professionnel peut sortir de cette situation douloureuse par une «remise en cause personnelle» (et forcement thérapeutique!) Penser cela nous engage dans une culpabilisation sans fondement. Seul un exercice respectueux de ses valeurs profondément ancrées en lui-même peut lui permettre retrouver une sérénité dans son travail. Sans une irrigation par ces valeurs éthiques, les groupes «d'analyse des pratiques», les «lieux de parole» pour le personnel ne sont que leurres (et le personnel s'en rend vite compte) ou des bavardages (ça aide à passer le temps). Travaillons dans ces réunions des valeurs éthiques, osons parler de morale sans tabou ni fausses pudeurs.
Ces valeurs éthiques ne prennent sens que dans l'action quotidienne et le partage avec d'autres professionnels, y compris les directeurs et médecins. Ce qui nous ressemble nous rassemble : un esprit d'équipe, le partage avec d'autre moi-même, mes collègues, autour d'une même préoccupation pour celui dont on s'occupe.
3. Souci et apaisement :
Pour comprendre l'autre, mesurer ce qui nous sépare et nous ressemble, renoncer à soi ne suffit pas. L'oubli de soi ne peut être qu'une phase, un moment. S'il s'installe dans la durée, une grande souffrance va se développer. Le lien entre le «souci de l'autre» et le «souci de soi » est fort car il est tissé par l'angoisse et par l'amour. Il est « affecté ». Cette angoisse peut faire dérailler la relation, conduire à des actes de maltraitance: «L'angoisse est source d'inhumanité».
Transformer le souci en apaisement est certainement une de nos missions de professionnels. Apaiser la personne polyhandicapée; apaiser sa famille; apaiser l'équipe. L'apaisement passe par un réinvestissement de soi: S'occuper de soi aide à être suffisamment fort pour s'occuper de l'autre.
L'équilibre entre soi et l'autre:
L'aspect grégaire des relations humaines fait que nous choisissons plutôt des amis, des groupes qui nous ressemblent.
Il faut beaucoup de tact et de sensibilité pour respecter la préoccupation d'autrui, avec sa part cachée, inaccessible. Nous préconisons de ne pas rechercher la révélation d'une vérité qu'autrui pourrait nous faire. Nous devons admettre qu'il est complètement différent et que notre lien n'est pas un lien de connaissance. Qu'est-ce que connaître quelqu'un? Ce n'est pas une vérité, un savoir qui peut se révéler.
Bien sûr nous avons un peu d'accès à l'expression la vie intérieure de la personne. Nous pouvons observer des changements d'humeur, des manifestations que nous rattachons aux émotions...
L'essentiel de la personne le plus souvent nous échappe. Cela n'est pas particulier aux personnes ayant un handicap profond, notamment de communication. On aurait tord d'en faire une particularité de la personne polyhandicapée. Dans toute histoire d'amitié ou d'amour entre être humains, tout ne peut pas se dire ou être compris. La transparence est une illusion. Dans cette part intime, ce jardin secret, cette source dont on ne sait d'où elle vient, nous croyons voir une origine de tout désir d'autonomie.
Le souci d'autrui commence toujours un oubli de soi, un éloignement de nous-même pour justement accueillir la présence de l'autre, présence si insistante, si envahissante dans les moments graves, dans les crises.
Après cette phase, reste à trouver un juste équilibre entre soi et l'autre.