Le Souci d'Autrui
Marie-Thérèse GRAVELEAU, formatrice consultante
Une responsabilité, individuelle et collective, partagée.
Le souci d'autrui est-il à entendre comme la préoccupation, l'intérêt que j'ai pour l'autre ou est-ce la préoccupation, le souci que je suscite chez l'autre en étant ce que je suis ? En effet le souci d'autrui interroge sans relâche, le lien essentiel de mon rapport à l'autre sans pouvoir définir qui est premier de moi ou de l'autre.
Le souci d'autrui ne peut être séparé du souci de soi « non pas soi même semblable à un autre mais soi même en tant qu'autre »Paul Ricoeur (Soi-même comme un autre,p14) c'est à dire dans ce rapport à soi même nous confrontant d'emblée à l'étrangeté de l'altérité et à l' exigence du respect d'autrui.
Comment pouvoir penser le souci d'autrui dans notre relation à l'autre sans s'arrêter sur ce que l'on est, en tant qu'être en devenir, c'est-à-dire sur ce que sont nos désirs, nos aspirations, nos valeurs, nos difficultés ? Comment prendre la mesure de notre attachement à l'autre dont notre projet est d'en «prendre soin» sans entrer dans ce questionnement et cette réflexion auxquels notre responsabilité de professionnel nous convoque sans relâche individuellement et collectivement ?
En tant que professionnel, comment questionner mon engagement dans cette rencontre à laquelle je ne puis me dérober sans courir le risque de mettre en péril cette humanité partagée.
Souci d'autrui, souci de soi
Il m'a semblé à plusieurs moments de ma vie professionnelle que les personnes initiatrices du service où j'exerçais, me guidaient dans la découverte de l'étendue de ce que j'ignorais et m'invitaient, dans ce temps du chemin parcouru ensemble, à me mettre au travail sur un plan théorique toujours nourri de cette rencontre riche de la complexité du souci d'autrui.
Les structures associatives ou publiques, dont le projet a été élaboré à partir des besoins des personnes identifiées comme vulnérables et dépendantes, s'inscrivent dans un cadre législatif financé par un budget contrôlé par l'état. Être professionnel dans ce cadre, c'est être dans la responsabilité que soit assurée la mission confiée, à savoir la « prise en charge et la prise en compte de ces personnes dans le respect de la dignité de chacun ».
Penser les besoins et les désirs de l'autre, élaborer avec lui un projet de vie bonne et heureuse, garantir sa réalisation la plus favorable avec sa famille, avec une équipe de professionnels et différents partenaires, c'est être dans une posture dont le coté vertigineux et illusoire, est immense.
Cette place occupée, par le professionnel en particulier, au nom du souci d'autrui, n'a de sens que si elle s'enracine dans un non-savoir de l'autre à priori et dans l'écoute de l'invitation qu'il nous adresse d'être à ses cotés pour lui permettre de vivre pleinement sa place de citoyen, place dont la société doit se porter garante.
C'est être vigilant au consentement qui vient valider nos propositions, consentement donné par une personne : enfant, adolescent ou adulte, dont les moyens d'expression peu habituels n'ont pas la fausse clarté de «l'évidence», du «même», et donc peuvent nous éviter le risque d'anticipations faciles, hâtives et inexactes.
C'est faire l'expérience de la singularité et de l'étrangeté d'autrui qui nous demande de prendre la mesure du temps nécessaire à une réelle rencontre, qui exige une mise au travail sans relâche dans un mouvement continuel de recherche où théorie et pratique s'interpellent et s'enrichissent.
Ce souci d'autrui s'inscrit dans une relation où chacun de nous est interrogé dans ses fonctions, soit en tant que membre de la famille avec une place différente pour chacun (père, mère, frère, sœur ou grands parents) dans des liens dont la force et l'attachement sont souvent méconnus par ceux qui sont extérieurs, soit en tant que professionnel par une présence attentive et compétente dans une juste distance permettant à l'autre d' advenir.
Ce souci d'autrui n'est pas l'élaboration et le déroulement d'une suite de relations entre deux individus, c'est une appétence continue à vivre le risque de la relation à l'autre multiple et diversifiée à l'image de la pluralité des relations sociales constitutives de l'histoire de chacun.
Si le souci d'autrui est une convocation, un élan qui fait suite à l'appel de l'autre, du fait de sa fragilité, de sa vulnérabilité, pour imaginer et garantir la prise en compte de ses besoins de ses désirs au nom de son bien, comment y répondre ? Comment lui assurer que je serai en mesure d'être à l'écoute de ce qu'il exprime, avec les moyens dont il dispose pour formuler sa demande ? Comment serai-je en capacité de mesurer l'écart entre ce qui m'est demandé par la personne elle-même et sa famille et ce que je lui propose ?
Pouvoir répondre immédiatement à la demande, en différer la satisfaction ou encore ne pouvoir y acquiescer ne peut contester en rien la réalité de cette demande et son bien-fondé pour celui qui l'exprime. La nature de la réponse illustre la limite de l'organisation quant à la prise en compte de la spécificité individuelle et de l'expression du désir, limite dans un fonctionnement collectif qui, par ailleurs proclame la nécessité du projet individualisé au plus près des besoins de la personne concernée. Les raisons économiques, organisationnelles évoquées ne seraient-elles que des leurres qui dispensent les acteurs décideurs, d'une réelle mise au travail dans une responsabilité partagée ?
Le travail d'élaboration au quotidien
Ce paradoxe convoque l'organisation, sous la responsabilité de la direction, à une mise au travail continue avec les personnes concernées, leurs familles, les associations gestionnaires, les pouvoirs administratifs et politiques pour accueillir ce qui met à mal, ce qui déroute, ce qui bouscule, comme des invitations à créer des lieux de réflexion et d'élaboration de la pratique. Ce travail permet alors la construction de propositions qui seront guidées par le respect et la reconnaissance du caractère inaliénable de cet autre au nom duquel le service est déployé.
Cette capacité d'écoute des personnes les plus vulnérables et les plus dépendantes ne peut exister que si chacun des professionnels s'inscrit dans le projet collectif en tant qu'acteur légitime, c'est-à-dire puisse mobiliser ses compétences et s'engager dans l'exigence du risque de l'écoute d'autrui. Cette écoute de l'autre demande une présence réelle entière dans un temps précis et avec une distance suffisamment bonne pour reconnaître la singularité de la demande et avancer une proposition qui permette à l'autre de l'accepter ou non, en le signifiant par ses réactions plus ou moins élaborées.
C'est un travail exigeant qui ne peut être mené par les professionnels que s'ils ne se malmènent pas les uns les autres et s'ils ont l'assurance d'une reconnaissance de la complexité de leur pratique. Ceci suppose que leur responsabilité soit sollicitée non pas tant sur le registre du permis ou de l'interdit mais dans un engagement éclairé vis à vis de l'autre qui révèle alors « leur capacité à assumer ces actes en tant que sujet autonomes, doués de réflexivité, plutôt que mécaniquement assujettis à un déterminisme socioculturel ». Elisabeth Sledziewski (Une éthique pour l'Homme et le citoyen p 54 Éthique, médecine et société sous la Direction E. Hirsch. Vuibert).
Cette dimension de travail continu d'élaboration de la pratique et d'apport de références théoriques n'est possible au quotidien que si l'ensemble de l'équipe de direction en est le moteur et le garant.
Comment alors s'inscrire à une place de direction, dans ce quotidien complexe et difficile ? La mise en jeu de cette fonction, de cette responsabilité, s'inscrit dans un rôle d'interface entre les différents partenaires, rôle dans lequel il est nécessaire de veiller à la lisibilité du cadre construit, validé et dans lequel il est nécessaire de s'appuyer sur la dynamique du quotidien qui permet de reconnaître la personne accueillie dans son rôle d'initiateur de la dimension créatrice de la pratique des professionnels.
L'évolution des associations qui pour beaucoup, sont à un tournant de leur histoire avec la préoccupation de la continuité de leur mission et éventuellement la relève quant à la présidence, contribue à rendre parfois moins identifiables leur dimension créatrice et leur rôle fédérateur en interne. Ceci peut contribuer à rendre difficile pour certaines directions l'inscription de la pratique quotidienne dans un projet dynamique. Ces difficultés conjoncturelles si elles sont peu ou pas travaillées privent alors les acteurs de la construction d'un avenir de veille et de réflexion.
Le souci d'autrui, un questionnement éthique.
La personne en grande vulnérabilité et dépendance mobilise par sa présence, un réseau relationnel qui peut s'étendre de la famille, aux amis et aux professionnels mais cela ne dit rien de la qualité de la mobilisation ni de la qualité de la place où elle est attendue.
Le souci d'autrui est une dimension fondamentale et exigeante de la pratique du professionnel sollicitée et initiée par les personnes dites polyhandicapées et par leur famille. Cette pratique professionnelle, y compris pour la fonction de direction, s'inscrit dans une responsabilité partagée qui ne peut faire l'économie d'un travail continu d'écoute, de questionnement, de mobilisation des compétences des différents acteurs.
Le souci d'autrui est une exigence, un fondement de cette humanité qui nous constitue, il s'inscrit dans le respect d'autrui, il est une des composantes de notre lien à l'autre qui doit nous maintenir en vigilance continue.